Urko et Leo vont en bateau

Le producteur du concert de Lluis Llach tenu au Camp nou le 6 juillet 1985 sur une vague de chants unanimes par une nuit de postérité, déclara longtemps après : «  Comblant mon ignorance relative en matière de football, j’ai compris ce jour-là pourquoi il est plus facile de jouer à domicile. »

Par un soir doux de mars 2013, en visite privée, dans l’amalgame de ma personne et de l’escalier amenant à la pelouse, — c’est tout un parcours avant de la fouler, on croise des fantômes légendaires en crampons —, il me manquait d’avoir endossé un maillot avec le chiffre 11 (c’était mon numéro d’ailier gauche, années soixante ! On n’oublie pas !). La débauche d’une foule englobée dans sa passion faisait également défaut. Car comment, sans ces deux éléments, connaître la sensation d’écrasement éprouvée par un joueur à sa première incursion dans l’arène démesurée, et trouver trace de la petite lévitation qui s’empare de la star ennoblie par l’orgueil comme du joueur placé sous le signe du taureau et dopé par le tumulte.

[De ma trajectoire courte sur les terrains, je me souviens de la petite lévitation du dimanche 14 février 1965 sur la pelouse de Châteauroux, en lever de rideau du seizième de finale de la Coupe de France Nice - Le Mans, devant 7823 spectateurs « payants » comme l’écrivaient alors les journaux, notre seizième de finale de la Coupe Gambardella contre les Girondins de Bordeaux, perdu 1-0, jambon purée à 11 heures, pastille effervescente de Vitascorbol en entrée, triste trajet de retour à Brive, mais préservation, pour l’éternité et des semaines, de la terre vibratile sous le pied, du dépassement de soi sous la « poussée » de la foule, dans ce cas réduite, avivant la personne comme l’inhalateur l’asthmatique.]

Ce soir-là, l’esprit du Camp nou atteignait une forme intériorisée d’apogée. Le soleil avait remisé ses canons et les drapeaux des vingt clubs de la Liga pendaient de la pointe des mâts, au faîte de l’enceinte. Je regardai vers mon siège usuel, en face, derrière le muret bas qui déployait sa quote-part d’ombre. De la terre tiède montait un sentiment de bénédiction semblable à celui qu’on vérifie une fois atteint un col du Queyras au couchant. Chaque voix portait loin dans le vide hégémonique des sept heures du soir qui éparpillait sur moi le ressouvenir des quatre R prodigieux : Romario, Rivaldo, Ronaldo, Ronaldinho. Je liai à cette circonstance privilégiée une prière de paroissien : que le Divin nous aide à nous en tenir à la beauté seule dans notre maison qatarisée ; le poète cueille bien la clématite sur la Terre pillée !

Dans la nuit du 5 au 6 mai 2012, — le Camp nou éclaire le passé avec des dates inextinguibles ! —, après que le Barça eût écrasé au pilon l’Espanyol de Barcelone (le faux concurrent local car minoritaire, cependant utile, il faut un ennemi) par quatre buts à zéro, Pep Guardiola, l’entraîneur de tous les records (on entend encore un joueur de Santander paralysé par la perfection barcelonaise d’alors — « Sur le terrain, on finit par croire qu’on n’est plus des footballeurs. » —), Guardiola donc errait ?, flânait ? sur la prairie désertée aux 7140 mètres carrés. Le soliloque se conjuguait au silence et au vide quand dans l’heure précédente tout était chants brassés et rangs combles.  Aux confins de son dernier soir dans le stade dont il disait « Si tu joues bien, il devient petit, si tu joues mal son immensité te dévore », le promeneur solitaire avait depuis longtemps oublié son adresse finale aux cent mille spectateurs du 24 mai 2009, en clôture de la célébration des trois premiers des six titres de l’Année Prodigieuse : « Allez, c’est dimanche soir, il est grand temps d’aller dormir. » Et sur cet entre-soi si surprenant mais en même temps si naturel au Barça, nous nous étions dissous dans la ville radieuse jusqu’au sol.

La mémoire ne retiendra pas la date de la partie piètre de l’autre soir, en ouverture de la saison de Coupe d’Europe. Le Barça a roulé avec le frein à main, le lâchant par intermittences. Averti que le propriétaire du lieu peut vous en mettre cinq comme de rien, Nicosie s’est replié d’entrée et a renoncé à se montrer inventif. Rijkaard le disait : « Avec le Barça, c’est comme monter dans un train qui va très vite. » Mais, ce nom anisé, Nicosie... Jeune homme, j’avais été si pénétré par Citrons acides de Lawrence Durrell que le livre sur son séjour dans l’île, en version Livre de Poche de 1961, s’entête dans la bibliothèque. Vivant alors loin d’elle, mon appropriation de la Méditerranée tint en une phrase : « Dehors, le soleil de printemps brillait sur les arbres gonflés de mandarines ; un petit vent frais chargé du parfum des neiges du Taurus agitait doucement la cime des palmiers. »Parmi les mille Chypriotes beuglant comme cent mille dans le haut du virage sud-est, se trouvait peut-être un descendant de Frangos.

Le fond des choses autour de quoi les émotions se mêlent, c’est la cage de but : deux poteaux de 2,44 mètres soutenant une barre de 7,32 mètres, calculons !, cela fait 17,86 mètres carrés défendus par un chat à qui on a greffé des ailes. Ni un Frangos ni un Natos ni un Janis pour garder la cage chypriote, mais Urko Pardo, 30 ans, né à Bruxelles, fils d’un Basque et d’une Galicienne. Urko est la montagne basque que gravissent les gens d’Eibar le 1er janvier pour mieux commencer l’année nouvelle. On ne prête jamais attention au numéro du maillot de l’homme dans le cadre. Il fait continuellement face. Mais Urko pousse le bouchon un peu loin : 78. C’est l’année de naissance de sa femme. Doit-on convoquer l’amour ailé en raison de la fonction du bonhomme dans les stades ? Un des gestes les plus fascinants du football est, quand au bout du bout du corps du gardien entièrement étiré sur un côté, le bras tendu ne cède point, muscles et attaches paraissent bétonnés, à la percussion démente de la boule de cuir colorée [Il faudrait comme au tennis communiquer la vitesse de la balle]. Le bras d’Urko n’a pas tremblé sur un missile lancé par Leo Messi. Urko avait déclaré dans le journal du matin : « Je n’ai pas peur de Leo. » Après avoir été divisés par leurs objectifs contraires, voilà que les deux garçons regagnaient les vestiaires bras dessus bras dessous, presque en chantant. Comme Guardiola n’était pas là pour l’envoyer au dodo, la foule s’attardait, il y a toujours un dernier métro, elle s’interrogeait, elle n’avait pas été avertie. Urko et Leo vont en bateau car ils ont passé huit années ensemble à La Masia, la nursery du club. Leo a tracé sa route sur place. Urko s’en est allé à 17 ans à cause d’une blessure, dont il s’est relevé en misant sur le 78 au grand casino de la vie. Ils ont disparu dans le petit escalier et, bonsoir !, l’huis s’est fermé sur ces semaisons de stade.

Mercredi 17 septembre 2014, Camp Nou, 20.45, 62832 spectateurs. Barça 1 – APOEL de Nicosie 0.

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