A la découverte de Soljenitsyne

Soljenitsyne n’est pas mort depuis deux jours qu’il m’obsède déjà. Sentiment d’avoir manqué l’un des rares auteurs contemporains dont les écrits ont contribué à modifier le cours de l’Histoire. En apprenant sa mort à la radio, je prends dans ma bibliothèque Le Premier Cercle, récemment acheté en poche. Je suis bien décidé à me rattraper.

Soljenitsyne n’est pas mort depuis deux jours qu’il m’obsède déjà. Sentiment d’avoir manqué l’un des rares auteurs contemporains dont les écrits ont contribué à modifier le cours de l’Histoire. En apprenant sa mort à la radio, je prends dans ma bibliothèque Le Premier Cercle, récemment acheté en poche. Je suis bien décidé à me rattraper.

En fin de volume, une note explique les différentes étapes de la rédaction de ce pavé de 990 pages. Commencé alors qu’il est en relégation dans le Kazakhstan, deux ans après être sorti du goulag, Le Premier Cercle connaît d’abord deux premières versions finalement détruites pour raisons de sécurité. Destin exceptionnel d’un manuscrit débité en tranches pour tenter de déjouer la censure, avec une version soft, bloquée malgré tout par le KGB et une version vraie, envoyée à l’Ouest. Puis la sixième version, définitive, qui aboutit à ce gros volume que j’ouvre, assis sur mon balcon, à l’annonce de sa mort.

 

Soljenitsyne, pour moi, était avant tout un dissident célébré en Occident, un dissident, oui, plus qu’un écrivain : l’homme qui avait non pas révélé le goulag aux pays libres mais celui qui, le premier, était parvenu à se faire écouter. De Soljenitsyne, donc, je n’ai pas lu une ligne avant ce 4 août 2008. Comment ai-je pu me priver de ses livres, toutes ces années ? Parce que je n’avais pas compris qu’il était avant tout, et surtout, un écrivain.

 

Dans Le Monde, longue nécrologie du traducteur de Soljenitsyne, Georges Nivat, qui lui consacra par ailleurs un essai. Je lis ce très bel hommage au bord de l’Etang des Ibis, en compagnie de ma fille de trois ans et demi qui cherche un enfant pour jouer avec elle. Une photo montre Poutine, ancien espion du KGB, rendant visite à un Soljenitsyne dont la mort prochaine se lit déjà sur le visage cireux.

 

Le soir, France 2 rediffuse l’interview réalisée par Bernard Pivot dans la datcha du Vermont où l’écrivain vécut dix-huit ans, retiré du monde. Vision d’un Soljenitsyne bûcheron, qui se met au tennis sur le tard (il en rêvait alors qu’il était au goulag), auprès duquel toute la famille s’active. Sa femme, secrétaire, documentaliste, assistante. Ses trois garçons blonds, dont l’un jouera superbement du piano face aux caméras. L’un des gamins est chargé de recopier à la machine une liste de mots rarement usités, que le patriarche veut réintroduire dans la langue russe. Au cours de l’entretien, Soljenitsyne exhibera ses petits carnets de vocabulaire, dont certains datent de la période stalinienne. L’écrivain précise qu’il continue, par habitude, de composer ses romans avec une écriture menue, resserrée, comme à l’époque où il devait cacher tout ce qui venait de sa plume.

 

Images impressionnantes des deux ou trois tables d’écriture utilisées par Soljenitsyne, son luxe d’homme libre, répondra-t-il à ses détracteurs qui l’accusent, quelle stupidité, d’avoir recréé un goulag intime dans sa propriété du Vermont. Des tables sur lesquelles il dispose des dizaines de dossiers, accessibles en permanence, où il puise la matière qu’il injectera dans la suite de son ambitieuse saga consacrée à la naissance de la Révolution russe, Roue rouge. Ecrivain tout entier adonné à son œuvre, il est parti en Amérique pour fuir les visiteurs qui, dans son précédent exil, en Europe, venaient par dizaines frapper à sa porte, pour obtenir une demi-heure, rien qu’une demi-heure, avec Soljenitsyne.

 

Il est tard quand défile le générique d’Apostrophe (on ne dira jamais assez à quel point cette émission manque aujourd’hui) et je songe aux paroles amères de l’écrivain, qui avouait sa déception à l’idée qu’il devait sa célébrité à ses prises de positions politiques plus qu’à ses écrits. Il regrette que la plupart des critiques ne concernent, en vérité, que ses interviews, ses discours et non pas ses livres, qu’on ne cite jamais. Sa mort, pour moi, pour beaucoup d’autres, est une incitation à découvrir son œuvre.

 

Avant la rediffusion de l’émission, j’avais entendu Pivot prévenir les téléspectateurs d’aujourd’hui qu’il avait eu le sentiment, en allant voir Soljenitsyne à Cavendish, dans le Vermont, d’avoir rencontré Victor Hugo dans son exil de Guernesey. Il y a quelque chose d’émouvant à voir ce vieux reportage de 1983. Pivot l’interroge sur l’échec de Lech Walesa, qui vient de se voir attribuer le Prix Nobel de la Paix. Soljenitsyne, qui ponctue toutes ses réponses de grands gestes éloquents, rétorque qu’il n’y a pas d’échec, parce qu’un mouvement historique est en cours. Il anticipait la chute du Mur de Berlin, la fin du communisme en Europe de l’Est et en Russie. Quelle intensité dans son regard quand Soljenitsyne dit à Pivot qu’il sait, et il en est intimement persuadé, qu’il retournera sur le sol de Russie, ce qu’il fera onze ans plus tard, après la Perestroïka.

 

Soljenitsyne est mort et les Jeux Olympiques vont bientôt commencer à Pékin. Je regarderai peut-être la cérémonie d’ouverture. En ce mois d’août 2008, j’imagine un Soljenitsyne chinois, embastillé ou assigné à résidence, tâchant de se déjouer de la censure pour raconter les couloirs de la mort dans la Chine aujourd’hui.

 

*

Le site de Livre Hebdo nous apprend que Le premier cercle, La maison de Matrona, Le pavillon des cancéreux et Une journée d'Ivan Denissovitch, qui viennent d’être retraduits, seront disponibles en librairie dès le 25 août. Les éditions Fayard, qui détiennent les droits mondiaux de l’auteur russe, avaient prévu de lui rendre hommage cet automne, à l’occasion de son 90ème anniversaire. L'hommage aura bien lieu, avec la publication du Quatrième nœud, avril 1917, tome 1. Une biographie de Georges Nivat, sera publiée en novembre chez ce même éditeur.

 

 

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