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Billet de blog 28 nov. 2022

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Echecs : lavage sportif intensif en Israël

Le « championnat du monde de la honte » s’est finalement déroulé comme prévu en territoire palestinien occupé, en violation du droit international, sans que cela n’émeuve grand monde dans le milieu des échecs. Suite et fin de mon premier billet de blog : Quel bilan en tirer ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Passons rapidement sur le côté purement sportif, d’autres sites expliqueront ça bien mieux que moi : c’est la Chine qui s’impose en finale contre l’Ouzbékistan.

Sur le plan politique et médiatique, comme attendu, Israël a profité à fond de l’évènement. Zvika Barkai, le Président de la Fédération israélienne, ne s’en cache pas : « C’est important pour nous en Israël plus que pour le monde des échecs parce que beaucoup de gens ont essayé de convaincre les pays de ne pas le faire en Israël et la FIDE a décidé de le faire quand même. Les équipes sont toutes venues donc nous sommes très fiers d’avoir réussi à le faire et à amener les 12 meilleures équipes ici en Israël »

Cette phrase révèle deux choses : d’une part la crainte réelle de la fédération israélienne de ne pas se voir confier ce genre de compétition internationale et de se faire boycotter par des équipes, et, d’autre part, elle montre que pour M. Barkai l’image d’Israël est au-dessus du sport en lui-même. Quel aveu de culpabilité : pourquoi tant d'appréhension si l'on n'a rien à se reprocher ?

Sur les 12 équipes engagées, il manquait à l’appel quelques-unes des meilleures (en se référant au classement de la FIDE suivant les 10 meilleurs joueurs par pays en cadence lente) : la Russie (#2) en premier lieu, bannit des compétitions de la FIDE, mais aussi l’Arménie (#8) et l’Allemagne (#11). A la place nous trouvions : Israël (#15), l’Ouzbékistan (#18) et l’Afrique du Sud (#79 !). Pourquoi l’Afrique du Sud, si mal classée ? La FIDE souhaitait-elle voir participer une équipe africaine pour que ce championnat soit réellement « du monde » ? Alors pourquoi pas l’Egypte, le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie, toutes mieux classées ? On imagine que ces pays auraient refusé d’envoyer une délégation en Israël, malgré une tendance à la normalisation des relations avec Israël, pour le Maroc. Et puis l’Afrique du Sud, c’est tellement pratique : le pays qui a aboli l’apartheid vient jouer en Israël comme une caution anti-apartheid.

Dans les équipes ayant fait le déplacement, les commentateurs se sont étonnés de l’absence de nombre de tops joueurs : absence des 7 meilleurs joueurs États-uniens, des 8 meilleurs Chinois, du meilleur Français, etc. Plusieurs explications possibles à cela : une compétition moins cotée que les Olympiades (autre championnat du monde par équipes mais avec beaucoup plus d’équipes), une cadence particulière (ni trop lente, ni trop rapide) et possiblement un choix lié au lieu du tournoi : Israël et Jérusalem-Est. Comme au tennis par exemple, les joueurs professionnels ne peuvent pas être de tous les tournois, ils doivent se préparer, se reposer et font des choix dans leur calendrier de compétitions.

On remarquera que, parmi les 12 délégations, aucune joueuse n’a fait partie du voyage, bien que ça n’ait aucun lien avec ce championnat en particulier : malheureusement le niveau des meilleures femmes est plus faible que celui des meilleurs hommes, pour tout un tas de raisons (évidemment pas biologiques !), mais c’est un autre sujet. Une seule capitaine d’équipe : celle de l’équipe d’Israël. Le Times of Israël n’a pas manqué de la mettre en avant.

Ce constat laisse un bilan plus mitigé que celui que voudrait nous donner le président de la fédération israélienne. C'est d'ailleurs l'avis du directeur du championnat, Amiram Kaplan : « Certaines équipes n'étaient pas les meilleures qu'on aurait pu présenter, [...] c'était une déception que certains des meilleurs joueurs du monde n'aient pas rejoint cet événement ».

Un sportwashing bien rodé

Plusieurs acteurs se sont démenés pour que la tenue de cet événement profite à l’image d’Israël. Le Ministre des Affaires de Jérusalem et Ministre du Logement et de la Construction, Zeev Elkin, était présent lors de la cérémonie d’ouverture. Il a tenu ces propos rapportés par le site LPHinfo.com : « Le symbole est fort : le jeu le plus ancien du monde arrive dans la ville la plus ancienne du monde. Je souhaite à tous les participants une belle compétition, je suis certain que vous allez aimer votre séjour en Israël et plus particulièrement à Jérusalem ». Zeev Elkin est membre du parti "Nouvel Espoir", parti militant pour l’annexion des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés et appelant à restreindre le pouvoir de la Cour suprême dans ses décisions sur les questions constitutionnelles (Wikipedia).

Zeev Elkin ne sera pas en reste puisqu’il prendra part aux simultanées à l’aveugle (match où un fort joueur joue simultanément contre plusieurs amateurs avec la difficulté supplémentaire de ne pas voir les échiquiers) données par l’ancien champion du monde indien Anand (qui commente aussi les parties du championnat) et le directeur général de la FIDE et 3ème meilleur joueur israélien Sutovsky, au sein de la Knesset, le parlement israélien.

Sans rentrer dans les détails des nombreuses élections législatives qui ont eu lieu en Israël ces dernières années et pour contextualiser ces matchs d'exhibition, le clivage à la Knesset n'est pas classiquement gauche/droite, mais plutôt extrême droite / droite extrême, avec une concurrence morbide sur qui va réserver le pire sort aux Palestiniens. Sur 120 députés de la législature en cours :

  • "50 nuances d’extrême droite et d'ultra religieux" : 82 députés
  • Centre (mais qui penche bien à droite) : 24 députés
  • Gauche sioniste : 4 députés
  • Gauche Arabe : 5 députés
  • Liste arabe unie : 5 députés

A ses côtés, Yoav Kisch, Membre de la Knesset, Eli Nacht, fondateur de Israel Empowerment Lobby, Raz Frohlich, Directeur Général du Ministère des Sports et de la Culture, Netanel Izak, Directeur Général du Ministère des Affaires et Patrimoines de Jérusalem, et Aviad Friedman, Directeur Général du Ministère de la Construction et du Logement.

En bref, Anand et la FIDE sont allés divertir le gotha des décideurs de la construction de logements en territoires occupés (1), régulièrement condamnés par l'ONU et la France comme ici ou . Qu'on ne vienne pas dire après cette masterclass qu' "il ne faut pas politiser le sport".

Ces partisans de la colonisation ont bien compris qu’il fallait mettre en avant leur participation, avec par exemple la page Facebook d'Eli Nacht.

Balade à Jérusalem

Rien de tel qu'une petite visite guidée dans Jérusalem pour brosser l’image d’Israël. Je n’ai pas d’information sur le contenu de la visite, mais on peut penser qu’il n’y a pas eu de mot sur l'annexion de Jérusalem-Est, où se tient le tournoi, et qu'un lent nettoyage ethnique est en cours pour vider Jérusalem de ses habitants palestiniens.

C’est génial Israël, pas vrai ?

Les joueurs avaient droit à une interview d’une poignée de secondes après leur match : une bonne occasion de leur demander leur avis sur ce beau pays qu’est Israël : Êtes-vous déjà venu en Israël avant ? Qu'aimez-vous dans ce pays ? Quel est votre plat israélien préféré ? Quel quartier de Jérusalem préférez-vous ? Est-ce que vous irez visiter Jérusalem demain ?

Evidemment, les joueurs ont tous donné des réponses bateaux sur la beauté de ce lieu chargé d’Histoire mais pas un mot sur celle qui se joue en même temps que leurs parties (2).

Solidarité (qu’) avec l’Ukraine

Le principal média échiquéen français Europe Echecs s’est fait le relai de deux articles du média israélien Times of Israël dont un qui mettait en avant la bravoure de joueurs ukrainiens qui ont servi dans l’armée de leur pays « pour sauver des Ukrainiens » face à l’armée russe ou qui ont aidé des réfugiés. C’est une attitude totalement louable et courageuse de leur part mais quelle contradiction à venir ensuite jouer en territoire occupé ! Seraient-ils prêts à participer à un championnat organisé par la Russie en Crimée ? Europe Echecs relaie benoitement cet article sans apporter de nuance critique, sans soulever la question du lieu du championnat à Jérusalem-Est et sans même évoquer une seule fois le mot Palestine durant toute la couverture du championnat.

Je n'ai pas trouvé d'autre championnat sportif international qui se soit déroulé en territoire palestinien occupé avant. La FIDE aurait-elle ouvert la brèche ?

(1) Quelques uns des derniers exemples en date :

https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20210811-isra%C3%ABl-premier-feu-vert-de-bennett-%C3%A0-des-constructions-de-logements-en-cisjordanie

https://www.courrierinternational.com/article/moyen-orient-israel-approuve-la-construction-de-milliers-de-logements-jerusalem-est

(2) ça s’est passé pendant le déroulement du championnat (non exhaustif) :

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