Introduction 3/3: comment Macron m'a politisé (2017 à la révolte des Gilets Jaunes)

Suite et fin de l'introduction à ce blog, où il est question des suites de la présidentielle jusqu'à la révolte des Gilets Jaunes.

«Je ferai tout dans les cinq années qui viennent pour qu’ils n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes» [1]Rétrospectivement, on se trouve bien démunis quant à savoir dans quel état ce propos d'Emmanuel Macron au Louvre le soir même de son élection est censé nous plonger. Spinoza nous enseigne que les affects tristes diminuent notre puissance d'agir. Alors, on essaiera de ne pas pleurer. 

Premiers pas en macronie

Pour être honnête, la perception du danger ne m'était pas encore claire et distincte en ce début de mandat. Je n'en étais encore qu'au stade du très mauvais pressentiment, puisque la seule certitude était qu'il y avait tromperie sur la marchandise. C'est d'ailleurs souvent après coup que l'on découvre quelques trésors, comme par exemple le reportage de France 3, Emmanuel Macron, la stratégie du météore, diffusé en 2016. François Henrot, son directeur et recruteur chez Rotschild en 2009, nous livre une analyse claire : «La banque d'affaire, on y apprend l'art de la négociation. On y apprend aussi beaucoup, et ça j'allais dire c'est, heureusement ou malheureusement, utile en politique, à... communiquer, c'est à dire à raconter des hist... une histoire. Dans le jargon, quand on monte une opération, on construit ce qu'on appelle une "equity story", qui est l'histoire qui va donner envie aux actionnaires d'acheter les titres, donc on y apprend d'une certaine façon aussi des techniques euh de... de... j'allais dire pas de manipulation de l'opinion mais de... enfin un petit peu».

Dès le début de son mandat, Macron se met en scène sur le plan international. Puisqu'il ne s'agit que de communication, il devrait d'en sortir. A dire vrai, il fait presque bonne impression : sa stratégie copain-copain avec Donald Trump est à mes yeux la moins mauvaise pour manœuvrer le grand fêlé. Il n'obtiendra pas de résultat, mais c'était bien tenté. La nomination des membres du gouvernement révèle ce qui était déjà connu : Macron est foncièrement de droite. Plus exactement, il sera de droite sur tout ce qui "coûte" et éventuellement de "gauche" sur le reste. Donc il sera de droite. Edouard Philippe en Premier Ministre, LR, Bruno Le Maire en ministre de l'économie, LR, Gérald Darmanin en ministre de l'action et des comptes publiques, LR. Bruno Le Maire, tout de même... Absolument effrayant lors des primaires de la droite, il s'était classé 5ème en récoltant 2.4% des voix, talonné de près par le célèbre Jean-Frédéric Poisson (1.45%), mais distançant avec insolence la vraie vedette, Jean-François Copé (0.30%, soit 12 787 bulletins). La "gauche", quant à elle, est en particulier fièrement représentée par Gérard Collomb à l'Intérieur, qui ne nous décevra pas. Mais comparé à l'enfer Castaner, on en viendrait presque à regretter ses sympathiques conseils en "benchmarking"[2].

Pour mieux comprendre ce qui se produit, je me décide à regarder régulièrement des rediffusions de séances à l'Assemblée (hémicycle et commissions). C'est un exercice moralement difficile et qui donne un bon aperçu du délabrement du "débat publique", mais l'effet de déniaisement a dépassé mes prédictions. Les prises de paroles se succédaient, égales dans leur vacuité, toujours formées des mêmes propos liminaires lénifiants, toutes taillées du même bois. Bien sûr, les députés de la nouvelle majorité étaient spécialement distinguables à ce petit jeu : c'était du Macron, ad nauseam, mais ça n'était pas Macron. Retirez à une recette son seul vrai ingrédient et l'assiette restera vide. Dans l'hémicycle de récréation, on trouve aussi quelques députés d'opposition se battent avec courage, mais beaucoup des attaques (ou plutôt des défenses) sont stéréotypées. Certaines "opérations coup de poing" sont de grandes réussites (on pense au superbe discours de François Ruffin sur le sport amateur), d'autres des ratages inutiles (la fronde des "sans-cravate"). En définitive, on ne ressent qu'une seule chose : un gigantesque sentiment d'impuissance. Car les débats ne changent strictement rien, les députés de la majorité prennent peu la peine de défendre leur propre texte et ne font que lever la main lors du vote, en cadence. Lorsqu'ils les défendent, la rhétorique est toujours la même : orwellienne. Contraindre, c'est libérer, fermer, c'est ouvrir, réprimer, c'est libérer. L'inversion du sens est permanente, le langage est comme transposé. Dernière occurrence parmi tant d'autres ? La loi "Bienvenue en France", qui augmente les droits d'inscription des étudiants extra-européens. L'avocat François Sureau, proche de Macron, ironisait récemment dans Le Monde [3] : «Hélas, la ficelle est un peu grosse et a souvent été utilisée, depuis la « loi de justice et d’amour » sous la Restauration. Nul doute que si le gouvernement rétablissait la peine de mort, un ministre saurait la défendre en l’intitulant : "loi de défense de la vie prise dans l’intérêt des victimes". Croit-on vraiment que le public soit si bête ?» La réponse est dans la question.


 Mais surtout, il y a la fameuse stratégie du "dialogue". Ce dialogue qui évidemment n'a pas lieu, puisque comme le disent les députés de tout bord à chaque débriefing parlementaire, le résultat final est posé comme condition. Ce dialogue qui n'a pas lieu puisque la langue elle-même est changée. Ce dialogue qui promet de traiter les individus comme de simples entités contractantes égales, niant férocement les rapports de force réels. Des particules en collision libre, soumises au seul champ gravitationnel de l'Histoire et de l'Innovation. 
Pourtant, on se dit qu'il y a forcément des gens biens parmi ces députés LREM, il ne peut pas y avoir "que" des opportunistes ou des Castaner en puissance, c'est statistiquement impensable. On a suffisamment reproché à Benoît Hamon de n'avoir "que" frondé sous Hollande-Valls, de ne pas avoir quitté le rafiot. Ainsi mesure-t-on rapidement ce qu'il faudrait reprocher à tous les députés qui se sont embarqués dans cette histoire, mais surtout qui y sont restés à l'approche des événements qui ont suivi (et qui ne sont pas terminés). Tout au plus la naïveté pourra-t-elle constituer une circonstance atténuante chez certains. Car quitte à prôner à tous vents une idéologie de la responsabilité individuelle du travailleur dans son échec ou sa réussite, autant la prôner avec conséquence, c'est à dire avec symétrie : vous êtes députés de la nation, vous avez soutenu ce gouvernement, vous avez voté ces textes, vous n'avez pas frondé, vous n'êtes pas partis, vous serez donc responsables. Je ne veux aucune tête sur des piques, je veux des noms dans les livres d'Histoire. Le principe de Justice qui en découle est d'une remarquable proportionnalité : les grands zélés seront plus cités, les autres seront oubliés. Chacun sa part.

La révolte des Gilets Jaunes

 Le pessimisme flou des premiers mois de mandat laissait à présent la place à une certitude : il se passait quelque chose de grave. Quelque chose allait craquer, soit avant 2022, soit en 2022 soit les deux. Quant à la forme de la fracture, j'étais bien entendu loin de la prévoir, aucune fanfaronnade de ma part. Ma "prédiction" était plutôt la suivante : manifestations d'intensités supérieures aux précédentes, cap gouvernemental inchangé, colère silencieuse en dehors des mouvements sociaux, élection de Marine Le Pen en 2022 (triste pronostic toujours tenable).

Le soulèvement des Gilets Jaunes est d'une importance fondamentale. Il l'est car contrairement à ce que le commentariat répète désespérément, il n'y a en aucun cas séparation entre les "gentils gilets jaunes pacifiques" qui manifestent et les "vilains casseurs" qui détruisent. Comme cela a été montré à maintes reprises, comme on pouvait le voir en se rendant sur le terrain, cette vision est une fable : cet événement a au contraire marqué le passage à l'acte violent d'une multitude de citoyens ordinaires, bien éloignés des mouvances violentes politisées. Bien éloignés même de la politique tout court. Des gens qui ont pour l'écrasante majorité un emploi, une famille voire des enfants et un ou plusieurs crédits. Des gens qui pour beaucoup manifestent pour la première fois de leur vie. Quelles extrémités ont donc bien pu pousser ces personnes hors de leurs gonds et hors la loi? Mais c'est évident, les taxes sur l'essence ! Rires gênés.
Cette révolte a démontré que la seule question qui doit être traitée pour la comprendre est la suivante : qu'est-ce que la violence dans une société ? La réponse de l'hypersurface médiatique et gouvernementale est quasi-invariable : les violents sont ceux qui hurlent de leur propre voix et frappent de leurs propres mains. Conception dramatiquement hémiplégique, réduite à la violence du corps, à la violence des faibles. On l'identifie plus facilement, on la condamne plus aisément. Bien sûr, la Loi ne condamne pas seulement cette violence là, mais croire que la Loi condamne "la Violence" est un dangereux aveuglement collectif. Des violences, le Droit en consacre. Historiquement, le Droit a toujours été la traduction institutionnelle d'un état des rapports de forces dans la société et d'un état des croyances collectives. Pendant combien d'années aux Etats-Unis d'Amérique, inventeurs de la démocratie dite moderne, le Droit a-t-il été esclavagiste puis ségrégationniste ? Bien entendu, les temps ont changés (encore heureux), mais la violence avec. La Loi dans un Etat de Droit comportera toujours une part de violence, car la vie en société, c'est à dire l'interaction et les chocs entre puissances désirantes jamais toutes simultanément alignées, comportera toujours la sienne. C'est seulement en portant son attention sur les mécanismes économiques (il en sera beaucoup question sur ce blog), sociaux et politiques de notre temps que l'on peut espérer saisir la part de violence invisible. Celle là même qui, en un lieu du Monde et un instant de l'Histoire, échappe au Droit, voire est consacrée par lui. Cette violence pourtant bien réelle qui au bout du compte, à trop tirer sur la corde, met les corps en mouvement.

Mais de tout cela, il devenait évident que la majorité actuelle et son président philosophe [4] ne comprenaient pas grand chose. A bien y réfléchir on pourrait préciser : certains comprennent sans doute très bien, et c'est ça qui est odieux. Pour être parfaitement honnête, mon cœur balance encore entre deux hypothèses : l'irresponsabilité totale ou le fanatisme forcené. Le 1er Décembre, l'inénarrable Benjamin Griveaux déclare : «On sera ouvert au dialogue avec ceux qui, sincèrement, sont prêts à ce dialogue. Ceux qui sont dans la revendication politique, et il y en a une petite minorité, nous les laissons à leurs revendications politiques. Nous ce qui nous intéresse, c'est de trouver des solutions concrètes pour les gens qui sont dans la panade et qui n'arrivent pas à boucler les fins de mois» et ajoute, «Regardez dans quel état est le pays, franchement, on a besoin de maintenir le cap». Tout, absolument tout est résumé dans cette synthèse splendide, ce bijoux d'énoncé qui pourrait constituer un sujet de thèse. La force comique du propos laisse hésitant quant à la nécessité de le décortiquer et d'y apporter une réponse. Car supposer qu'il pense vraiment ce qu'il dit serait relativement insultant, puisqu'il deviendrait un homme "politique" qui ne comprend rien à la politique. Alors on en restera là et on contemplera ce désastre de la pensée, en souhaitant presque qu'il ne soit pas à ce point incompétent, mais juste un magistral hypocrite.


Parallèlement et même au plus fort de la crise, Emmanuel Macron poursuit ses efforts incessants, répétés à un rythme soutenu depuis le début du quinquennat, pour rajouter de l'huile sur le barbecue. D'abord par son action politique, qui démontre sa volonté absolue de ne pas comprendre le problème. Pour "répondre" à la crise, il tente un coup superbe : le revenu des salariés au SMIC augmentera de 100 euros. On se dit un instant qu'il a lâché quelque chose, qu'il a fait la première concession de sa vie, on est presque ému. Certaines news web commencent même à titrer "Macron annonce la hausse du SMIC de 100 euros" avant de comprendre leur erreur et de corriger. Car en réalité, il n'a rien lâché du tout et c'est même le contraire : le montant de hausse supplémentaire est une hausse de la prime d'activité, qui correspond simplement à une accélération du calendrier prévu du quinquennat [5]. La prime d'activité étant une dépense de l’État, on comprend mieux pourquoi il s'agissait aussi d'une proposition patronale, de même que la raison de sa présence antérieure à la révolte dans le calendrier macronien. Sachant que parallèlement, l'assèchement organisé des recettes de l’État est poursuivi au pas de charge et que l'on fête un CICE compte-double en 2019, on se doute bien où mènera cette dépense publique supplémentaire sous contrainte invariante d'équilibrage budgétaire : il faudra fermer des services publiques, supprimer des fonctionnaires, réformer les retraites, réformer ici, réformer là, pour nous protéger nous et nos enfants, réformer partout.
Au delà des choix politiques, Emmanuel Macron possède un autre talent qu'il exerce avec rigueur et régularité depuis son intronisation : il excelle dans l'art de l'insulte. Dire que la révolte ne l'a pas freiné relève de l'euphémisme britannique. Résumer l'ensemble de ses déclarations méprisantes exigerait un bouquin dédié (en se limitant à sa période présidentielle pour rester sur un format Poche). Il ne faut pas mésestimer le rôle de ces insultes dans le déclenchement du mouvement, et mes trois participations aux manifestations (8/12, 5/01 et 12/01) me l'ont amplement confirmé. On pourrait émettre l'hypothèse suivante : si Macron et ses soutiens avaient mené une politique strictement identique mais sans aller jusqu'à mépriser les plus faibles dans la parole publique, il n'y aurait même pas eu de révolte de rue. Cet item revenait absolument partout sur les gilets, sur les banderoles, dans les slogans, aux côtés de la justice sociale et fiscale : la question du mépris présidentiel était omniprésente. La question du manque de respect, le sentiment d'être foulé aux pieds. De là découle directement le slogan "Macron démission", omniprésent lui aussi. Sur le plan institutionnel il est assez vain, et contrairement à bien d'autres mots d'ordre très visibles dans les cortèges, il n'est que pure négation. Mais l'importance qu'il revêt n'est pas institutionnelle ou propositionnelle, elle est symbolique. Macron a tout fait pour attirer la lumière, tout fait pour être identifié comme le vrai responsable, comme le Maître des Horloges : il a voulu focaliser la lumière, il focalisera donc la colère. Avant la recrudescence massive des violences policières, aucun ministre n'était jamais cité dans les cortèges, il n'y avait aucun fusible : seul Macron avait les honneurs, et c'était d'une logique implacable.

Christophe Castaner est un serviteur fidèle : voyant son chef seul pris pour cible par les vociférations de cette "foule haineuse" [6], il a décidé l'y rejoindre. Car si Macron peut être érigé en symbole de la montée autoritaire, Christophe Castaner y tient un des premiers rôles. Je pense qu'il me sera impossible d'oublier à quel point j'ai dû surmonter mon anxiété pour aller manifester le 8 Décembre, tant les déclarations de guerre gouvernementales se multipliaient. Mais les propos étaient si abjects qu'ils poussaient en fait à surmonter l'inquiétude.
Paris, cette journée, ressemblait à une zone militarisée. Dans cette véritable ZAD gouvernementale étaient même postés à plusieurs endroits des blindés de Gendarmerie qui faisaient peur à voir. Un moment mythique à ce propos restera tout de même la révélation du journal Marianne quant à leur armement. Alors que Marianne annonce qu'ils contenaient ce jour une quantité inimaginable de liquide incapacitant, pulvérisable sur une surface d'un à deux terrains de football par blindé (il y en avait une douzaine) et que les complotistes anti-complotistes hurlaient déjà sur twitter à la fake news, la gendarmerie répond à Marianne qu'il ne s'agit pas d'un liquide incapacitant... mais d'une poudre [7]. On est tout de suite rassurés, un liquide aurait fait mauvais genre.
Etre témoin d'une situation aussi violente ne laisse pas insensible et marque profondément. On réalise d'abord dans quels retranchements extrêmes il faut avoir été poussé pour se montrer véhément face à une telle Police surarmée (en tout cas lorsque l'on n'est pas un professionnel de la guérilla, et il n'y avait pas de tels "professionnels" avant la tombée de la nuit). Ce 8 Décembre, même loin du front la tension était immense. Les sirènes hurlantes, l'hélicoptère de Police, le bruit incessant des grenades assourdissantes et de désencerclement, Paris était un champ de bataille. Même des journalistes de chaînes d'info sont pris à partie. Comme pour les problèmes d'abonnement internet, ce sont toujours les opérateurs sous-payés de la hotline qui injustement prennent tout dans la figure, ceux qui finalement n'y sont pas pour grand chose. Car au même moment, Christophe Barbier, lui, boit son thé devant sa télé. 
Symétriquement, être CRS dans cette situation n'est pas bien drôle non plus, même guindé dans un costume de guerre. Car si certains d'entre eux sont des individus particulièrement malsains, tous ne se réjouissent certainement pas de réprimer avec autant de violence des gens qui pour beaucoup leur ressemblent. En tout cas beaucoup plus que dans une manifestation de la CGT. D'ailleurs, par la suite, les langues se sont déliées comme jamais dans ce corps d'état. La question des violence policières est un débat piégé car c'est un fait : de la violence, il y en a bien des deux côtés et pas seulement dans la Police. Il me semble cependant, comme j'ai tenté de l'indiquer plus haut, que la vraie clé du débat se trouve à l'échelon supérieur, c'est à dire dans la violence source de ce mouvement et non dans la violence qui en résulte. En dernière analyse, les policiers, gendarmes et CRS sur le terrain ne sont que la chair à canon du pouvoir, des hommes et des femmes otages d'une politique éminemment irresponsable. Néanmoins, une fois ceci posé, il y a des extrémités de la violence sois-disant légitime dont les auteurs ne peuvent être exonérés. Bien sûr, il y a la chaîne hiérarchique et ses ordres, mais les grenades ne se lancent pas toutes seules. Au début du mouvement, l'argument de comptoir qui voulait que des personnes à la main arrachée l'avaient cherché car "il faut être sacrément débile pour essayer de ramasser une grenade" pouvait presque s'entendre : en effet, ça n'est pas malin, mais tout de même, on pouvait répondre cordialement que "perdre la main en manif' reste cher payé non?". Et on passait à un autre sujet. Mais la suite, et notamment le travail acharné d'avocats et de journalistes indépendants (on pense bien sûr à David Dufresnes, entre autres), a mis en lumière tout autre chose. La doctrine de maintient de l'ordre ne s'est pas simplement basée sur l'attaque de groupes violents, elle s'est muée en attaques caractérisées, multiples et avérées sur des manifestants non violents. J'ai moi même mis du temps à accepter de regarder ces multiples films en plan séquence, c'est à dire non coupés et comprenant indubitablement le contexte, où l'on voit des attaques sauvages sur des manifestants calmes, qui marchent, parfois même par derrière. Des reporters qui, en marchant et en plein direct, se font tirer dans le dos. Des personnes debout et immobiles, saisies, emmenées puis frappées à la nuque à coup de matraque et qui s'effondrent. Des grenades de désencerclement (qui renferment, en plus, des projectiles potentiellement mutilants) jetées au milieu de groupes immobiles et calmes. Des tirs interdits à la tête par dizaines, des yeux crevés, des mains arrachées, du sang partout sur le sol et sur les visages. Et tant, tant d'autres. Au début, malgré toute la méfiance du monde envers ce gouvernement, on se dit juste "qu'il y a du vrai", qu'il y a des "bavures", un peu trop même, et que c'est condamnable. Mais comme ça, on se dit que ça n'est pas possible, pas chez nous, pas en France. Et pourtant si, c'est possible, et c'est en France [8]. Révoltant, révulsant, écœurant, les mots manquent mais sans doute la novlangue macronienne pourra-t-elle nous en inventer d'autres.

Fin d'Introduction

Christophe Castaner n'a «jamais vu un policier attaquer un gilet jaune» [9]. Officine maoïste bien connue, Bloomberg ironise quant au fait que «La réponse de Macron aux "gilets jaunes" fait paraître Poutine modéré en comparaison» [10]. Ce que des millions de personnes ont vu, en dehors des JT et des journaux polissés un peu gênés, Castaner, lui, ne l'a pas vu. Avec ses acolytes, il n'a donc pas vu non plus que cette crise laissera des traces indélébiles dans la société française. Des traces indélébiles sur les corps et dans les esprits. Il est désormais trop tard, l'impression dans les consciences est irréversible.

Suis-je en accord avec la totalité du mouvement des Gilets Jaunes? Certainement pas. Ai-je les mêmes opinions que chacun de ses membres? Dans un mouvement apartisan et transpartisan, la réponse est évidente. Au milieu de tout cela, demeure une certitude absolue : la colère de ces gens est éminemment fondée. Il s'agit donc de tout faire pour que cet événement n'augure pas des jours plus sombres encore, mais cela ne se fera pas en le freinant à corps perdu. Cela se fera au contraire en le comprenant, puis en lui frayant des sentiers que l'on pense être les bons. C'est un travail qui ne se mène pas seulement aux côtés des concernés, il se mène partout : en la matière, la division du travail est si vaste qu'elle laisse quantité de postes non pourvus.
Les sujets abordés dans ce blog ne paraîtront pas directement reliés à la crise actuelle, et les billets n'auront pas vocation à être des chroniques d'actualité. Ils seront consacrés à un thème dédié et/ou à un ou plusieurs livres. Sachant bien sûr qu'en réalité, en toile de fond, tout est toujours lié.

Les mauvaises langues diront à juste titre que ne suis pas un professionnel. Néanmoins, à entendre par exemple le sociologue Michel Wieviorka dire que le A cerclé de noir anarchiste est un symbole d'extrême droite [11], dans une émission à grande audience nommée "l'info du vrai" (!) (cru Yves Calvi 2019), on se dit qu'on peut aisément tenter sa chance.

 

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[1] : https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/video/2017/05/08/presidentielle-2017-le-discours-du-louvre-d-emmanuel-macron_5123942_4854003.html

[2] : https://www.lexpress.fr/actualite/politique/les-migrants-font-du-benchmarking-collomb-assume_2013353.html

 [3] : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/04/francois-sureau-c-est-le-citoyen-qu-on-intimide-et-pas-le-delinquant_5418736_3224.html

[4] : https://www.amazon.fr/Macron-pr%C3%A9sident-philosophe-Brice-Couturier/dp/B072MPKSJV

[5] : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/gilets-jaunes-pourquoi-l-augmentation-du-smic-promise-par-macron-n-en-sera-pas-vraiment-une_3094307.html

[6] : https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-7h/journal-de-7h-du-mardi-01-janvier-2019

[7] : https://www.marianne.net/societe/gilets-jaunes-paris-police-arme-secrete

[8] : Pour une émission encore très sage et qui ne soulève pas le cœur au delà des limites du supportable, on se référera, parmi tant d'autres, à une contribution de Arret sur Images (l'ancienne émission de France 5), dans laquelle sont regroupés le journaliste David Dufresnes, un Policier et un journaliste assermenté ayant subi une double agression caractérisée... par la Police
https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/gilets-jaunes-les-bavures-policieres-cest-lomerta-absolue

[9] : http://www.leparisien.fr/faits-divers/castaner-n-a-jamais-vu-un-policier-ou-gendarme-attaquer-un-manifestant-ou-un-journaliste-15-01-2019-7989240.php

[10] : https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-01-09/macron-s-gilets-jaunes-response-makes-putin-look-soft

[11] : https://youtu.be/SUI_ADXpyEM

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