L'adaptation au théâtre de l’Anarchiste, œuvre du Cambodgien Soth Polin.

 Cambodgien de France, Jean-Baptiste Phou a brillamment adapté « L’Anarchiste », le texte le plus connu de Soth Polin, écrivain né au Cambodge en 1943. Roman publié en 1980 « L’Anarchiste » racontait l’odyssée de l’auteur entre le Cambodge, quitté avant l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges et la France où il deviendra chauffeur de taxi. Un texte âpre, cru, déroutant, où s’exprime la culpabilité d’un homme persuadé d’être à l’origine des malheurs du Cambodge. Longtemps indisponible, le texte a été republié en poche en 2011, sous l’impulsion de l’écrivain Patrick Deville, grand connaisseur du Cambodge et auteur de «Kampuchéa », au Seuil. Comédien, metteur en scène et auteur, Jean-Baphiste Phou a mis tout son talent au service de ce texte inclassable, où le fantasme le dispute au souvenir. En plus de la mise en scène et de l’adaptation du roman, Jean-Baptiste Phou réussit une véritable performance en interprétant le texte seul du début à la fin. Il est cependant accompagné sur scène d'une danseuse qui interprète le rôle muet de la passagère anglaise agonisante du chauffeur du taxi. Après « Cambodge me voici », écrit par Jean-Baptiste Phou pour quatre femmes, « L’Anarchiste » est une nouvelle variation sur la façon dont les Cambodgiens de France ont vécu le drame qui a frappé leur pays, entre 1975 et 1979. La création de cette pièce coïncide avec les célébrations du Nouvel An Khmer, un anniversaire irrémédiablement lié pour les Cambodgiens à la barbarie instituée par Pol Pot : c’est un 17 avril, en pleine fête du Nouvel An Khmer, que les Khmers Rouges entrèrent à Phnom Penh, début du cauchemar pour toute la population.

Les deux dernières représentations ont lieu aujourd’hui à 15 h et 20 h au Vingtième Théâtre à Paris. 


Interview de Jean-Baptiste Phou :

Comment avez-vous découvert ce roman, "L'Anarchiste" ? Qui est l'auteur, Soth Polin ? 

C’est l’artiste Séra qui m’a fait découvrir « l’Anarchiste » en 2010. À l’époque, il travaillait sur l’adaptation en bande dessinée de la première partie du roman. Cette découverte a été pour moi un choc. De plus, le livre qui n’était plus édité depuis 1980, était quasiment introuvable. J’avais l’impression d’avoir entre les mains une œuvre rare, un trésor. Depuis, le roman a été réédité dans la collection La Petite Vermillon. J’ai cherché à en savoir plus sur l’auteur, et j’ai découvert qu’il avait été professeur de philosophie, écrivain et directeur d’un grand journal au Cambodge avant de devenir chauffeur de taxi à Paris.

Qu'est-ce qui vous a touché dans ce livre ?

D’abord son propos. La violence qui en émane. Cette façon de revisiter l’Histoire, et l’histoire du personnage, mêlée à celle de l’auteur. Même si il y a plusieurs éléments autobiographiques, il s’agit d’une œuvre littéraire. C’était la première fois que je lisais une œuvre de fiction écrite par un auteur Cambodgien (je ne parle pas de livres de témoignage que j’ai pu consulter en nombre). Je suis d’autant plus admiratif car la deuxième partie a été écrite directement en français par Soth Polin. La langue est belle, crue, dérangeante.

Le héros est persuadé d'avoir provoqué le drame du Cambodge. Finalement, c'est un sentiment qui a pu traverser l'esprit de chaque Cambodgien qui a vécu cette période. Certains historiens utilisent le terme contestable d'autogénocide. Est-ce que c'est une pièce sur la culpabilité ou plutôt le sentiment de culpabilité ? 

Le héros du livre, Virak, vit effectivement avec la culpabilité – réelle ou supposée – d’avoir contribué au drame de son pays par sa plume. En effet, après avoir soutenu le gouvernement républicain de Lon Nol, il se retourne contre ce dernier en se servant de son journal. Or, les Khmers rouges arrivent quelques mois plus tard… Il a la vie sauve en s’enfuyant en France, mais se croit en partie responsable de ce qu’il a laissé derrière lui. Je ne crois pas que ce sentiment de culpabilité aille si loin chez les Cambodgiens. Nous sommes plus la conséquence de cette histoire que des acteurs.

Comment transforme-t-on un roman en pièce de théâtre ? Comment avez-vous procédé ? 

J’ai commencé par un important travail de dramaturgie sur le texte – voir justement comment cette œuvre littéraire pouvait se transposer sur une scène de théâtre – tout en veillant à ce que l’histoire reste cohérente. Le texte est très dense et aborde beaucoup de thèmes et il m’a fallu me documenter sur plusieurs aspects : le contexte historique, politique, le traitement journaliste des faits de l’époque, la philosophie et la mythologie dont l’auteur fait sans cesse référence. Il était impossible de tout inclure. Il a donc fallu faire des choix, des sacrifices. Le piège aurait été voulu de tout dire ou de faire un résumé du roman.

Une fois ce travail sur le texte fait, j’ai réfléchi à la mise en scène. J’avais envie que les mots résonnent et prennent vie dans l’autres disciplines. Des mots m’ont pénétré dans la chair, et j’ai voulu transcrire cette sensation par des parties dansées. Certains faisaient surgir des images – d’où l’utilisation de vidéos, d’images d’archive – et d’autres des sons, des musiques. Au final, j’ai fait appel à plus d’une dizaine d’artistes issus de différentes disciplines pour que la pièce prenne vie !

Votre précédente pièce, « Cambodge, me voici » racontait le parcours de quatre femmes cambodgiennes exilées en France. Il y avait quatre comédiennes sur scène, plus une voix masculine. Pour "L'Anarchiste", où c'est un homme qui raconte son histoire, il fallait que la pièce soit jouée par un seul comédien ? 

Dès ma première lecture de "l’Anarchiste", j’ai imaginé ce texte pour le théâtre sous forme de monologue. Dans le roman, le narrateur s’exprime à la première personne. Il se trouve dans le temps présent – à Paris en 1979 – mais revisite son passé depuis les années 60 au Cambodge. Je ne voulais pas recréer des scènes, des personnages, des dialogues. Au contraire, je voulais qu’on entende la langue de Soth Polin, son propos, que ce soit un seul et même personnage qui se livre, comme dans le roman.

Bien que vous soyez seul le comédien à interpréter la pièce, vous n'êtes pas seul en scène. Vous êtes accompagné d'une danseuse, qui n'a pas de rôle parlé, comme dans "Le bel indifférent" de Cocteau. Pourquoi ce choix ? En tant qu'acteur, c'est important cette présence à vos côtés ? 

Dans le roman, le personnage de l’Anglaise, bien que muet, est primordial. Virak sort indemne d’un accident de voiture, mais sa passagère est grièvement blessée. Elle est son auditoire parfait, puisqu’elle ne rien faire d’autre que de l’écouter. Il lui déverse toute son histoire qu’il n’a peut-être jamais racontée à personne d’autre.

Dans la mise en scène, la présence de l’Anglaise apporte un contrepoint nécessaire à la vitalité débordante de Virak. En tant qu’acteur, sa présence est bien sûr un appui de jeu essentiel, mais pas seulement. Je ne me sens jamais vraiment seul sur scène car j’interagis aussi avec les lumières, les vidéos, le décor, les sons…

"Cambodge me voici", malgré la gravité du sujet, était une pièce joyeuse. "L'Anarchiste" apparaît plus sombre. Il y a aussi la dimension sexuelle très forte de la pièce. Est-ce que les 2 pièces se répondent ? 

Plus qu’une réponse ou un écho, j’ai cherché à aller plus loin avec ma seconde création. Dans "Cambodge, me voici", je posais des mots sur des sentiments, des comportements, des non-dits sur les questions de l’identité, de l’exil, du déracinement. Avec "L’Anarchiste", c’est la noirceur que je voulais explorer. Celle que chaque être humain possède en lui – indépendamment du fait d’être Cambodgien ou non. In fine c’est toujours l’homme qui m’intéresse, y compris dans ses comportements les plus pervers, violents ou destructeurs. Le reste n’est que contexte.

Votre précédente pièce a été traduite en khmer et jouée avec succès au Cambodge. Pensez-vous renouveler l'expérience avec "L'Anarchiste" ? 

Le texte de Soth Polin traduit en khmer et joué au Cambodge aurait l’effet d’une bombe ! Ce serait un fantastique hommage et une chose formidable. Que le Cambodge se réapproprie encore un peu plus son histoire, sa littérature, son passé. Je rêve que ce projet puisse aboutir et espère recevoir les soutiens nécessaires pour. Un autre de mes rêves serait de jouer la pièce aux États-Unis, pourquoi pas en anglais. Soth Polin vit toujours en Californie, et j’aimerais lui offrir ce cadeau, comme lui nous en a offert un avec son texte. Que son "Anarchiste" puisse toucher d’autres peuples, dans d’autres langues. Que son œuvre vive et perdure. 

 

mardi 15 avril à 15h et 20h 
Au Vingtième Théâtre, Paris 20ème
Réservation au 01 48 65 97 90




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