L’ère du gorafisme autoritaire

Ce texte était supposé n'être que le chapitre conclusif, le seul à traîter du XXIè siècle et de l'actualité, d’un travail qui occupe mon quotidien depuis un an (voire plutôt deux). Il était voué à être publié une fois le tout terminé, d’ici 2021 ou 2022. Seulement voilà, l’actualité s’est quelque peu hâtée. Alors moi aussi.

 

Il est un réflexe courant chez les jeunes de ma sorte, qui, prostrés face à ce qui paraît incompréhensible, pousse à entonner ce genre de refrain : « C’est hallucinant », « C’est scandaleux », ou encore, « c’est du jamais vu ».  Réflexe sain et naturel mais qui pose toujours question puisqu’en parcourant l’Histoire, on réalise souvent que bien des choses ont en réalité déjà été vues, et qu’elles ne devraient par conséquent pas susciter autant de surprise. Au vu de mon éveil tardif, je ne ferai certainement pas la leçon. Après avoir modestement passé un temps considérable ces dernières années comme écartelé entre présent et passé, il m’a toutefois semblé que la conjoncture du moment devait être nommée, car il s’y produisait véritablement, d’une certaine manière qui reste à éclaircir, quelque chose de nouveau. L’idée d’un qualificatif m’est venue, il y a déjà plusieurs mois. Il m’était apparu comme une évidence, soudainement, après avoir lu une énième tromperie manifeste débitée par un quelconque porte-parole des « progressistes » au pouvoir. Il s’imposait également comme une évidence après avoir poursuivi quelques manifestations en 2019, avec en point d’orgue un 1er mai sur lequel il y aurait bien des pages à écrire. En réalité, et cela ne date pas d’aujourd’hui, il n’y a plus aucune gêne, plus aucun embarras, plus aucune impression d’exagération outrancière à mettre les mots sur les choses : le macronisme est bien un gorafisme autoritaire.

Avant d’en venir aux faits, je dois avouer que j’avais éprouvé une quasi-satisfaction à voir qu’une recherche sur ce terme, mis entre guillemets pour n’en garder que l’expression exacte, effectuée dans notre moteur de recherche universel ne retournait strictement aucun résultat il y a encore quelques temps. Et puis, en rédigeant ce texte, j’ai refait l’expérience. Désormais, on en trouve ... un : en réponse à un tweet le 4 février, un certain Daniel, arborant un joli cliché de Lino Ventura, a utilisé la fameuse expression, agrémentée d’un émoji laissant deviner chez notre cher cinéphile la manifestation d’un très profond dépit. D’une certaine manière, la preuve d’antériorité est faite et justice est ainsi rendue : bravo Daniel.

Une nouveauté, vraiment ?

Tout d’abord, avant d’étudier exemples à l’appui la légitimité d’une telle appellation, attardons-nous sur le rapport à la nouveauté. La manière la plus simple de répondre par la négative à la question titre serait d’attraper la chose par le bout de l’autoritarisme. En effet, une lapalissade de première catégorie s’impose aussitôt : l’autoritarisme, ça n’a rien de nouveau. Les pages à écrire sur la question pourraient se compter au poids. Néanmoins, on peut l'affirmer avec certitude, l’autoritarisme n’a jamais été l’apanage exclusif du fascisme, du nazisme, du stalinisme, des poutiniens ou des dictateurs africains : une tradition profonde en la matière remonte jusqu'aux sources même du libéralisme. Chose fascinante, cet autoritarisme n’est pas seulement du fait de décideurs politiques libéraux, que l'on déclarerait traîtres à la théorie des grands maîtres pour conserver l’essentiel immaculé. Tout au contraire, il est énoncé et répété sans ambiguïté aucune chez nombre des penseurs les plus sacrés de cette famille intellectuelle, ceux-là même qui sont cités par bien des libéraux « véritables » dans leurs plaintes, justifiées d’ailleurs, d’une disparition tendancielle du libéralisme dans nos « démocraties occidentales ». Des libéraux qui ne visent en aucun cas par cette accusation les seuls leaders dits « populistes ».

John Locke, héros et héraut du libéralisme anglais du XVIIe siècle, auteur parmi les plus cités au monde par les partisans de la « liberté » depuis lors, déclarait à propos des esclaves dans ses fameux Deux Traités sur le gouvernement que « le droit de nature les soumet à la domination absolue de leurs maîtres et à leur pouvoir arbitraire » ; étant donné leur état d’esclave, ils ne pouvaient être « en capacité d’exercer la propriété » : par conséquent, ils ne « sauraient être considérés en aucune façon comme prenant part à la société civile, la fin première de celle-ci étant la préservation de la propriété » [1]. Pas très libéral tout ça, John.
La liste des grands auteurs libéraux qui, défendant la « liberté » contre vents et marées, ont tenu des propos similaires voire pires encore ne sera pas faite ici mais n’est pas mince (on y trouvera Tocqueville, Mill, Bentham, Spencer et ainsi de suite… mais nettement moins Adam Smith, par exemple). Côté décideurs, les premiers présidents des Etats-Unis (Washington, Jefferson, Madison), libéraux revendiqués, étaient aussi propriétaires d’esclaves de Virginie, état d’un Sud états-unien férocement libre-échangiste [2]. Malgré toutes les abominations esclavagistes, un professeur des universités très réputé, Thomas R. Dew, n’hésitera pas à déclarer que « sur la face de la Terre, il n’y a pas plus heureux que l’esclave nègre aux Etats-Unis » [3]. Un précurseur du gorafisme autoritaire ?  Certains diront que ces pensées étaient « dans l’air du temps » ; voilà qui reviendrait cependant à tirer un trait sur quantité de penseurs ou de citoyens qui, dès cette époque, n’étaient pas avares de mots pour exprimer toute l’horreur et le dégoût que leur inspirait cet état du monde.

En matière d’autoritarisme libéral, on pourrait poursuivre longtemps et sur toutes les époques, un point culminant étant sans doute atteint avec la dictature libérale chilienne d’Augusto Pinochet, aidé directement par ses théoriciens économistes américains de l’université de Chicago, restés célèbres sous le joyeux nom de « Chicago boys » [4]. Dictature sanguinaire dans laquelle la constitution est nommée « constitution de la liberté », en hommage aux travaux sur le sujet du grand économiste libéral Friedrich Hayek, « prix Nobel » d’économie en 1974 (entre guillemets puisqu’il faut toujours rappeler qu’il n’existe factuellement pas de « prix Nobel » d’économie [5] [6] [7]), qui se déplace personnellement au Chili en 1980 pour célébrer le régime [8].
Il serait toutefois malhonnête de prétendre que tous les courants « libéraux » cautionnent ces agissements, mais il s’agit d’une longue histoire qui n’a pas sa place ici (mais elle l’aura plus tard, j’espère avant 2022). Toujours est-il que la conclusion est sans appel : l’autoritarisme n’est pas une simple dérive de la pensée et de la pratique libérale, il lui est au contraire tout à fait intérieur, et ce jusque dans nombre de ses ouvrages les plus canoniques.   

Quant au gorafisme, restons-en aux aspects généraux et les exemples viendront plus tard. Le journal satirique du Gorafi n’est créé qu’en 2012, ancrant ainsi le « concept » de gorafisme (terme utilisé par bien d’autres avant moi) dans le contemporain. En première approche, on pourrait poser le mot gorafisme comme synonyme d’absurdité comique.  Deux ou trois clics sur une merveille de page Facebook nommée « La gorafisation du monde » valent mieux qu’un long traité philosophique : y sont étalés, sans commentaire, des articles aux titres rivalisant d’absurdité mais tous issus de véritables organes de presse et traitant de vraies nouvelles d’actualité, montrant ce que je serais tenté d’appeler « l’étendue des dégâts ». Toutefois, inutile de préciser que la situation qui nous intéresse ici n’a que peu de liens avec ces « excréments des hippopotames de Pablo Escobar [qui] menacent l’écosystème colombien » [9], ni avec cette « bombe de la seconde guerre mondiale » qui n’était en fait qu’une « grosse courgette » [10], ni même, quoiqu’une connexion pourrait apparaître, avec le fait que « le député LREM Joachim Son-Forget et Doc Gynéco ont enregistré un morceau sur les gilets jaunes » [11].

Sur un plan politique, une des spécificités du gorafisme se trouve dans la forme vers laquelle tend la parole officielle : affirmant avec une force croissante son caractère d’élément de langage, le discours devient purement communicationnel, forme achevée d’une pensée Havas qui n’a plus que faire de sa véracité. Une fois produite, elle se propage avec une fulgurance toute contemporaine, démultipliée via les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu et les journaux horaires télévisés ou radiophoniques. Souvent, le gorafisme est compact, il tient dans le titre. Plus important encore, cette démultiplication sans pareil peut conduire à son objectivation. Il devient réel et produit du réel. Si ces caractéristiques ne sont pas exclusives au gorafisme au sens strict, elles favorisent largement son émergence et concourent à sa diffusion.
Le gorafisme autoritaire se manifeste dans toute sa puissance par l’association d’une critique acharnée de la « fake-news », d’une distorsion de la réalité et du langage, d’un autoritarisme politique et d’une célébration de la bienveillance. Quant à l’aspect intrinsèquement comique qui en résulte, il ne doit pas non plus nous faire oublier qu’au fond du fond, rien de tout ce dont il sera question ici n’est réellement hilarant.

Concernant le macronisme, il faudra bien le définir en deux mots sans y passer la nuit. J’éviterai la définition d’une doctrine, trop longue et complexe, peut-être même impossible. Afin de minimiser le nombre de « victimes collatérales », souci qu’on aimerait voir davantage partagé ces derniers temps, j’en donnerai une définition non pas en deux mais en quinze mots : le macronisme constitue l’ensemble des personnes qui soutiennent activement la politique gouvernementale depuis mai 2017. Par activement, j’entends donc qu’un électeur de Macron au premier tour de 2017 ne peut être automatiquement considéré macroniste (aucune volonté de me dédouaner via ce critère, ne faisant pas partie de cette catégorie). Sympathisants prosélytes et militants, députés, conseillers ministériels, ministres, président : voilà, sinon le macronisme, du moins les macronistes. Ce sont donc ceux-là qui, à des degrés divers, sont visés dans ces pages. A des degrés divers, car bon nombre d’éléments factuels, dont certains sont relatés plus loin, montrent qu’il existe en réalité un « noyau dur » du macronisme, beaucoup plus restreint et déterminé, qui se moque éperdument de sa propre majorité parlementaire.  

Le lecteur se dira alors que toutes ces lignes ne donnent pas la moindre définition concrète du Schmilblick. Et pour cause, je crois que la meilleure manière d’en donner une est de la laisser comme surgir d’elle-même à travers des exemples, faisant apparaître au fil de l’eau les lignes de force d’un paysage qui se dessine sous nos yeux et qui, chaque jour qui passe, se fait de plus en plus net.

Le gorafisme macronien, versant « comique »

Avant d’étudier son versant comique-autoritaire, commençons léger en étudiant son versant comique-tout-court. Il n’est pas inutile de démarrer le voyage au pays du gorafisme par une petite citation de son chef de file, qui révélait son don pour le comique involontaire dès 2015. Emmanuel Macron n’était alors que ministre de l’économie de François Hollande mais fourbissait déjà ses armes dans le dos de son président pour l’élection de 2017 (à ce sujet, lire n’importe quel livre et écouter n’importe quel entretien du plus sérieux et rigoureux connaisseur d’Emmanuel Macron, à savoir le journaliste Marc Endeweld). « Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n'est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d'y placer d'autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l'espace » [12]. Outre l’aspect renversant du propos chez un soi-disant républicain, on reste ébahi quant à sa rigueur factuelle, inversement proportionnelle à son apparence lettrée. « […] napoléonien et gaulliste, notamment ». Notamment ? Louis XVIII et ses neuf années de règne après Napoléon Ier ? Moins roi que les non-rois cités. Le monarque autoritaire Charles X, qui a régné six ans avant d’être renversé par la Révolution de 1830 ? Pas notamment roi non plus. Louis Philippe Ier « roi des Français », plus en retrait, renversé par la Révolution de 1848 pour établir la deuxième République ? Pas roi davantage. Un vide « collectif », dit-il : mais de quel collectif est-il donc question ? De tout cela, un journaliste à Europe 1 en a immédiatement tiré la substantifique et gorafique moelle, titrant ainsi : « Pour Emmanuel Macron, il manque un roi à la France » [13]. Et deux ans plus tard, le roi était effectivement élu. Mais le roi serait, depuis lors, devenu un grand démocrate : « Je crois dans l’autonomie et la souveraineté. La démocratie est le système le plus bottom-up de la terre. » [14], dit-il en mars 2018. Il semblerait que le bottom-up survenu 8 mois plus tard ne lui ait pas vraiment plu.

Si ces exemples introductifs sont d’une légèreté estivale et permettent de démarrer en douceur, l’hiver viendra bien assez tôt. Gardons-en cependant sous le pied, le meilleur n’est-il pas toujours pour la fin ? Un responsable local LREM nommé Jean-François Poncet déclare après un meeting des européennes, dans un élan de décomplexion déboutonné, que « l’une des grandes valeurs que porte le progressisme, c’est la vérité » [15]. Cette phrase vaut bien d’être citée parmi les premières, comme prérequis à la lecture de toutes les autres. Car c’est surtout lorsqu’il s’entrechoque avec une critique forcenée de la fake-news que l’absurde, le faux ou le trompeur deviennent gorafiques. La distinction entre mensonge, erreur ou stupidité et gorafisme est avant tout une affaire de contraste. En érigeant le combat, verbal et légal, contre la propagation du faux en cause programmatique de première importance face aux « populistes » et « complotistes » de toutes espèces, le macronisme est tombé dans son propre piège.

Au petit jeu de la Vérité, Bruno Le Maire est un vrai champion. « Emmanuel Macron est Jupiter, je suis Hermès, le messager » [16], nous explique Bruno « le rigolo » [17]. Ce talent étant posé, reste à savoir si la connaissance de la finance actionnariale fait aussi partie des atout maîtres de notre ministre des finances, lui qui d’ailleurs nous explique benoîtement qu’un « capitalisme qui conduit à l’accroissement des inégalités ne mène nulle part » [18]. Un début de réponse pourrait être trouvé dans cette stupéfiante déclaration : « Je rappelle que Blackrock est un gestionnaire d’actifs, donc ne s’occupe pas des pensions de retraite. On est en train de mélanger des choses qui n’ont absolument rien à voir. On joue sur le fantasme, là où la responsabilité politique, c’est de traiter avec la raison, avec les faits et pas avec les fantasmes, pas avec les peurs » [19]. Blackrock, ce gestionnaire d’actifs le plus puissant au monde avec environ 6200 milliards d’euros sous gestion (plus de deux fois et demie le PIB français), dont les deux tiers sont liés … « aux solutions d’épargne-retraite » [20]. C’est ballot, Bruno. Ça n’a d’ailleurs tellement « rien à voir » que Blackrock, dont le président Larry Finck a été l’un des premiers invités de marque à l’Elysée d’Emmanuel Macron [21], émet des recommandations publiques qui « s'adressent au gouvernement français » sur son propre site internet [22], page sur laquelle on trouve également un petit document « viewpoint » nommé « Loi Pacte : Le bon plan Retraite », signé par Jean-François Cirelli, patron de Blackrock France nommé chevalier de l’ordre national de la légion d’honneur le 1er Janvier 2020 [23]. Toutefois, rassurons-nous, comme le dit un journaliste économique du Monde, « [Larry Finck] n’a pas plus l’oreille du pouvoir que ses pairs d’AXA ou de BNP Paribas » [24]. Puisque l’actuel co-rapporteur de la loi sur les retraites Jacques Maire a fini par reconnaître avoir conservé 400000 euros d’actions AXA [25], nous pouvons dormir sur nos deux oreilles et compter les moutons en paix. Les liens de Jean-Paul Delevoye avec les organismes assurantiels ne relevaient-ils pas aussi du détail ? Tout cela n’était rien face à la capacité de ce dernier, selon le délégué général LREM Stanislas Guerini, à « entraîner les foules » [26]. Ces foules qui scandaient son nom, pleurant de joie sans doute, dans les manifestations. Moi qui croyais que les foules étaient « haineuses », je m’y perds…

La distorsion de la réalité même la plus élémentaire par les thuriféraires de la Vérité est une constante du macronisme, qui se retrouvera tout autant dans ses « versants autoritaires » auxquels nous nous attellerons plus loin. Ce couplage entre critique anti-fake-news et distorsion massive des évènements est fantastiquement résumé dans ces tracts LREM aux européennes [27], dont l’un est reproduit ci-dessous.

Tract LREM aux européennes 2019 Tract LREM aux européennes 2019

On se frotte les yeux mais non, ce n’est pas un montage. Une recherche éclair permet de trouver l’argumentaire officiel détaillé lié à ces tracts « vrai/faux », sur le site d’En Marche [28], destiné à traiter des « raisons de l’émergence de la fake news ». Ce tract est si extravagant que quiconque s’est intéressé un minimum à la crise grecque, à sa chronologie, au rôle de la Commission européenne et des banques dans cette affaire en perdrait son latin. C’est d’ailleurs l’effet produit : la distorsion est si grande qu’il est impossible de répondre succinctement et de façon convaincante à un tel détournement, le débat est donc impossible.

Or, c’est supposément la raison qui guide le macronisme. Nous, enfants apeurés, n’en sommes encore qu’au début de notre apprentissage des Lumières : « Nous avons insuffisamment expliqué ce que nous faisons. Et une deuxième erreur a été faite : le fait d’avoir probablement été trop intelligent, trop subtil, trop technique dans les mesures de pouvoir d’achat. » disait l’inénarrable Gilles Le Gendre [29], au plus fort de la crise des gilets jaunes en décembre 2018. Ce même Gilles Le Gendre, souvent très en forme, qui nous expliquait après la démission de Delevoye pour cause de liens avec le milieu des assurances privées que ce dernier avait « conçu la réforme la plus juste et la plus protectrice en France depuis 1945 » [30]. Ces références répétées à la profonde subversion révolutionnaire du régime de retraites antérieur à 1945 en un « régime général de sécurité social » tel que rêvé par le Conseil National de la Résistance et mis en place par le ministre communiste Ambroise Croizat ont même poussé Pierre Caillaud-Croizat, petit-fils d’Ambroise, à sortir de ses gonds pour dénoncer cette « imposture » flagrante [31]. Il fallait le faire, LREM l’a fait, et continuera s’il le faut.  

« Qui finance les casseurs, des puissances étrangères ? » (Marlène Schiappa) [32], « Si être gilet jaune, c’est vouloir moins de parlementaires et que le travail paie mieux, moi aussi je suis gilet jaune. » (Emmanuel Macron) [33], « [Emmanuel Macron] est le président des pauvres au quotidien. » (Christophe Castaner) [34], « On ne fera pas toujours ce que dira le Medef. » (Gérald Darmanin) [35], « Non, Emmanuel Macron n’est pas de droite. » (Gabriel Attal) [36], « Faire grève contre une loi, en démocratie, c’est curieux. » (Une de mes préférées, grand cru Edouard Philippe lors de la réforme par ordonnances de la SNCF, qui n’est pourtant pas le plus en vue en matière de gorafisme, trop « ancien monde » sans doute. Rassurons-nous cependant, il rajeunit à vitesse grand V) [37]. La liste est proprement interminable. Pour chacune des six phrases précédentes, il faudrait écrire une page, voire un livre entier, entreprise impossible tant la liste s’allonge chaque jour. Similaire aux attaques informatiques dites de « déni de service » (DDOS), visant à encombrer le réseau d’une entité par des requêtes si massives qu’elles le mettent hors-service, le procédé, qui n’émerge en aucun cas d’une décision centralisée et concertée, provoque un véritable sentiment de submersion.

Le gorafisme autoritaire : stade 1

Là où les choses se gâtent encore davantage, ce que l’inversion gorafique a aussi été appliquée par la majorité à tout autre chose.  Concernant la réforme des retraites, au-delà des aspects techniques qu’il faudrait pourtant commenter, on trouve quelques morceaux de bravoure qui touchent à des éléments plus décisifs encore que ceux évoqués plus haut. Nous savions déjà que le gouvernement utilisait à plein à la méthode dite des ordonnances pour « réformer ». Pour être parfaitement honnête, les précédents avaient déjà singulièrement augmenté la cadence, comme le montre un graphique saisissant [38]. Durant la réforme des retraites a également été utilisée une autre procédure spéciale, dite procédure accélérée. Laurent Pietraszewski, nouveau secrétaire d’Etat chargé de la réforme, nous explique que la procédure accélérée « n’a rien d’accélérée, c’est une procédure normale » [39]. Comme l’écrit Frédéric Lordon, « Pour qu’il y ait un débat, il faut que soient réunies les conditions de possibilité du débat. À commencer par la première d’entre elles : le respect minimal du sens commun des mots » [40]. Avec un pouvoir qui pousse à ce point le mot « débat » hors de son propre sens depuis 2017, il ne faut pas s’étonner de l’absurdité des réponses apportées. C’est donc très naturellement que l’on retrouve la tactique de « l’obstruction » et ses dizaines de milliers d’amendements dédoublés, transformant le « débat » parlementaire en un cirque qu’il était en fait déjà auparavant. Mais en réalité, contrairement à ce que laisse entendre l’éminent juriste constitutionnaliste Dominique Rousseau [41], cette obstruction n’a pas seulement été un cirque. Elle a eu pour conséquence, non pas d’avoir un « débat », puisqu’il n’y en a de toute façon pas, de forcer la majorité à regarder en face tous les sombres recoins de son texte, avec à la clef quelques belles découvertes récentes. Par exemple, la révélation d’un nouvel « indice » statistique, déterminant dans la réforme, dont on apprend qu’il n’existe même pas encore, mais en plus qu’il sera non pas mis en place par l’INSEE mais décidé « par décret » du Conseil d’Etat, puis « constaté » chaque année par l’INSEE (chapitre 2, article 9, alinéa 3 du projet de loi [42]).
Face à l’obstruction, bien réelle par ailleurs, la suite de l’argumentaire se déroule comme un tapis rouge : le 49.3 est également une procédure « normale », puisqu’elle est « constitutionnelle ». Un mépris assumé pour la décence conduira à l’annonce de son application en pleine explosion des contaminations au Coronavirus, un samedi soir, sans même prévenir sa propre majorité parlementaire [43], puis à nous expliquer qu’il s’agit par ce biais de « redonn[er] au Parlement les moyens d’assumer sa fonction éminente de voter la loi » [44]. Loi que le Parlement ne pourra pas voter, pour cause de 49.3. Comme le répète en boucle la majorité, cet article est en effet destiné constitutionnellement à « engager la responsabilité du gouvernement ». La probabilité d’une acceptation des motions de censures étant strictement nulle au vu de la composition du parlement, le gouvernement ne s’engage en rien du tout. Le texte ira donc au sénat, tenu quasi intégralement par LR, puis reviendra à l’Assemblée et le gouvernement réutilisera probablement le 49.3 (sauf sur le projet de loi organique, puisque c’est interdit). L’unique raison de l’utilisation de cette procédure n’est donc pas de mettre fin au « non-débat », puisque des points d’importance fondamentale continuaient d’y être mis au jour malgré le nombre absurde d’amendements. L’unique raison de son utilisation est bien connue et même assumée, identique depuis 3 ans : accélérer.

Le gorafisme autoritaire : stade 2

Toujours dans le souci de préserver le lecteur déjà lessivé d’une montée trop abrupte vers la désolation, introduisons les choses « en douceur » avec un épisode assez révélateur, plus complexe, moins évident mais tout aussi fascinant. Il s’agit de l’annonce fort solennelle de Christophe Castaner sur France 3 concernant le retrait de la grenade GLI-F4, utilisée avec une parcimonie bien douteuse lors des manifestations (tout manifestant sous le macronisme qui lit ces lignes le sait très bien. Selon les seuls chiffres officiels, environ 1200 grenades de ce type, si on compte également l’autre engin mutilant dit « à effet combiné » qu’est la grenade de désencerclement GMD, ont été lancées uniquement pour la journée du 1er décembre 2018 [45]). 25 grammes de TNT, effet de souffle, 165 décibels à 5 mètres, classée comme « matériel de guerre » [46], elle a notamment arraché quelques pieds et mains ces derniers mois : fini, retirée, terminé ? J’avoue, pour la première fois depuis longtemps, avoir baissé la garde l’espace de 5 minutes en voyant cette « alerte actualité ». Oui, après tout, « le mal est déjà fait, c’est trop tard, ça ne changera rien, c’est une annonce symbolique à peu de frais » : bref, pour une fois, c’était crédible. Les 5 minutes passées, il fallait bien se ressaisir et vérifier cette étrange concession. Partir du principe que toute parole publique, si tôt qu’elle est liée à un aspect politique, est fausse, ou faussement objective, ou totalement trompeuse : voilà l’extrémité rationnelle à laquelle nous sommes désormais rendus, principe éreintant auquel j’ai cru échapper durant ces 5 minutes de répit. Une nouvelle recherche éclair permettait en deux clics de se retrouver sur un site de la Gendarmerie nationale, affichant un texte daté de septembre 2018 rédigé par le général Bertrand Cavallier [47]. On y apprend tout bonnement que la grenade GLI-F4 était déjà en cours de retrait depuis belle lurette, et que sa remplaçante aux effets tout à fait similaires était déjà connue : la GM2L. Plus intéressant, cette nouvelle grenade explose à peu près autant mais sans avoir recours à du TNT. Le général Cavallier nous éclaire : « Dans un autre registre, l’absence de produit explosif stricto sensu permet de lever des restrictions pour le conditionnement, le stockage, ainsi que pour le transport maritime, aérien et transfrontalier, ce qui présente un avantage certain. » On lit assez facilement entre les lignes : une des raisons du remplacement est l’impossibilité…d’exporter la GLI-F4 ! Bien entendu, nul complotisme dans cette affaire, puisqu’un document officiel d’Alsetex [48], fabricant de la grenade, nous précise que dans « les raisons de la substitution », il y a notamment la « raison numéro 2 : les ventes de la GLI-F4 ces dernières années sont très faibles. La GLI-F4 n’est pas exportable. Le seul client est le ministère de l’Intérieur Français. » Clou du spectacle oblige, la mort de Rémi Fraisse à Sivens n’arrive qu’en « raison numéro 3 » … De quel film est-ce le scénario ?

Une autre grande représentation de gorafisme autoritaire nous a été donnée gracieusement avec l’affaire Geneviève Legay. Cette sexagénaire, certainement une dangereuse terroriste d’Action Directe, est gravement blessée à la suite d’une chute survenue lors d’une énième charge policière inutile à Nice. Toutes les images disponibles montrent, avec une marge pour le doute proche de la décence de Christophe Castaner, que madame Legay a été percutée par un des policiers. Deux jours après les faits, pourtant, le procureur de la République de Nice Michel Prêtre intervient : « Ce dont on est sûr à l'analyse des images, j'irai presque dire pixel par pixel, c'est qu'elle n'a pas été touchée par les forces de sécurité » [48]. Quatre jours plus tard, le même procureur fait un virage au frein à main et parle cette fois d’un « contact direct entre un membre des forces de l'ordre et Madame Legay ». Sans doute avaient-ils loupé un pixel. Comme le relate France Info, « Sommé de s'expliquer par le ministère de la Justice, Michel Prêtre a reconnu qu'il n'avait pas voulu mettre le chef de l'État dans l'embarras par des "divergences trop importantes" avec la version d'Emmanuel Macron » [49]. Il me semble que rien n’a besoin d’être ajouté.

Christophe Castaner n'a « jamais vu un policier attaquer un manifestant ou un journaliste » [50], Emmanuel Macron somme de ne pas « [parler] de répression ou de violences policières, ces mots [étant] inacceptables dans un Etat de droit. » [51], niant jusqu'à l'absurde ce que toute personne ne refusant pas de voir a bien vu. Il aura fallu plusieurs mois interminables pour que commencent à poindre hors de l'espace des reporters et médias indépendants un certain nombre, faible en proportion, des images en question. David Dufresnes et autres héros n'auront pas trimé « pour rien », d'autant que là encore, il y a trop de références à mobiliser pour un si court papier. Au rayon fourni des attaques hors norme, on pourra citer pèle mêle ce gilet jaune à Bordeaux dont l'agression était déjà particulièrement connue des mois avant qu'elle ne fasse l'objet d'une enquête vidéo (très réussie) du journal Le Monde [52], voire, au hasard, celle récente et filmée à Rennes où un homme a eu cette idée saugrenue « d'être là », flanqué d'un corps sans doute suffisamment charpenté pour représenter une menace potentielle, seul contre 30, avec son t-shirt sur le nez pour se protéger des gaz (quiconque en a déjà respiré comprendra, et quiconque a déjà été en manifestation comprendra qu'il est difficile d'y échapper, sauf à… ne pas manifester) [52bis]. Qui sait, peut-être l'infâme factieux a-t-il proférer un petit « bâtard ! », ou un insupportable « cassez-vous ! » C'est donc en toute logique qu'il s'est fait fracasser à 10 contre 1, avec en prime un petit coup dans les parties gratuit une fois à terre, par un gardien de la Paix sur Terre qui passait par là, sans doute en mal de sensations fortes. Que dire également de Maria (19 ans) à Marseille qui, sans même participer à la manifestation, dans une rue calme à l'écart de tout trouble, a été littéralement massacrée, fracture du crâne et cerveau touché à la clef [53] [54], par une bande de policiers hors de tout contrôle, sans brassards et en tenue de combat « civile » comme réduits à l'état de milice, rejoints par des collègues bien mieux identifiables une fois le méfait commis, le tout devant témoins et avec images ? Un #MeToo a-t-il embrasé twitter ? Pour que la fête soit plus folle, il fallait bien que le fichier de suivi informatique des opérations du jour se retrouve tronqué sur la plage horaire exacte de l'agression, amenant la policière responsable du système en question à dire qu’elle n’était « jamais tombée sur une fiche qui présentait un tel "trou" dans les commentaires » et qu'il y avait nécessairement eu « intervention humaine » [54]. Et que dire de tout ce qui n'a jamais été filmé ? Qu’en est-il alors de l’engrenage de la violence dans les « quartiers » ? Quant à l’agression de journalistes, en voici un du Journal du Dimanche, fameux torchon bolchevique, qui témoigne en longueur [55].

Voilà le niveau de violence dans lequel ce gouvernement plonge sa Police, au sein de laquelle certains semblaient n’attendre que le feu vert. Y-a-t-il lieu de s'étonner ? En nommant Didier Lallement préfet de Police le 20 mars 2019, le gouvernement a persisté et signé. Son interview récente par le journal Le Monde nous fournit un condensé extraordinaire de sa pensée, où l’on y apprend notamment que s'il y a autant de blessés à la tête par LBD, c'est que la vitesse de la balle étant inférieure à celle du son, les imprudents se baissent en entendant le tir [56]. Accès de gorafisme autoritaire aigu. Passer aux balles réelles permettra de régler le problème, pourrait-on lui souffler. L'homme à qui nous avons affaire assume parfaitement ne pas être là en premier lieu pour protéger la République (tâche qui pourrait déjà être dans l'absolu un problème en soi, puisqu'il s'agirait de savoir « quelle » République, l'Histoire nous en montrant quelques-unes qui n'étaient pas bonnes à protéger...), mais pour une tâche plus précise encore : « je suis là pour protéger le président ». « L'État que je vois en 2017 me plaît », raconte-t-il en puisant dans sa mémoire. Notre inquiétude quant à « cet État » et son devenir n'en ressort pas amoindrie.

Finalement, le gorafisme autoritaire n'est -il pas tout entier replié dans cette image surréaliste d'Emmanuel Macron à Angoulême ?

Photo d'Emmanuel Macron au festival d'Angoulême le 30/01/2020 Photo d'Emmanuel Macron au festival d'Angoulême le 30/01/2020

Vision sidérante d'un homme qui ira jusqu'au bout dans l'illusion du débat « démocratique » et du désaccord républicain, vantant la liberté d’expression et l’impertinence, s'affichant fier et bienveillant, ses crimes par procuration entre les mains. A l’évidence, pour qualifier de telles situations, il nous manque un langage.

Les « modérés » répliqueront par l’éternelle citation magique : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». À quel grand modéré peut bien être attribuée la paternité de cette formule ? Il s'agit de Monsieur Charles Maurice de Talleyrand (1754-1838), également célèbre pour sa phrase-programme à son entrée en fonctions comme ministre en 1797, « il faut faire une fortune immense, une immense fortune » [56], phrase qui devrait être par définition, d'après ses propres préceptes, assez insignifiante. Pourtant, elle est suffisamment signifiante pour que le bonhomme se soit amusé à spéculer sur le marché des actions lors de la guerre de la France contre l'Angleterre, organisant un splendide délit d’initié à son profit en profitant de sa position de… négociateur de la paix avec l'Angleterre [57]. Originairement noble, ayant tourné casaque au profit du camp libéral-bourgeois en 1789 après avoir trahi Louis XVI, il participe directement avec Sieyès au coup d'État du « 18 brumaire » 1799 de celui qui deviendra 5 ans plus tard Napoléon Ier (qui est « notamment » « roi », rappelez-vous). Sous Napoléon Ier, qu’il admire, il finira par se vendre à bon prix comme espion à l'Autriche et à la Russie, puis par trahir Napoléon, inciter à livrer Paris aux Alliés victorieux de son Empereur dont il prononce lui-même la déchéance, poursuivra comme ministre du vrai roi Louis XVIII puis comme ambassadeur du dernier vrai roi Louis-Philippe [58]. Un homme très versatile, donc, d'une catégorie particulière que dès l'époque on nommait les « girouettes » [59]. Tout excès dans ce parcours ou toute ressemblance avec le contemporain est bien entendu purement fortuite… Emmanuel Macron, lui, brasse si large (à droite) que son interview à Valeurs actuelles a nécessité en catastrophe de multiples corrections a posteriori par l’entourage présidentiel [60]. Contacté par un Castaner tétanisé à l’idée que l’enregistrement complet ne fuite ou soit monnayé, Louis de Raguenel, rédacteur en chef du journal, lui répond : « Nous n’avons aucun intérêt à diffuser un tel enregistrement, qui est gardé en lieu sûr. »

Gorafisme autoritaire : la « novlangue », le « spectaculaire » et leurs contradictions ? (Ébauche de conclusion).

Tout compte fait, il est difficile de ne pas rapprocher l’objet des pages qui précèdent de celles d’auteurs qui me dépassent largement. Montrant au passage qu’il n’y a là qu’une forme nouvelle remplie d’éléments anciens. Comment ne pas rapprocher l’explosion de l’élément de langage contemporain de la « novlangue » de George Orwell dans 1984 ? Le gorafisme politique décrit plus haut est moins vulgaire, mais les ressemblances sont évidentes. Suprême ironie, Orwell se réclamait d’une « mentalité libérale » (« the liberal habit of mind ») [61]. Dans son contexte, il la dirigeait notamment contre le stalinisme soviétique, lui qui s’y est opposé aux côtés de milices ouvrières marxistes antistaliniennes lors de la guerre d’Espagne, alors que l’URSS tentait de les écraser. On peut soutenir sans trop de difficulté qu’il la dirigerait aussi contre le macronisme, quand bien même les niveaux d’extrémité ne seraient pas identiques, lui qui estimait que « la société humaine doit avoir pour base les valeurs de l’honnêteté commune, quelles que soient ses formes politiques et économiques » [62].

Difficile également de taire le lien qui pourrait exister avec ce que Guy Debord, dans son œuvre majeure de 1967 La Société du Spectacle [63], appelle justement le « spectacle ». Autant le dire tout net, le concept philosophique de « spectacle » chez Debord est très fin et complexe, de portée beaucoup plus large (trop large ?) et ne peut pas être calqué sans précaution à ce qui est présenté ici, au risque de mutiler sa pensée. La greffe est d’autant moins possible que le « spectacle » renvoie avant tout à une autonomisation de la sphère marchande dont l’effet atteindrait la totalité des existences, tandis qu’il n’est pas ici question de marchandise. A ceci près que le chapitre d’ouverture, précédant son introduction de la marchandise, comporte des thèses qui résonnent fortement avec notre objet. Cette partie est nommée « La séparation achevée ». Dans la thèse 2, on lit : « La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation » (c’est bien l’auteur qui souligne en italiques). « Du fait même que ce secteur est séparé, [le spectacle] est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée » (Thèse 3). Il est une « vision du monde qui s’est objectivée » (Thèse 5), « le cœur de l’irréalisme de la société réelle » (Thèse 6), dont la « séparation est l’alpha et l’oméga » (Thèse 25). La mégalomanie philosophique de Debord, lui qui affirme dans la préface à la troisième édition en 1992 « ne pas être quelqu’un qui se corrige » et qu’une « telle théorie critique n’a pas à être changée », n’enlève pas grand-chose à l’intérêt de l’ouvrage. Dans son ascension fulgurante, le gorafisme politique tire le réel et le langage hors d’eux même, dans la joie et la bienveillance. Impossible de ne pas conclure de tout ce qui précède que le gorafisme est l'une des modalités concrètes de la séparation. On pourrait alors en déduire que son aspect autoritaire résulte de sa contradiction intrinsèque. En s’écartant de Debord, qui aurait une autre interprétation, on pourrait dire que si la séparation reste viable dans une société d’abondance généralisée, elle devient impossible lorsque la base matérielle de millions d’individus se trouve ébranlée au sein d’une société aussi incroyablement inégalitaire, entretenue et approfondie par les rapports de production existants. Et l'on retombe ainsi, au bout du compte, sur une sorte d’évidence, parfaitement compréhensible hors de toute lecture à quiconque en vit les conséquences.

 

Sans doute existe-t-il beaucoup d’autres comparaisons à faire, mais il faut bien s’arrêter quelque part. A vrai dire, le sentiment de submersion que l’on peut ressentir mène à un pessimisme qui use de l’intérieur, étant désormais évident que des choses vont mal se passer. Ce pessimisme est un piège à combattre, chacun devant trouver en lui ou chez les autres le moyen de s’y atteler. En réalité, les formes possibles de lutte face à ce phénomène sont multiples et existent déjà, politiquement conscientes ou non : de la manifestation et la grève quand cela est possible, jusqu'au simple respect du sens des mots et de la « probité » orwellienne.
Du reste, tout ceci n’indique aucune solution définitivement orientée. S’il existe bien de la vérité en politique, il n’y a pas de vérité objective de la préférence politique. Tout au bout du raisonnement rationnel se trouvera toujours cet affect qui, en dernière analyse, ne sera ni vrai ni faux. Butée régressive du raisonnement, il est indépassable par la raison mais modifiable. Autre manière de se dire, et de se répéter, que la partie n'est jamais perdue d'avance.

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Références

[1] J. Locke, Deux traités sur le gouvernement, 1689, p. 140. Édition pdf libre d'accès pour la McMaster University Archive of the History of EconomicThought. Citation complète en anglais : « But there is another sort of servant which by a peculiar name we call slaves, who being captives taken in a just war are, by the right of Nature, subjected to the absolute dominion and arbitrary power of their masters. These men having, as I say, forfeited their lives and, with it, their liberties, and lost their estates, and being in the state of slavery, not capable of any property, cannot in that state be considered as any part of civil society, the chief end whereof is the preservation of property »
[2] D. Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2014, p. 22.
[3] D. Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2014, p. 109.
[4] R. V. Carola Fuentes, Réalisateur, Chicago Boys. [Film]. 2017.
[5] «5 choses à savoir sur le Prix Nobel d'économie,» La Croix, 14/102019. link
[6] G. Dostaler, «Le « prix Nobel d’économie » : une habile mystification,» Alternatives économiques, 12/10/2015. link
[7] C. Chavagneux, «« Prix Nobel » d’économie : les dessous politiques et financiers d’une récompense,» Alternatives économiques, 10/10/2016. link
[8] S. Boisard, «« Chili 1977-2005 : pour une lecture historienne de la « longue transition à la démocratie de marché » »,» Les Cahiers de Framespa, 01/06/2018. link
[9] «Les excréments des hippopotames de Pablo Escobar menacent l’écosystème colombien,» France Bleu, 2020. link
[10] «Allemagne, la bombe de la seconde guerre mondiale était une grosse courgette,» France Info, 2017. link
[11] «Le député Joachim Son-Forget et Doc Gynéco ont enregistré un morceau sur les Gilets jaunes,» Le Parisien, 2019. link
[12] «La tentation monarchique d'Emmanuel Macron,» France Culture, 23/03/2017. link
[13] «Pour Emmanuel Macron, il manque un roi à la France,» Le Lab Europe 1, 08/07/2017. link
[14] ««Bottom up» : quand Macron se prend les pieds dans le franglais,» Le Parisien, 29/03/2018. link
[15] «Entretien avec Pierre Tremblay,» Le Huffington Post, 30/03/2019. link
[16] «Bruno Le Maire à New York: "Emmanuel Macron est Jupiter. Je suis Hermès, le messager",» BFMTV, 30/06/2017. link
[17] «Prix de l'humour en politique : "Le rigolo, c'est Bruno",» Le JDD, 08/06/2016. link
[18] «Un capitalisme qui conduit à l'accroissement des inégalités ne mène nulle part,» extrait vidéo France Inter, 17/07/2019. link
[19] «Blackrock ne s'occupe pas de pensions de retraites,» Extrait vidéo BFMTV, 03/01/2020. link
[20] «BlackRock, l’investisseur qui suit de près l’évolution du système français de retraite,» Le Monde, 03/01/2020. link
[21] «Retraites : « Le patron de BlackRock n’a pas plus l’oreille du pouvoir que ses pairs d’AXA ou de BNP Paribas »,» Le Monde, 18/12/2019.
[22] «Les recommandations de Blackrock,» Blackrock.
[23] «Jean-François Cirelli : une Légion d’honneur qui fait polémique,» France Info, 02/01/2020.
[24] «Retraites : « Le patron de BlackRock n’a pas plus l’oreille du pouvoir que ses pairs d’AXA ou de BNP Paribas »,» 18/12/2019. link
[25] «Réforme des retraites : Jacques Maire restera corapporteur du projet de loi, malgré ses liens avec Axa,» Le Monde, 28/02/2020. link
[26] «A Paris, Delevoye tente une dernière fois de vendre son «magnifique projet de société»,» Mediapart, 11/12/2019. link
[27] «Tracts Vrai/Faux LREM (Renaissance EU) eux européennes,» 2019. link
[28] «Guide d'accompagnement des cartes Vrai/Faux,» En Marche, 2019. link
[29] «Gilles Le Gendre : "Notre erreur est d'avoir probablement été trop intelligents, trop subtils...",» Le Nouvel Obs, 17/12/2018.
[30] «Tweet de Gilles Le Gendre,» 16/12/19. link
[31] «Retraites : défendre l’héritage d’Ambroise Croizat,» Alternatives Economiques, 21/02/2020. link
[32] «Marlène Schiappa : "Qui finance les casseurs ? Des puissances étrangères ?",» Le Nouvel Observateur, 10/01/19. link
[33] «"Si être 'gilet jaune', c'est vouloir que le travail paie mieux, moi aussi je suis 'gilet jaune'", affirme Emmanuel Macron,» France Info, 01/02/2019. link
[34] «Christophe Castaner à propos d'Emmanuel Macron : « Il est le président des pauvres au quotidien »,» CNEWS, 03/10/2017. link
[35] «"On ne fera pas toujours ce que dira le MEDEF",» Libération, 30/08/2017. link
[36] «Gabriel Attal : "Non, Emmanuel Macron n'est pas de droite",» 10/06/2019. link
[37] «Réforme de la SNCF: «Faire grève contre une loi, en démocratie, c'est curieux», dit Edouard Philippe,» 20 Minutes, 14/06/2018. link
[38] «Emmanuel Macron champion du recours aux ordonnances… derrière François Hollande,» Le Monde, 10/06/2019. link
[39] «Réforme des retraites : la procédure accélérée est-elle "une procédure normale" comme l’affirme le gouvernement ?,» France Info, 13/02/2020. link
[40] F. Lordon, «Le moment Potemkine,» Blog du Monde Diplo, 13/12/2019. link
[41] ««Le 49.3 permet de recentrer la discussion sur l’essentiel : la loi en cause et la responsabilité de l’exécutif»,» Libération, 01/03/2020. link
[42] «Projet de loi instituant un système universel de retraite (procédure accélérée),» Assemblée nationale, 24/01/2020. link
[43] «Réforme des retraites : comment l’exécutif a pris tout le monde par surprise en activant le 49.3,» Le Monde, 01/03/2020. link
[44] «Tweet de Sibeth Ndiaye,» 01/03/2020. link
[45] «Gilets jaunes : près de 10000 grenades lancées samedi par les CRS à Paris,» Le Parisien, 02/12/18. link
[46] «La grenade GM2L, « remplaçante » de la GLI-F4, est-elle tout aussi dangereuse ?,» Le Monde, 27/01/2020. link
[47] B. Cavallier, «Évolution des grenades en dotation en Gendarmerie : le général (2S) Cavallier livre ses réflexions,» Essor, journal de la Gendarmerie nationale, 03/09/2018. link
[48] Alsetex, «Substitution de la grenade GLI-F4 par la grenade GM2L ,» 04/01/2018 link
[49] «"Ce n'est pas le rôle du procureur de la République de protéger le président", dénonce Geneviève Legay,» France Info, 25/7/2019. link
[50] «Castaner n’a «jamais vu un policier ou gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste»,» Le Parisien, 15/01/2019. link
[51] «Accrochage entre Macron et une sympathisante des “gilets jaunes”: “Je refuse le terme de 'violences policières'”,» Les Inrockuptibles, 08/03/2019. link
[52] «Policier mis en examen : revoyez notre enquête sur le tir de LBD qui a gravement blessé un « gilet jaune » à Bordeaux,» Le Monde, 17/10/2019. link
[52bis] «Rennes : Un manifestant a-t-il été violemment interpellé sans raison lors de l’acte 66 des « gilets jaunes » ?,» 20 Minutes, 17/02/2020 link
[53] P. Pascariello, «A Marseille, des policiers fracassent le crâne d’une jeune femme à terre,» Mediapart, 30/04/2019. link
[54] P. Pascariello, «Comment la police des polices protège les siens,» Mediapart, 05/11/2019. link
[55] «Gilets jaunes : "Les bavures policières, c'est l'omerta absolue",» Arrêt sur Image, 18/01/2019. link
[56] «Enquête sur Didier Lallement, le préfet de police à poigne d’Emmanuel Macron,» Le Monde, 23/02/2020. link
[57] J. Tulard, «Faut-il réhabiliter Talleyrand?,» 2018. link
[58] J. Massin, «Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838),» Encyclopædia Universalis. link
[59] P. Serna, L'extrême centre, le poison fraçais (1789-2019), Champs Vallon, 2019.
[60] «Macron dans «Valeurs actuelles»: l’interview qui a tétanisé l’Elysée,» L'Opinion, 01/11/2019. link
[61] G. Orwell, «As I Please,» Tribune, 04/02/1944. link
[62] E. Roux, George Orwell, la politique de l'écrivain, Michalon, 2015, p. 58.
[63] G. Debord, La société du Spectacle, Folio essai, 1967.

 

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