Le Déni d'altérité

Mes amis hétérosexuels me disent que nous, homosexuels, sommes maintenant relativement bien acceptés dans la société, du moins à Paris et autres grands centres urbains. Que les droits qui nous sont accordés avancent à grands pas... Que bientôt il n'y aura plus qu'indifférence à l’égard de notre différence.

 

Qu'en est-il réellement ?

 

Il est vrai qu'en tant qu'homme homosexuel, connu comme tel parmi mes amis, collègues et famille, je n'ai jamais été en but à l'homophobie. Mais il est vrai aussi que jamais je n'ai été démonstratif, ceci par prudence, d'autres diront par lâcheté.
Deux de mes amies, non pas démonstratives, mais tout simplement amoureuses, ont depuis peu cessé tout signe affectif en public, du moins dans la rue, suite aux quolibets, propositions indécentes, injures, menaces verbales.
Dans les droits fondamentaux qui me sont déniés, non par l'État, mais par la Société, la Morale, il y a celui d'être amoureux en public ; il serait indécent que j'embrasse mon ami au parc du Luxembourg un samedi midi.
On sait que tout désir, bien que relevant de la sphère intime (dans «homosexualité» il y a «sexualité» et c’est bien cela qui gêne tant de gens), appartient aussi à la communauté à partir du moment où il détermine la survie de cette communauté (un homme et une femme peuvent procréer, donc leur désir est acceptable) ; il nécessite donc l’acceptation de la Société pour pouvoir exister au grand jour et l’on conçoit aisément qu’hétérosexuels et homosexuels sont loin d’être égaux sur ce chapitre.

 

De plus les homosexuels peuvent vivre cachés et ne pas afficher leur désir aux yeux de tous, et ce faisant quand ils s'affichent au grand jour, on le leur reproche.

 

D’où l’indignation que l’on peut ressentir face à ce que j’appelle «le déni d'altérité». Ces derniers temps, trois remarques de mes amis m'ont échaudé :

 

1 - "La Gay Pride, c'est ridicule, il n'y a aucun intérêt à ce carnaval vulgaire et plutôt stigmatisant pour l'image des gays".
2 - "Le Marais, ça me dérange ; en tant que fille, je n'aime pas qu'on me regarde comme une extraterrestre quand j'entre dans un bar, il n'y a pas de raison que vous ayez des lieux qui vous soient réservés." (propos très condensés d’une personne pensant que sa «tolérance» est partagée par tous)
3 - Une amie, examinant le classement de mes DVD, a remarqué qu'une colonne était réservée aux films LGBT (lesbien, gay, bi et trans). Ce à quoi elle m'a dit : "C'est ridicule, le fait qu'une thématique gay soit évoquée ou qu'un personnage gay apparaisse, tout ceci ne constitue en aucun cas un critère valide de classement, sachant que ces films sont soit des comédies soit des films dramatiques/romantiques soit encore des thrillers. Ces catégories sont bien suffisantes."

 

Ces trois opinions ont un point commun, ce fameux déni d'altérité évoqué plus haut. De nombreuses personnes issues d’une catégorie socio-professionnelle urbaine moyenne voire élevée, bien éduquées, cultivées, ouvertes, clament haut et fort que l’homosexualité ne les dérange pas, que c’est quelque chose de normal et que pour cela les gays ne devraient pas avoir besoin d’afficher leur différence et de se constituer en «ghettos». Ils devraient se contenter de fréquenter les mêmes lieux que tout le monde et de mener la même vie que tout le monde ; mais ces personnes bien intentionnées ne se sont jamais fait insulter parce qu’elles embrassaient leur amant(e) dans la rue ou leur tenaient la main...

 

L'homosexualité constitue, en terme statistique, une altérité importante du point de vue socio-culturel, à mettre à un niveau plus ou moins équivalent à la sexuation, la nationalité, l'ethnie ou encore à la religion (cf. http://www.gai-ecoute.qc.ca/default.aspx?scheme=165). À ceci près qu'en général, l'homosexualité n'a pas pour origine un héritage familial et n'est pas fondée sur un choix de vie ; on choisit de l'assumer ou non, mais ce désir, hors norme, est là, quoi qu'il en soit.

 

En effet, dans la plupart des cas, on se découvre homosexuel, à un âge plus ou moins avancé. Et ceci implique, au point de vue psychologique, social et moral, un renversement de paradigme, une reconstruction de son identité et des représentations ou projections du Moi futur : pas de femme mais un homme (ou inversement, pas d'homme mais une femme...), pas d'enfants, pas de mariage, pas de réunions de famille où l’on pourra fièrement afficher sa «moitié» conforme à ce qu’attendaient les parents.

 

 

Cela est souvent vécu du point de vue d'un jeune, d’un post-adolescent. La découverte de son homosexualité se traduit de fait par une seconde crise d'adolescence, où la société tient le rôle de tuteur avec ou à la place des parents : il faut "tuer" les espoirs, les fantasmes d'autrui pour son propre avenir après avoir fait le deuil de ses propres fantasmes. Il en découle une soif identitaire accrue (lieux fréquentés, choix vestimentaires, attitudes corporelles, vocabulaires et autres), qui peut sembler, du point de vue général, excessive.

 

L'homosexualité, n'est pas une simple transposition du schéma hétérosexuel, mais une révolution de la conscience du monde et de la société. Et ceci n'est que peu compréhensible par les hétérosexuels ou du moins, pas évident à première vue. Il faut bien se rendre compte qu'après avoir fait le deuil de sa "normalité", accepté l'inadéquation entre ses propres désirs et ceux de son entourage familial, il reste à se réaliser en tant qu'homosexuel, à concrétiser ses nouveaux désirs, que l'on a enfin acceptés. Si rencontrer quelqu’un n'est pas toujours évident pour un(e) jeune hétérosexuel(le), ça l'est encore moins pour un(e) jeune homosexuel(le). Un tropisme va donc se créer vers les lieux "gays", quartiers, bars, associations, mais aussi vers tous produits «labélisés» LGBT : cinéma, livres, musiques et arts. Cela pour se construire un cadre de référence, apprendre les usages, pour les suivre ou au contraire les rejeter. De là vient cette notion plutôt floue qu'est le «milieu gay», incarné par exemple à Paris par le Marais ou par Castro à San Francisco. Ce milieu, qui s'ancre dans un territoire nettement circonscrit, est hanté par des figures tutélaires, les "hors-milieux", les maraisiens, les gym queens, les bears, les minets, les trans’, les trav’, les goudous, les camionneuses, sans oublier les «Hors-milieux». Ces figures représentent des modèles (qui peuvent sembler caricaturaux), à suivre ou à rejeter, et les connaître, c'est déjà se positionner socialement. Ces figures sont donc des ancrages, des points durs par rapport auxquels on peut se construire une identité propre, au milieu d'une topologie psychosociale chaotique (remise en question de la famille nucléaire, remise en question de la morale, de la religion, etc.). Enfin, tout simplement, il est nécessaire pour un(e) homosexuel(le) de pouvoir à certains moments de retrouver avec ses «pairs» sans souffrir de regard extérieur hostile, parce que tous ses amis et sa famille hétérosexuels, aussi bien intentionnés soient-ils, ne peuvent que lui imposer un modèle dans lequel non seulement il(elle) ne se reconnaît pas, mais surtout dans lequel il(elle) n’existe pas.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.