A l’heure du Covid-19, la nouvelle vie du krama cambodgien

Impliqué dans la vie culturelle au Cambodge, Rotha Moeng s’est lancé en France dans la fabrication artisanale de masques en krama, l’écharpe khmère traditionnelle. Une écharpe millénaire dont les usages sont multiples, parfois même étonnants.

A l’image du keffieh palestinien, du kilt écossais, de la culotte bavaroise, du kimono japonais ou du sari indien, le krama, foulard à carreaux blancs, bleus ou rouges, est le vêtement qu’on associe d’un seul regard au Cambodge. Cette bande de tissu en coton que portent les paysans khmers depuis des siècles devient désormais, en ces temps de coronavirus, la matière première de nouveaux masques grands publics, indispensables pour se protéger et protéger les autres.

 A l’origine de cette activité, Rotha Moeng*, habitant de Domont, dans le Val d’Oise. Vivant une partie de l’année au Cambodge, il est de retour dans l’Hexagone deux jours après le début du confinement. Très vite, il a l’idée, pour dépanner famille et amis, de coudre des masques avec ses deux machines à coudre Brother et Singer. Par chance, il est rentré en France avec un stock de kramas. S’inspirant fidèlement des patrons diffusés sur Internet, il peaufine sa technique puis se rend à la poste pour envoyer une centaine de masques à son entourage.  

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Rotha Moeng a grandi sous le régime implacable des Khmers rouges puis dans les camps de réfugiés en Thaïlande avant de rejoindre la France dans les années 80. Il a exercé différents métiers, d’agent de sécurité à chauffeur de taxi. Il est actuellement patron d’une agence de voyage, à l’arrêt depuis que le virus a mis un frein au tourisme. En parallèle, l’ancien élève du cours Florent travaille avec Régis Warnier lors du tournage au Cambodge du Temps des Aveux, film inspiré du Portail, le poignant récit de François Bizot décrivant son incarcération par les Khmers rouges et la chute de Phnom Penh en avril 1975. Il accompagne aussi la tournée en France de la troupe cambodgienne venue interpréter en khmer L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk d’Hélène Cixous (le roi défunt était incarné par une femme, San Marady, dans l’enceinte même du Théâtre du Soleil). On retrouve également Rotha Moeng au Festival de Cannes où il organise le séjour des acteurs de Diamond Island, le beau film de Davy Chou. Propriétaire d’une galerie d’art à Battambang, il oeuvre à faire découvrir en France ou aux Etats-Unis, où vit une partie de sa famille, les nouveaux talents de l’art cambodgien. 

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La couture, déjà, pour les réfugiés cambodgiens dans les années 80

Rotha Moeng n’a pas découvert la couture lors du confinement. Dans les années 80, il lui arrivait d’aider sa mère qui, comme de nombreuses réfugiées du Laos, du Cambodge et du Vietnam, travaillait comme couturière à domicile pour l’industrie du textile. C’est d’ailleurs chez sa mère qu’il va emprunter une machine à coudre professionnelle, une Mitsubishi. La machine, qui servait il y a quarante ans à coudre des pantalons et des chemises, reprend du service. Reclus avec sa femme, ses trois enfants et ses deux neveux rentrés des Etats-Unis le premier jour du confinement, Rotha Moeng transforme sa maison en atelier de couture. Tous les confinés de la rue Branly, petits et grands, participent à cette activité nouvelle. Les enfants retournent les masques, coupent les fils. Très vite, les amis et la famille lui envoient leurs photos portant leur masque en krama. Il veut aider aussi sa ville. Sur les conseils de sa voisine, il contacte, via facebook, le maire de Domont, Frédéric Bourdin. Rotha Moeng lui propose des dons de masques à sa ville. Le maire se déplace à son domicile et réceptionne un premier lot de masques qui seront distribués notamment aux infirmières. Frédéric Bourdin reviendra plus tard chercher d’autres masques, occasion de faire la connaissance du reste de la famille. 

Des masques écologiques

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Alors que le déconfinement se met en place, le prix des masques chirurgicaux grimpe en flèche. La nécessité de protections alternatives et lavables se fait sentir, d’autant que les masques industriels ne sont pas recyclables et risquent de devenir de nouvelles sources de pollution. Encouragé par ses amis, Rotha Moeng décide alors de vendre ses masques (de 5 à 8 euros), des masques qu’il veut élégants et utiles à la fois. Il lance sa marque, Krama Mask, sur Facebook, pour répondre à la demande. Fabriqués de manière artisanale, avec des tissus en coton à 100 %, lavables à 60 degrés, ces masques répondent à la norme AFNOR (avec trois couches de coton tissé en maillage dense). Alors que son agence de voyage est à l’arrêt, cette activité lui permet de rebondir. C’est aussi une autre manière de valoriser le Cambodge. S’adapter, repartir à zéro, le fil conducteur de ces familles cambodgiennes qui ont connu la guerre, les camps de réfugiés et l’exil et ont dû reconstruire leur vie plusieurs fois. 

C’est donc une nouvelle vie pour le krama, qui pour les Khmers est bien plus qu’une simple écharpe. Dans les rizières, il sert au paysan à éponger sa transpiration. Noué sur la tête, il protège du soleil; enroulé autour du cou, il permet de lutter contre le froid et le vent. Il peut servir de ceinture, de pagne, de cordelette; on s’en sert pour transporter des objets. Il est parfois employé comme bandeau autour de la tête pour faire disparaître un mal de crâne. On raconte même qu’en voyage, on peut l'utiliser pour faire cuire du riz. Le krama peut devenir, à l’occasion, une arme offensive ou défensive : avec deux pierres, il se transforme en nunchaku. Un véritable «couteau suisse » affirme Rotha Moeng. Que le krama devienne un masque de protection semble finalement couler de source.  

    Loïc Barrière

   @Kramamask sur facebook ou 07 83 46 84 58

 

   *Rotha Moeng m’a inspiré le roman “Le choeur des enfants khmers”, Seuil, 2008, dans lequel je raconte la vie d’une famille de réfugiés cambodgiens en France.

 

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