Un cercle de parole à La Réunion «Ansanm na fé inn / Ensemble nous ne faisons qu'un»

En voyage à La Réunion, j'ai eu vent la semaine dernière sur un groupe Facebook local d'une réunion de gilets jaunes à Sainte Suzanne le samedi 14 septembre. Une parfaite occasion d'aller voir comment se porte le mouvement dans l'ile qui fût particulièrement paralysée pendant deux semaines dés le début du mois de novembre 2018.

 © Laurent Gaignebet © Laurent Gaignebet

 © Gilets Jaunes de la Réunion © Gilets Jaunes de la Réunion
Me voilà donc parti en ce samedi matin de l'autre côté de l'ile, direction Sainte Suzanne, une petite ville non loin de Saint Denis, la capitale du nord. Ne connaissant pas du tout le coin, je roule à la recherche du rond-point de "Carrefour", dans la zone commerciale. Passant au hasard dans la commune de "Quartier Français", la présence de gendarmes en faction au bord de la route me confirme que je ne suis pas loin du lieu de rassemblement. J'observerai plus tard la présence de deux autres véhicules des F.O aux aguets, signe que la pression policière n'a pas lieu qu'en métropole et que ça du chauffer ici l'année dernière ! Repérant au beau milieu d'une grande pelouse jouxtant la zone commerciale quelques chaises disposées en cercle dont une comporte un gilet jaune, je me gare, traverse la route et rejoins un groupe d'une dizaine de personnes. Voilà, nous y sommes.

 © Laurent Gaignebet © Laurent Gaignebet

 

 © Gilets Jaunes - La Réunion © Gilets Jaunes - La Réunion
J'écoute alors Kévin, un jeune homme qui apparemment a pal mal de choses à dire et qui donne vigoureusement le ton du principal sujet qui rassemble ici aujourd'hui : s'opposer au rachat de Vindémia (22 magasins Jumbo et Score à La Réunion) par le groupe GBH de Bernard Hayot. Il nous met en garde contre l'esclavage économique que cela pourrait provoquer de la part d'un groupe qui envoie les revenus générés à l'extérieur au détriment des réunionnais qui n'auront plus leur place ici. Une position dominante sur tous les importateurs avec plus de 60 % de part de marché dans la distribution, l'automobile, les loisirs, la construction, etc. "Toutes les enseignes ne lui appartenant vont couler et il sera le seul employeur dans la distribution, fixant les prix à sa guise. Ca va encore plus affaiblir les petits commerces. L'état et les élus ne font rien pour nous, Macron, il s'en fout de tout ça. Quel avenir pour nous ici à la Réunion ?"

Découvrant le sujet, je demande des précisions à Jean-François assis à ma gauche :
" HAYOT, c'est un 
béké originaire de la Martinique qui met la main sur toutes les entreprises de l'ile, grande distribution, entreprises d'importation, concessionnaires automobiles, loisirs et culture avec la FNAC, etc, etc et qui fait ce qu'il veut ici. Alors que la loi autorise 25 % de part de marché, lui il en est à 67 % ! Ici on l'appelle le REQUIN (on est à la Réunion pas de doute)"
Bon, tout cela reste à approfondir, je ne suis pas expert et c'est un sujet d'actualité dans les médias... Quand je lui demande des nouvelles des gilets jaunes, il me dit "Ben ça c'est calmé quand Girardin est venue nous enfumer avec ses annonces. Maintenant il ne reste plus que les vrais, les radicaux. Les gens ont peur et n'osent plus agir"

Jean-Marie reprend alors : "A la Réunion il y un problème de blanchiment d'argent. Les pouvoirs publics maintiennent les gens dans la pauvreté afin de toucher des subventions de l'état et en profiter. Et puis il faudrait changer notre mode de consommation. Sans aller jusqu'au boycott total bien sûr, mais favoriser le commerce local équitable, voire même le troc"

La parole tourne au sein du cercle et un jeune entrepreneur nous fait part des difficultés qu'il rencontre pour se faire une place, des pressions qu'il subit de la part des sociétés déjà en place, de l'impossibilité des locaux de monter leur boîte, de travailler et de faire travailler librement, de l'inaction de la justice face à tous ces problèmes. Le travail n'est plus réservé aux réunionnais. Il parle de très longues minutes. Lui aussi a beaucoup de faits bien précis et gênants à lâcher.

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Le cercle s'est agrandi et nous sommes maintenant une vingtaine. Gislaine, du Comité Panafricain Réunionnais, qui a, si je ne me trompe, co-organisé la réunion d'aujourd'hui, prend la parole pour rappeler que l'on est jamais vraiment sorti du système colonialiste. Les africains, et les créoles plus généralement, sont exploités. Elle propose l'action suivante :
"Nous entrons, par groupe de deux, dans la grande surface, faire une minute de silence devant le rayon "Sucre", en hommage à nos ancêtres esclaves. Une action pacifique, une première sommation, d'autres suivront ..."

Son voisin, panafricain lui aussi, en bel habit bleu, insiste vivement sur la qualité des produits locaux qu'il faut mettre en avant. Un savoir faire et des traditions qu'ils faut préserver et respecter. "Les nouveaux arrivants, on veut bien qu'ils fassent des choses, qu'ils aient de bonnes idées, on est pas contre, mais il faudrait au moins demander l'autorisation. Plus jamais de 1991, tout ce travail de vingt ans qui a été cassé"

Une jeune journaliste finit par faire son entrée (mieux vaut tard que jamais) et interviewe deux personnes à l'écart du cercle de parole en notant deux ou trois choses à la va-vite sur son calepin. Intrigué, je me lève pour aller voir ce qu'elle peut bien écrire d'intéressant. Mais elle est vite recadrée par un membre du groupe. "Ici, c'est un groupe de parole, chacun peut s'exprimer librement mais vous êtes en train de briser le cercle, alors venez vous assoir avec nous" Ce qu'elle fît, pour la forme, mais elle repartît bien rapidement après avoir pris quelques photos, la vidéo ne lui étant pas autorisée.

D'autres sujets seront abordés comme par exemple la situation des jeunes qui partent étudier en métropole et qui ont beaucoup de difficultés à revenir travailler dans leur ile :
"Ils ont étudié, ils connaissent les rouages et comment ça marche ici, ce qui est gênant car ils ne veulent pas se faire exploiter. On leur dit qu'ils ont trop de diplômes et ils ne trouvent pas de travail ici. Pourtant du travail il y en a, construire ou améliorer des routes par exemple". 

Sera évoqué aussi brièvement le mouvement des Révoltés du 974 qui dénonce la corruption et la lenteur de la justice à La Réunion.

Vers 11 h, une trentaine de personnes sont désormais présentes.
Avant de les quitter, je fais connaissance avec Yanis, un réunionnais pur jus dont le créole m'est incompréhensible. Il s'efforce alors de discuter en français avec moi pour m'en dire un peu plus, me raconter de façon fort sympathique et vivante la façon dont il a vécu le mouvement des gilets jaunes dans lequel il a été bien impliqué et actif.
"Moi je n'ai pas fait d'études, mon savoir, ce qui m'a fait, c'est tout ça" me dit-il, en me montrant des mains la nature environnante. "Il faut arrêter avec ces histoires de patrimoine mondial de l'UNESCO, tout ça, c'est pour faire du fric. Il faut boycotter les grandes surfaces. Mais bon, quand mes deux enfants me demandent d'aller à Mac Do, là, c'est plus pareil... Les créoles maintenant, ils attendent que ca se passe, de voir ce qui vient de la métropole. Moi j'étais en première ligne, bien sûr, mais j'ai suivi les directives de la nouvelle génération, ceux qui réfléchissent, qui savent ce qu'il faut faire"

Je quitte alors le groupe vers midi. Ils vont continuer dans l'après-midi et prévoir d'autres rassemblement, pourquoi pas le dimanche.

Ce que j'ai ressenti ce matin ?

Les mêmes inquiétudes et revendications qu'en métropole : Pouvoir d'achat, précarité et injustice sociale, repression de l'état policier, peur qui est dans tous les esprits et qui paralyse tous ceux qui voudraient que cette situation change enfin.
Tout ça, je le savais déjà. Mais tout apparait ici en plus accentué tant les difficultés sociales et économiques sont inquiétantes ici. Un besoin urgent se dégage : Tout mettre sur la place publique et agir sans tabous. NE PLUS AVOIR PEUR.


Quelques liens :

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