"Cambodge, me voici", ou quatre femmes confrontées au pays rêvé

Bande annonce "Cambodge, me voici" version khmère © phoukhiang
Bande annonce "Cambodge, me voici" version khmère © phoukhiang

« Cambodge me voici », la pièce de théâtre écrite en français par Jean-Baptiste Phou a été jouée l’été dernier en langue khmère à Phnom Penh. Retour sur cette aventure avec l’auteur alors que cette version khmère sort en DVD.

Jean-Baptiste Phou, je sais que vous aviez décidé de ne pas écrire sur le génocide commis par les Khmers rouges. Pourquoi ces réticences ? Et pourquoi finalement le thème s'est il imposé à vous ?

Le génocide perpétué par les Khmers rouges fait partie intégrante de l’Histoire du Cambodge et de nos histoires familiales et personnelles. Ces « événements » se sont déroulés il y a moins de 40 ans.

 

Je ne souhaitais pas centrer mon sujet sur les Khmers rouges, parce que la rare littérature actuelle que l’on trouve sur le Cambodge tourne quasi exclusivement autour.

Je ne voulais pas parler du génocide, mais des conséquences sur nos vies. Non comme un élément central, mais plutôt comme une toile de fond. Un point de départ qui marque la rupture et l’éclatement des parcours.

 

Mon désir était d’aborder des choses qui me touchent plus, qui me sont plus proches. C’est à dire le présent. Comment plusieurs décennies plus tard, nous vivons ces questions de l’exil, de l’identité, de l’héritage?

 

 

Pourquoi avoir choisi de donner la parole à quatre femmes ? Est-ce qu’elles représentent à leur manière quatre visages du Cambodge ?

 

Dans mon entourage proche, ce sont les femmes qui étaient porteuse de la parole et de la transmission. Il était donc naturel pour moi d’imaginer une pièce où ce sont elles qui s’expriment. Mais ma vision du Cambodge actuelle n’est pas exclusivement « féminine ». Je crois - du moins j’espère - que chacun pourrait s’identifier à mes personnages, quel que soit le sexe !

 

Vos personnages permettent aux spectateurs d’entendre plusieurs points de vue, qui s’opposent et parfois se rejoignent sur les conséquences de l’Histoire récente du Cambodge sur les Cambodgiens d’aujourd’hui. Quel est le personnage qui vous ressemble le plus ?

 

En apparence, c’est le personnage de Sophea – la franco-khmère née en France à la recherche de ses racines, qui me ressemble le plus. En fait, je me sens intimement lié à tous les personnages. Même s’il est vrai que leur parcours et le mien sont très éloignés : Metha est une femme d’une cinquante d’année qui a connu le Cambodge d’avant-guerre, Mom a vécu pendant la période khmère rouge, et Sovandara est une jeune cambodgienne qui sort pour la première fois de son pays. Bien sûr, il m’est impossible de m’identifier entièrement à elles, mais il y a une partie de moi-même tissée dans chacun de ces personnages.

 

 

A la fin de votre pièce, la disposition des quatre femmes en étoile fait immanquablement penser au Bayon. C’est l’une des scènes les plus fortes de « Cambodge me voici ». Comment avez-vous préparé les actrices à ce moment ?

 

La disposition finale évoque les visages du temple du Bayon, qui eux-mêmes rappellent le Bodhisattva Lovesvaka, symbole de la compassion ultime.

Avant même l’écriture de la pièce, j’avais déjà cette image en tête : la pièce finirait sur les quatre femmes en carré, qui dévoileraient le fond de leur âme. C’est une scène forte parce qu’à ce moment, les masques tombent. Les femmes ne sont plus en représentation.

 

J’ai fait travailler les comédiennes pour arriver à l’essence de leur personnage, chercher à la fois la pudeur et la sincérité, l’expression des  émotions sans tomber dans le pathos. C’est un équilibre difficile et délicat à obtenir.

 

 

Vous interprétez vous-même un personnage de la pièce, qui n’a pas de nom et que vous avez appelé « La voix ». Il interroge les femmes tour à tour. Que représente-t-il ?

Cette énigmatique voix peut représenter l’administration, la conscience du personnage, le jugement du public, un souvenir, un fantasme… Je préfère laisser le spectacle libre de se faire sa propre interprétation.

 

Bien que la pièce évoque un sujet grave, l’humour est très présent. C’est aussi un texte sur les Asiatiques de France, un thème jamais abordé au théâtre ou au cinéma. Quelle est la part de votre expérience personnelle dans cet aspect de la pièce ? 

L’humour est extrêmement important. Effectivement, je crois qu’il n’est pas nécessaire sur un sujet déjà difficile de le traiter de façon lourde. Les dialogues, les situations sont donc truffées de moments comiques, qui permettent de mieux ressortir les échanges et donne de la légèreté au tout. Pour moi, il est aussi important que nous puissions rire de nous-même, de nos contradictions, de nos comportements absurdes.

Je traite également avec humour l’image que la France se fait généralement des Asiatiques, comme étant une communauté silencieuse et travailleuse, et à plus forte raison la femme asiatique docile et gracile.

 

De ma propre expérience, on a souvent attendu de moi que je corresponde – depuis l’école et jusqu’à dans la vie professionnelle et sociale - à cette image de discrétion et soumission. En tant que comédien, la plupart du temps lorsque j’étais appelé pour une audition, c’était pour faire « l’Asiatique de service » : le serveur, le touriste, le karatéka, le mafieux... Rôles que j’ai systématiquement refusé.

 

Vos personnages sont joués par des femmes d'origine cambodgienne qui ont été touchées personnellement par le génocide. Quelle a été la place de leur propre histoire dans l’appropriation de leur rôle ?

 

Lorsque j'ai écrit la pièce, je ne connaissais aucune des comédiennes. Ce ne sont donc pas elles qui m'ont inspirées. Il y avait pourtant des coïncidences troublantes entre les vécues des comédiennes et ceux des personnages. Mais j’ai toujours veuillez à mettre des frontières, à travailler sur la distanciation. Pour moi, il ne s’agit pas de « puiser » dans la souffrance personnelle des comédiennes pour en faire sortir quelque chose sur scène. Cela s’apparenterait plus à du voyeurisme.


Votre pièce a été jouée deux saisons de suite, en avril, qui correspond au nouvel an khmer et à l'anniversaire de la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975. Avez vous eu le sentiment de créer une catharsis avec le public français d'origine khmère ?

Tout à démarré le 17 avril 2010, lorsque des résidents de la Maison du Cambodge à Paris m’ont invité à présenter mon texte en lecture pour la première fois. Ensuite, c’est devenu un symbole : la création du spectacle a eu lieu le 17 avril 2011 et la reprise le 17 avril 2012.

Pour moi, jouer un 17 avril, ce n’est évident pas célébrer l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir, mais bien de dire que plusieurs décennies plus tard, nous sommes toujours là, debout, à s'exprimer. Nous ne sommes pas réduit au silence, ils n'ont pas gagné. Jouer pendant ces dates hautement symboliques ont certainement eu un écho très fort chez les cambodgiens de France.

 

 

Qu’avez-vous appris en écrivant et en mettant en scène cette première pièce ?

Pour l’écriture, j’ai dû bien sûr entreprendre un travail de recherche sur l’histoire, la culture, la littérature du Cambodge… mais avant tout c’était une exploration en moi-même. J’ai dû apprendre à formuler des idées, créer des personnages, des dialogues, des situations dramatiques, à développer une histoire, trouver le bon équilibre, relire, corriger, peaufiner...Tout cela a été fait de façon intuitive et empirique.

Il en a été de même avec la mise en scène. Il m’a fallu apprendre à piloter un projet de bout en bout sur des aspects qui m’étaient totalement nouveau : la direction d’acteur, les techniques du jeu, la scénographie, la lumière… J’ai dû notamment apprendre à diriger une équipe et faire travailler ensemble des personnes d’âges, de caractères, d’expériences totalement différents. Tout ceci à force patience, d’écoute, de souplesse mais aussi de fermeté et détermination. J’ai tout découvert « sur le terrain » et en situation, en même temps que le spectacle se montait.

Sur le plan personnel, je crois que ça m’a appris à me faire confiance, à suivre mes intuitions – ou du moins les explorer pour voire si elles « fonctionnent » ou non, et également à être beaucoup plus rigoureux, constant et persévérant.

Finalement, je me suis rendu compte que les métiers de création artistique, ici l’écriture et la mise en scène, sont des activités qui demandent un immense investissement en temps et en énergie, qui requierent des exigences que je ne soupçonnais pas au début. 

Quels auteurs vous ont inspiré quand vous avez écrit votre pièce ? Quels sont les textes qui vous ont aidés ?

J’ai fait le choix délibéré de ne pas lire ou suivre des ateliers d’écriture, ni sur l’aspect théorique, ni sur l’aspect pratique. Ce ne sont pas tellement des textes de théâtre qui m’ont accompagné pendant le création, plutôt des romans de fiction.

Il y a notamment Contours du jour qui vient de Léonora Miano, Alabama Song de Gilles Leroy ou encore un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras.

Je vais très régulièrement voir du théâtre, mais aussi de la danse, des spectacles de marionnette, du cirque, des films… Pour moi, une œuvre est réussie si elle réussit à provoquer quelque chose, à transporter.

C’était mon souhait avec cette pièce. J’ai écrit sans chercher à « imiter » tel ou tel auteur ou œuvre, mais en m’offrant une liberté totale sur ce que je voulais exprimer, et comment je le ferai – avec toutes les maladresses que cela pourrait comporter, et que j’assume totalement.

 

C’est votre première pièce en tant qu’auteur et metteur en scène. Vous jouez également le rôle de « la Voix ». Vous vous êtes également occupé du marketing qui a été très efficace, de la programmation dans différents théâtres. Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous ? Et quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait se lancer dans une telle aventure ?

Être à la fois metteur en scène, comédien et producteur d’une même pièce a été une expérience extrêmement éprouvante, en même temps que formatrice. En plus de l’aspect artistique, j’ai également géré la partie administrative, financière, logistique, technique ; la prospection, la négociation des contrats, la communication et le marketing.

Ce qui a peut-être été le plus difficile, c’est la pression que je m’impose, et celle que je reçois de l’extérieur. Je suis une personne extrêmement exigeante, voire perfectionniste, et je voulais soigner tous les détails et aspects. C’est également ce qu’attendait les autres – les artistes, les collaborateurs, le public, sur le rendu et la qualité.

Il m’a fallu être présent sur tous les fronts. Donc, pas le temps ni même le droit d’être fatigué, d’avoir des états d’âme.

Je ne conseillerai à personne de vouloir assumer tous ces postes à la fois. Moi-même, je crois que cette expérience, bien qu’enrichissante, m’a suffit ! Je pense qu’il faut au contraire, dans la mesure du possible, bien s’entourer, savoir déléguer et surtout avoir un moral, une santé et une motivation en béton pour arriver au bout de ce type d’entreprise.

 

Mais avec peu ou pas de moyens, c’est malheureusement ainsi que les jeunes ou petites compagnies doivent fonctionner.

 

Quelle sera la suite de « Cambodge me Voici » ? Une pièce ? Un livre ? Et le Cambodge continuera-t-il à vous inspirer ?

La consécration de ce projet a été la re-création du spectacle dans sa version khmère au sein de l’Institut français du Cambodge. Cette résidence de deux mois, l’aventure humaine et artistique, et surtout le fantastique accueil du public phnompenhois, valent largement les difficultés que nous avons pu rencontrer pour en arriver là. Jouer « Cambodge, me voici » au Cambodge est l’achèvement d’un cycle. La boucle étant bouclée, il m’est possible d’entreprendre de nouvelles créations.

Le Cambodge reste une source d’inspiration évidente, mais pas la seule. Nous allons tourner prochainement le pilote de la série « Ethnik Stars » dont je suis créateur et scénariste. En parallèle, je travaille sur l’adaptation au théâtre de « l’anarchiste », un roman de Soth Polin. Il y a aussi l’écriture d’une comédie musicale sur « le Building », un lieu emblématique de Phnom Penh et un film

documentaire en préparation. Plusieurs envies donc, qui vont de l’écriture, au jeu, en passant par la réalisation et la mise en scène.

Je lance des idées, des pistes, frappe aux portes, travaille sur plusieurs projets à la fois. Certains se concrétiseront, peut-être dans longtemps, peut-être pas du tout. Tout cela dépendra des opportunités qui se présenteront et de celles que je créerai moi-même.

C’est ce qui fait pour moi la cruauté, mais aussi la magie de ce métier : rien n’est jamais acquis. Il faut constamment se réinventer, accepter qu’il ne reste rien – ou presque - d’une œuvre, tout effacer et repartir.

  

Propos recueillis par Loïc Barrière.

 « Cambodge, me voici », une pièce jouée dans plusieurs théâtres parisiens a été écrite en français par  Jean-Baptiste Phou, jeune auteur franco-khmer. Traduite en khmer et interprétée par des artistes locaux, la pièce a connu un grand succès l'été dernier à Phnom Penh. Sa captation vient de sortir en DVD.

Le DVD est en vente sur le site :

http://www.cambodgemevoici.webs.com/

 

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