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Billet de blog 25 oct. 2010

LES MOYENS JUSTIFIENT LA FAIM (tentative de synthèse)

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« Nous allons doubler notre aide alimentaire » clamait il y a deux ans notre pompeux chef avec un accent de dame patronesse pour qui il faut bien aider nos pauvres. Ah, ce chevalier blanc au grand coeur qui ne réussit qu'à être condescendant, tout autant que lors du discours de Dakar de juillet 2007. Pauvre Aimé Césaire !

Il faut dire que depuis la crise on en n'entend plus parler. Sarko-4M pour le G20 va nous faire encore une pirouette de clown auquel personne ne croira, à part les journaleux qui vont à la soupe.

Mais comment se fait-il que le Sud crie famine ? Malgré des différences locales, quelques fondamentaux demeurent :

  1. D'une part la montée en puissance des agro-carburants de 1ère génération. De plus en plus de terres cultivées pour les carburants impliquent moins de terres pour l'alimentation. Et ce sont souvent de plus les terres qui ont les meilleurs rendements. Moins d'offre signifie une tension plus forte sur les prix. Ainsi au Mexique la tortilla a augmenté de 30 % de 2004 à 2007 du simple fait que les céréaliers américains ont davantage orienté leur production sur les agro-carburants.

    Quand, en plus, on prend en compte toutes les déforestations à grande échelle tant en Amazonie qu'en Mélanésie – pour fabriquer de l'huile de palme-, on mesure la nocivité de cette mode, prototype même de la fausse bonne idée.

  1. La crise des subprimes y a aussi plus que sa part, ou plus exactement le comportement des spéculateurs financiers qui volent de bulle en bulle. Pour n'évoquer que les derniers épisodes, après la bulle Internet de 2000, l'immobilier américain en 2007, la bulle spéculative se reporte aujourd'hui sur les matières premières et donc sur les produits agricoles. La flambée des prix est parfois spectaculaire. En 2008, en Côte d'Ivoire les prix du riz avaient plus que doublé en un an; aux Philippines, ils avaientt augmenté de 50 % en deux mois. Cette année le processus suit son cours. Les cours du riz se sont encore envolés. « Tout le dilemme est que l'on a besoin du système de marché mais que l'on ne peut plus laisser la gestion d'approvisionnements aussi stratégiques que l'alimentation au seul secteur privé. Les fonds d'investissement voient les produits agricoles comme une matière première comme les autres, sur laquelle investir. Ce n'est pas vrai ! Leurs intérêts coïncident rarement avec ceux des plus pauvres. Et les mouvements imprévisibles de prix spéculatifs ont des effets sociaux dramatiques. »1

  1. La hausse s'enclenchant, le phénomène s'auto-entretient. Les gouvernements précipitent les achats de céréales ( car ils craignent que ce soit plus cher après). Les exportateurs remettent à plus tard la commercialisation des récoltes ( car ils espèrent qu'ils pourront vendre plus cher). Certains grands pays exportateurs, Vietnam et Inde en tête, ont suspendu ou limité drastiquement leurs exportations afin de ne pas pénaliser leur population.

  1. Il faut garder aussi en mémoire que la « loi »ultralibérale du marché a des raisons que la raison ne connaît pas. Ainsi, jusqu'à il y a peu, les Etats géraient d'importants stocks qui permettaient d'amortir les chocs et donc de maintenir des cours plutôt stables. L'Europe, par les subventions au travers de sa PAC, n'était pas en reste. Or, ces dernières années, ces politiques agricoles ont été « révisées » car elles étaient des freins à la libre expression de l'économie, la seule, la vraie. Résultat, les stocks étant au plus bas depuis 30 ans, et les marchés fonctionnant à flux tendus, il a suffi que l'Australie en 2008 produise, pour raison climatique, 10 millions de tonnes de blé de moins que prévu2 pour mettre le feu aux poudres. Merci l'idéologie.

  1. Structurellement l'agriculture mondiale a considérablement évolué. Du fait des accords OMC3, la suppression des barrières douanières ont incité de nombreux pays à importer en masse, et notamment des produits du Nord largement subventionnés. Les cultures vivrières locales ont ainsi été largement abandonnées au profit de monocultures spécialisées -canne à sucre pour les agro-carburants par exemple-. Lesquelles, pas forcément faites pour l'environnement, nécessitent pour pousser beaucoup plus d'intrants que les cultures traditionnelles. Les pays sont devenus ainsi dépendantes et par conséquent fort sensibles aux fluctuations des cours.

  1. A cela peuvent se rajouter les aléas climatiques. N'oublions pas que le réchauffement en marche -et chaque nouvelle étude scientifique montre que tout va plus vite que les scénarios élaborés- crée, au-delà du réchauffement global, un accroissement des phénomènes chaotiques et violents (sécheresse, grêle, froid anachronique, chaleur record...). L'exemple le plus frappant était en 2008 l'Asie Centrale qui a vécu son pire hiver depuis 50 ans. Le Tadjikistan a souffert non seulement de l'hiver glacial et de la flambée des cours mais aussi d'une invasion de criquets dans le sud du pays. « Le prix d'un sac de farine russe ou kazakh est passé de 1,30 € à 23 €. La viande de mouton est devenue inaccessible: l'hécatombe hivernale du cheptel et le manque de pâturages ont provoqué une flambée des prix. »4

  1. Qu'en est-il de la petite paysannerie ? Ma foi, ils n'en profitent guère pour l'instant. En revanche, ils ont déjà subi les flambées des prix de l'essence, de l'engrais et des pesticides. Certains ont posé les outils et sont allés tenter leur chance en ville, alimentant la pénurie. Parmi les restants, beaucoup consomment la plus grande part de leurs récoltes et tirent par conséquent peu de profit de la hausse des prix. D'autant plus que ces petites gens ne peuvent stocker leur récolte et vendent immédiatement quand les stocks sont élevés et les prix plus bas. Comme d'habitude, ce sont les gros qui profitent du phénomène.

  1. Les tensions au sein de la population sont attisées par la corruption. En effet les mesures prises par les gouvernements pour endiguer la hausse des cours et permettre à la population pauvre de survivre – contrôle des stocks aux Philippines, livraison de farine subventionnée en Egypte,... – se retrouvent dévoyées et détournées par la corruption des négociants, des boulangers... ce qui exaspère la population et maintient les cours élevés.5

En conclusion, les actions doivent être orientées sur différents axes:

Limiter les cultures des agro-carburants, en attendant ceux de 2ème génération.

Encourager la culture vivrière locale et donc condamner les accords de suppression des droits de douane de l'OMC. C'est tout l'engagement deVia Campesinna.

Reconstituer les stocks pour lisser les prix par une politique volontariste, d'où réflexion stratégique sur la PAC mais il faudrait pour lors une vision politique de l'Europe différent du dogme actuel.

« Il faut réguler l'accès des marchés aux fonds d'investissement, contrôler les intervenants qui y opèrent. Cette demande n'a rien de révolutionnaire et présente beaucoup de similarités avec la volonté de régulation des marchés financiers qui voit le jour à la suite de la crise des subprimes. »6

Cette crise nécessiterait une intervention internationale. « Il faudrait que les Etats producteurs et importateurs puissent se rencontrer lors d'une conférence mondiale, afin de mettre face à face les quantités réellement disponibles et les besoins; cela permettrait de dégonfler la panique actuelle quant à une possible pénurie et l'explosion des cours qui s 'ensuit. »7 Alors, l'Etat, pas mort ?

1Abdul Reza Abbassian, économiste en chef de la FAO

2Conséquence d'une immense sécheresse dans laquelle le réchauffement climatique n'est probablement pas étranger.

3« La France défend bec et ongles à l'OMC les très controversés Accord de partenariat économique (APE) avec les pays pauvres d'Afrique et du Pacifique » (Canard du 23/04)

4Du site d'information tadjik Asia-Plus; le pays a sollicité l'aide humanitaire internationale.

5Rappel : la révolution française de 1789 est née de la révolte des Parisiennes réclamant du pain, rendu abominablement cher par des récoltes désastreuses.

6Cf note 1

7Patricio Mendez del Villar, chercheur au Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD), Montpellier.

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