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Billet de blog 27 oct. 2010

Je me souviens... ou penser avec ses pieds

Parcours politique d'un citoyen commun, jusqu'aux révoltes actuelles. Où l'on redécouvre les sources d'un profond malaise.

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Parcours politique d'un citoyen commun, jusqu'aux révoltes actuelles. Où l'on redécouvre les sources d'un profond malaise.

Nietzsche prétendait penser en marchant. Flaubert disait qu'il ne pouvait réfléchir qu'assis à son bureau. Quant à moi je dois être flauberto-nitzschéen car j'ai besoin de marcher pour penser et de rester assis à écrire pour organiser mes idées. Le problème est que, quand je rentre, les idées, elles, s'en vont.

Mais pas cette fois-ci. Je venais de réagir le matin-même à l'interviou sur France Inter de Mélenchon (lire ici) et j'avais besoin de m'aérer la tête. Ni une ni deux, le mistral va nettoyer tout ça, allons au Paradis, sur la Ste-Baume.

En chemin je ruminais ces informations tronquées, la façon dont la plupart des media peuvent donner la même version, toujours. Heureusement il en reste quelques-uns qui résistent à l'envahisseur, parmi lesquels le Canard Enchaîné et Médiapart.

La marche a ceci d'agréable qu'on enchaîne les idées les unes après les autres; j'en suis venu à réfléchir à mon parcours politique, ou pour parler plus juste à mon chemin dans les idées politiques. Comment se fait-il que je pense ce que je pense ? Quelles sont les petites briques assemblées ici ou là qui m'ont amené à cette conscience ?

Pendant que je remue ces calembredaines je longe la rivière du Latay, fraîche, joyeuse, sous les arbres et à l'abri du vent. Les chênes ont pris leurs couleurs automnales. Je réfléchis à mes pieds et je divague. Je me souviens...

Je me souviens de ma première image de la politique: l'élection de Mitterrand en 81; je me souviens de mes parents soulagés. Je me souviens des discussions avec mes amis lycéens : faut-il laisser parler Le Pen ? Nous avions de grandes discussions enfiévrées sur le démocratie et sur la liberté de parole.

Je me souviens de la réforme Devaquet. Je l'ai suivie de loin; quand on est en prépa ce n'est pas le style de la maison d'aller manifester. Je me souviens que mon frère puîné y allait, lui. Je rigolais bien quand il me racontait les charges des CRS, les gaz lacrymogènes. J'ai trouvé ce barouf moins drôle quand ils ont tué Malik Oussékine. Je me souviens du ministre de l'Intérieur : Pasqua. Je me souviens de la grotte d'Ouvéa.

Je me souviens qu'à la fac une amie était une communiste convaincue et qu'elle était persuadée qu'on pouvait changer l'homme. Je n'y ai jamais cru.

Je me souviens que je n'ai jamais adhéré aux idées du communisme. D'où cela vient-il ? Peut-être d'avoir discuté avec des lycéens tchèques en 85, et d'avoir vu le Mur, Berlin-Est et Ouest.

Je me souviens de Berlin en 89. A la chute du Mur. On y était allés avec des copains à l'occasion du Nouvel An. On allait y fêter la fin d'un monde et la liberté retrouvée, la fin -enfin-de la guerre froide. J'y ai vu les Berlinois ivres, ivres de bonheur, ivres de liberté. Je ne retrouverai plus ce parfum.

Je me souviens d'avoir appris les désillusions des Allemands de l'Est. Je me souviens de cette farce : « la fin de l'Histoire ». Je me souviens qu'ils faisaient trop facilement l'équation communisme = URSS et que s'insinuait déjà dans les esprits une impossiblilté de penser autrement.

Je me souviens de Reagan, de Thatcher : « There is no alternative ».

Holà, il commence à pleuvoir, je n'avais pas prévu cela, le mistral aurait du balayer les nuages.

Je me souviens que j'allais toujours en forêt, que j'allais en vélo à la fac pendant les grèves. Je me souviens de ma mère allant chercher le lait à la ferme en vélo. Je me souviens que la ferme a disparu remplacée par un resto. Est-ce pour cela que petit à petit je me suis verdisé ?

Je me souviens qu'en 88 (mon premier bulletin, j'étais fier) j'ai voté Juquin: il me semblait concilier les deux aspects auxquels je tiens : vert et rouge. Tiens quand j'y repense, mes positions étaient déjà là. Le reste n'est qu'affinage. D'une affinité c'est devenu au fil des années un choix raisonné.

Je me souviens du grand choc : mon frère aîné vote Le Pen. Je me souviens que mon 2ème frère, lui, doit être plutôt anar. Et mes parents ? Mystère. Rien n'est dit. Et puis de toute façon ils sont trop grands et je ne suis qu'un ado mal dégrossi; je ne pousse pas vite.

Je me souviens de ma première manif : « Touche pas à mon pote ».

Ouf, on monte dans les cailloux maintenant. Mes pieds pensent mais il faut que je pense aussi à mes pieds. Bientôt j'arriverai aux Glacières et la progression sera plus facile. En revanche je vais avoir droit au vent.

Je me souviens de 93. La tuile ! On rentre sur le marché du travail en pleine tourmente. Je commence à travailler pour de bon mais ma compagne va marner pendant un an (un entretien d'embauche en 11 mois). A cette occasion je me rends compte que j'ai toujours vécu comme étudiant avec cette épée de Damoclès qu'est l'angoisse du chômage au-dessus de la tête. Crainte vraie ou crainte suscitée, je ne sais.

Je me souviens d'avoir toujours vécu avec le mot « crise » sur le frontispice des journaux. Pour nous, sortis en 93 du système scolaire, la crise en pleine poire. On devient vite prudent, inquiet, voire angoissé et en aucun cas serein et encore moins insouciant. Les enfants de mai 68 ne peuvent comprendre.

La pente est rude mais le dénivelé est fort. Et en plus les bourrasques bousculent les arbres. Quelques pétarades indiquent des chasseurs dans le coin. Pourvu qu'ils s'aperçoivent que je ne suis pas un sanglier.

Je me souviens que, depuis 93 l'économie nous réduit, que les solidarités se délient.

Je me souviens des grèves de 95 qui ont foutu un grand bazar. Je me souviens que les journaux présentaient le plan Juppé comme unanimement apprécié; seuls des « irresponsables » peuvent manifester.

Ouf, ça y est. Arrivé au sommet, au Paradis. Tiens, elles sont bizarres ces gouttes de pluie. Mais c'est de la neige. Incroyable, ah ah ! De la neige à 15 km de la Méditerranée fin octobre. Ah ah ah, excellent ! Quel régal !

Je me souviens de la bouffée d'oxygène de 97 à 2002. Comment dire ? Depuis 93, avec sa Courtoise Suffisance et le Bandit Menteur, je sentais que nous étions sur une pente glissante. Mais en 97 je me souviens d'une divine surprise, d'un espoir ravivé, d'une parole retrouvée.

Je me souviens d'avoir été capable de me projeter davantage dans l'avenir. Je me souviens du Diplo qui sortit son article mythique où il détaillait le champ des possibles. Je me souviens de l'engouement soudain, des Amis du Diplo, d'Attac.

Je me souviens qu'à cette période -ce n'est pas un hasard-nous mîmes au monde nos deux enfants -les plus beaux du monde, cela va sans dire-. Et ce n'est probablement pas un hasard non plus s'il y eut dans cette période un mini-baby boom en France.

Je me souviens que l'espoir refleurissait: Porto-Allegre donnait des ailes, la gauche portait des idées fortes. Nous avions droit à la parole, droit de donner notre avis.

Ouh, c'est que ça caille tout en haut. Cassons vite la graine et redescendons dare-dare avant d'être congelé. Il ne faut que je me fasse une entorse, je ne croiserai personne avec un temps pareil. Voilà qu'il y a désormais de véritables bourrasques de neige.

Je me souviens de Claude Allègre. Quel con celui-là ! (oups, excusez, ça m'a échappé). Je me souviens des nombreuses journées de grève, de toutes les manifs que nous dûmes faire pour qu'enfin celui-là, qui nous méprisait et nous insultait, soit mis à la porte. Hélas on n'imagine même pas un instant qu'à l'heure actuelle des profs puissent faire grève, ne serait-ce qu'une journée, pour les mêmes raisons. Alors que Chatel nous méprise tout autant, ainsi que l'école, les enfants et les parents.

Je me souviens de l'erreur de Jospin sur les 35 h. C'était un beau projet mais il a eu peur d'être ambitieux : il aurait fallu 32 h, que la fonction publique donne l'exemple; il aurait fallu encadrer la loi pour que cela ne se traduise pas par un surcroît de travail pour beaucoup. Mais le PS n'a pas osé fâcher le patronat.

Je me souviens du désastre de 2002. Et depuis la chape de plomb s'abat chaque jour un peu plus sur nous. L'étouffement de la parole, la négation du contrat social initié par le CNR (Conseil National de la Résisitance) pendant 60 ans, la mondialisation hyper-financière qui annihile tout projet humain, le train fonce à toute vapeur vers sa destruction. Le réchauffement climatique, la destruction du vivant, la casse du service public de qualité, la mise à bas du code du travail, les attaques contre la justice, contre les syndicalistes, contre toute pensée déviante, les milliards , les dizaines de milliars, les centaines de milliards, les milliers de milliards consacrés à faire encore plus d'argent au mépris de la dignité humaine; l'acceptation de l'inacceptable : la disette ou la famine pour la moitié des humains, les tensions xénophobes ou racistes, le décervelage par les grands canaux de la désinformation, les guerres néocoloniales. La chape de plomb nous enserre, nous étouffe.

Je me souviens de m'être battu pour le « non » à cette Constitution Européenne. Je me souviens surtout de l'annonce des résultats. Nous étions contents, certes, mais à peine, car nous savions au plus profond de nous que de toutes façons ils piétineraient la décision du « peuple souverain ».

Cela n'a pas raté. Le petit caporal s'y est attelé rapidement et tout le monde dans le microcosme politico-médiatique a applaudi des quatre mains. Sages singes : « je ne vois rien, je n'entends rien, je ne dis rien ».

Je me souviens de cette bouffée d'oxygène du referendum de 2005 dans une atmosphère pesante, comme un phoque prisonnier de la banquise et qui cherche désespérément un trou de respiration.

Bon, maintenant que j'ai grignoté, redescendons et regagnons nos pénates. En courant, car la neige, après cent mètres de dénivelé, s'est transformé en pluie et je n'ai aucun vêtement approprié. Courir dans la caillasse demande la mobilisation de tout mon être. Je ne peux plus penser avec mes pieds, je pense maintenant pour mes pieds. Veuillez excuser l'interruption de votre émission, nous nous efforçons de retrouver notre reporter...

Voilà, il pleut moins et le terrain est plus facile. Où en étais-je, chers pieds ? Ah oui...

Je me souviens de la présidentielle de 2007, d'avoir voté contre dès le 1er tour. Je me souviens du Fouquet's, du yacht, des rollex, du paquet fiscal, de la lepénisation des esprits, de l'arrogance et du mépris personnifié.

Je me souviens que tout s'est accéléré.

Je me souviens d'avoir dit qu'il pouvait faire un coup d'Etat comme Napoléon le Petit et que personne n'y trouverait à redire, à part quelques indécrottables marginaux.

Je me souviens des grèves de 2003. Je me souviens d'avoir dit aux AG qu'il ne fallait pas la perdre, cette bataille-là, car personne ne s'en relèverait.

Je me souviens du meeting au Vélodrome, que A. Coupé (Sud-Solidaires), G. Aschieri (FSU), Blondel (FO) ont appelé à la grève générale. Je me souviens et me souviendrai toujours de Thibault (CGT) annoncer qu'il ne le ferait pas. Je me souviens qu'on a tout arrêté à l'instant même et depuis, je lui garde une affection toute particulière.

Je me souviens que des derniers temps, comme beaucoup, j'ai tendance à rester dans ma coquille. Comme dans « Matin brun »: pour l'instant ce n'est encore pour moi.

Je me souviens de la conférence de Stockholm sur le climat: quel camouflet et quel bel exemple du chacun-pour-soi-et-que-crèvent-les-autres !

Je me souviens de ce texte de Loïc Lantoine : « Tout est calme...trop »(écouter ici)

Mais je me souviens aussi de Max, de ces analyses percutantes, de cette flamme qui l'animait et qu'il nous a transmis; je me souviens qu'aussi longtemps que je me battrai il restera là, au fond de moi.

Je me souviens que cette révolte de 2010 vient secouer cette chape. Mais nom de dieu, qu'elle est lourde !

Je me souviens que récemment des mots interdits reviennent et commencent à fuser : décroissance, protectionnisme, taxation, régulation, capitalisme, lutte de classes. Les tabous et les verrous mentaux commenceraient-ils à se fissurer ? Si l'on se réapproprie ces mots, alors les idées, les alternatives reviendront et alors tout peut basculer.

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire ; (...)

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. (...)

La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

V. Hugo

Je me souviens que nous, après l'angoisse puis le repli sur soi, après la vision lucide de la chute de notre modèle de société, après le désespoir, nous, nous portons l'espoir chevillé au corps, malgré eux !

Ils sont en guerre contre notre démocratie souillée, contre l'idéal porté par le CNR, contre le contrat social, contre notre dignité d'être humain, nous sommes là, debouts.

J'ai dit ! Ugh !

Ouf, enfin arrivé en bas. J'ai couru tout du long et je suis trempé comme une soupe.

Cela fait du bien de s'aérer, on y retrouve des forces.

A jeudi dans les manifs.

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin »

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