L'allocution de François Fillon au soir du deuxième tour des municipales

Dimanche, 20h15, le Premier ministre s'exprime comme il l'a déjà fait lors du premier tour. Mine mi-gaie, mi-formelle, comme il sait apparaître. Style travaillé depuis sa montée dans les sondages au détriment de son président.

 

L'allocution est de bonne facture, que vous soyez de son bord ou pas, il se veut le rassembleur et le premier ministre de tous les Français. Rassembleur en ombre à son chef, rassembleur comme peu de premiers ministres l'ont été au cours des derniers mandats présidentiels. Il soigne son image non-clivante.

 

Seul bémol et de taille, le fond du discours. Tel un habile parleur, il vous séduit ou au pire ne vous inspire pas de répulsion. Vous l'écoutez donc. Pour voir.

 

Et là le discours passe, il est bien écrit, il ne clive pas trop, il se veut rassembleur. Encore les mêmes traits dans le texte que dans le comportement. Le personnage est bien joué, le texte écrit sur mesure et on sent que l'acteur, plus les jours passent, se prend de mieux en plus au jeu.

 

Finalement on ne retiens que cela: un bon premier ministre qui a pris acte du vote des Français, félicité et encouragé les nouveaux édiles locaux avec qui l'état va travailler de concert, pris acte d'un basculement majoritaire dans l'opposition des fiefs locaux et entendu ce revirement, cela tout en rappelant son cap, sa direction et son mandat national. Les territoires, communes et départements, pour l'opposition : bravo. Mais la politique de la nation, c'est moi. En sous-titre, la France n'est pas décentralisée, donc amusez-vous, moi j'ai les commandes.

 

Mais nulle acrimonie, nul reproche, nulle bravade, du factuel que l'on ne peut remettre en cause. Le must du non-clivant. Insipide presque.

 

Et c'est là que le magicien a réussi son tour : vous n'avez rien vu, rien entendu. Il vous l'a dit pourtant, vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas prévenu. Vous pourrez arguez qu'il n'a pas été assez clair, que le message était en filigrane, qu'il a à peine évoqué le sujet. Mais vous aurez tort, vous aurez été ensorcelé, pas un mauvais sort, un sort de béatitude. Même l'opposition n'a rien vu le soir même, trop occupée à tirer la couverture, à donner des arguments tous préparés : le président doit entendre le message des Français, vous pourriez faire comme-ci ou comme-ca, moi j'ai des idées pour être ministre d'ouverture, etc.

 

Pourtant, il l'a dit et même répété.

 

Le premier ministre a interprété le message des Français bien avant tout le monde, 20h15 oblige pour couper l'herbe aux autres: opposants ou alliés, surtout les députés ou les ministres emblématiques qui pourraient se sentir pousser des ailes d'écoute vers la gauche, à défaut d'ouverture.

 

Le message est donc clair, dixit le premier des Français du dimanche : les Français nous on envoyé une alerte. Oui en effet, c'est une alerte, tout le monde est unanime, mais halte à la réjouissance, écoutons la suite.

 

Une alerte, un message d'impatience. Ah tiens, impatience de quoi. Des réformes qui n'avancent pas assez vite pardi!

 

Alors là bravo pour le décryptage. Et pour ceux qui n'ont pas compris, la suite est du même tonneau: 12 ans d'âge de rhétorique. Les Français nous on envoyé un message d'impatience, après 10 mois de travail, les Français en veulent plus et plus vite, plus de réformes, plus de pouvoir d'achat, plus de liberté d'entreprendre. Bref, on va passer la seconde, voire la troisième directement et tant pis si vous avez mal au cœur dans les virages. Comment, vous vouliez descendre, changer de direction, aller moins vite. Taisez-vous derrière, j'ai compris, je fonce. Pédale à fond et je vais me faire plaisir enfin! Des années que j'attends cela.

 

Vous l'aviez entendu comme cela son discours? Vous n'aviez retenu que le côté sympa du gars, premier ministre rassembleur, anti-icone en ombre du président. Que nenni. Popularité de 37% pour l'un et de 56% pour l'autre, et vous pensiez que la fissure se faisait jour.

 

Le bon flic et le mauvais flic, vous ne connaissez pas. Premier cours de la première leçon du parfait petit scénariste américain, option Série B. Bien sur, le mauvais flic en a parfois un peu marre d'avoir le mauvais rôle, mais au fond il aime ça. Et les deux vont toujours de concert.

 

Alors, maintenant 18 mars 2008, nous voila entré dans la véritable ère du Sarko-fillonisme. Car ne l'oublions pas, les deux sont de concert. Ils ont les mains libres enfin. Plus d'élections majeures qui encombrent, qui peuvent retourner une opinion. La devant nous une autoroute jusqu'à 2012. En passant on va commencer par la présidence européenne histoire de se chauffer et de se faire plaisir. Et après : quatrième, cinquième et sixième. Tous les nouveaux modèles on une sixième. On verra quand on arrivera si on décélère un peu, histoire d'acheter une sucette aux enfants pour qu'ils restent sur une bonne impression et après on repartira pour un tour.

 

Place aux réformes, aux vrais. Plan de rigueur, austérité. Mais vous n'avez rien compris! Je vous parle de véritable libéralisation de la France, de révolution administrative et politique comme la France n'en a pas connue depuis des décennies. Du Tatcher, mais sans la ferraille. Ici main de fer au sommet de l'état dans un gant de velour juste en dessous pour amortir. Fillon démission, Bertrand, Darcos et autres vous attendrez 2012 ou 2017, car vous aussi vous n'avez rien compris au plan.

 

Réformes structurelles de l'état pour les moyens, réformes fiscales pour les amis et le dogme, tours de passe-passe budgétaires pour se faire bien voir de Bruxelles, Berlin, Rome et les autres, réformes économiques et sociales pour redresser les budgets.

 

Qui a dit que le libéralisme n'était pas dogmatique? Venez vivre en France aujourd'hui, gagnez 1200 € net par mois, élevez des enfants et essayez de payer les factures, le loyer, les courses et pourquoi pas d'aller au cinéma ou au resto. Restez-y encore 4 ans et dites moi si le dogme à raison. Ah oui j'oubliais, vous ne pouvez-pas être Français. Désolé.

 

Le plein emploi en 2012. Chiche on dit les Français. Mais ils on oublié de dire qu'on ne devait pas tricher...

 

Bien leur en a pris. Le Sarko-fillonisme va rester dans l'histoire de notre pays, et ils en sont déjà heureux.

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