« Lobbying for Change » : Comment parler lobbying sans aborder la politique

Selon « Lobbying for Change », un livre d'Alberto Alemanno publié en 2017, chacun peut faire entendre sa voix pour créer une société meilleure. Vous pouvez faire du lobbying. Et vous pouvez gagner...

Le lobbying – en tant que défense de l'intérêt public – peut en effet apporter un changement positif, dans le cadre d'une stratégie politique plus large dans laquelle les citoyens et les organisations se regroupent et utilisent divers outils pour donner un plus large écho à leurs demandes. Mais sans analyse politique simultanée sur la démocratie, sur la dynamique du pouvoir dans l'élaboration des politiques et ceux qui ont le dernier mot, et sur les gagnants et les perdants des décisions politiques, le « lobbying citoyen » n'apporte que peu de résultats.

« Le lobbying est un pouvoir, pour vous et votre communauté » - Vraiment ?

Cette affirmation est au cœur du livre-manuel d'A. Alemanno. Mais il ne faut pas s'y tromper : dans ce jeu, ce sont les grandes entreprises qui ont tendance à remporter le gros lot. Dans leur travail de lobby, les multinationales ont un argument politique que vous n'avez pas : elles ont le pouvoir d'investir dans votre pays et ainsi créer des emplois, de soutenir les budgets publics en payant des impôts, d'aider au développement de l'économie... ou de menacer de fermer les usines de production, de déménager dans des pays à faibles taux d'imposition, de délocaliser les emplois et les capitaux, etc. En bref, elles ont un énorme pouvoir sur l'économie, ce qui leur donne une puissance de négociation dont ne dispose pas un réseau de citoyens ou d'ONG.

Si l'accord commercial entre le Canada et l'UE (CETA) est ratifié, les multinationales auront également le pouvoir de menacer les décideurs de procès de plusieurs millions d'euros si elles craignent qu'une politique d'intérêt public ne fasse obstacle à leurs profits. Peu importe que vous soyez un lobbyiste citoyen efficace et compétent, c'est un pouvoir que vous ne possédez pas. Vous n'avez pas non plus les moyens de rivaliser avec, par exemple, un toxicologue qui travaille pour une entreprise chimique, publie dans des revues scientifiques et intervient dans conférences, parfois tout en émargeant auprès de la grande industrie. Votre communauté ou votre organisation n'aura jamais non plus les moyens de recruter l'ancien président de la Commission européenne pour faire du lobbying pour votre compte. Pour les grandes entreprises, le « pantouflage » (« revolving-door hiring ») est une pratique courante, comme l'a illustré le cas de l'ancien président de la Commission européenne, M. Barroso : il travaille et fait maintenant du lobbying auprès de l'UE pour la banque internationale d'investissement Goldman Sachs.

Il existe dans notre système économique des inégalités de pouvoir (entre petites et grandes entreprises, entre employeurs et employés) qui se retrouvent également dans le monde du lobbying. Les acteurs non lucratifs et les grandes entreprises ne sont pas sur un pied d'égalité dans les allées du pouvoir.

De plus, le processus de mondialisation néolibérale a renforcé la concurrence entre les pays et génère des pressions qui restreignent de plus en plus notre démocratie. Nous vivons maintenant dans des « États concurrentiels », dont le rôle principal semble être la sauvegarde de la compétitivité. Pourtant, cette course au nivellement par le bas qui ne cesse de s'accélérer finit par servir la protection des bénéfices des entreprises, pas les États et leurs citoyens.

Ce dont nous avons besoin maintenant, c'est d'un virage à 180  degrés. Renversons la logique du système, renversons la logique du pouvoir des entreprises et créons un espace pour les citoyens, afin que leur vision d'un avenir plus juste et équitable pour tous et pour la planète ait une chance de se concrétiser.

Dans la pratique « les lobbyistes citoyens » sont moins bien armés

A. Alemanno soutient également que « le lobbying citoyen contrecarre l'influence indue de groupes d'intérêts spéciaux ». Il existe en effet des exemples de groupes de citoyens qui ont réussi à mettre en échec des politiques spécifiques, particulièrement dangereuses, comme la loi sur la protection des données. Mais ce type de mobilisation ne peut qu'éviter les menaces les plus graves qui pèsent sur nos droits. Sa capacité à déterminer réellement les politiques et l'orientation générale de la politique est beaucoup plus faible. Restons sur l'exemple de la loi sur la protection des données : si le secteur des nouvelles technologies a perdu sa bataille pour la collecte des données sur les utilisateurs en ligne, il poursuit sa quête à travers un travail de lobby visant les négociations commerciales de l'UE, le marché unique numérique, le « Privacy Shield » UE-États-Unis et de nombreux autres dossiers du même type.

Au niveau de la politique financière de l'UE, comme dans beaucoup d'autres domaines politiques, les chiffres parlent d'eux-mêmes : pour un seul militant d'une organisation de la société civile, comme un syndicat ou une ONG, il y a en face une trentaine de lobbyistes d'entreprise travaillant sur la question. Le lobby bancaire est même si puissant qu'au lendemain de la crise financière, Michel Barnier, alors commissaire européen aux Finances, n'a pas réussi à imposer une loi pour séparer les banques qui spéculent de celles qui prêtent aux petites entreprises, aux ménages et aux individus. Une telle distinction juridique et des ensembles distincts de règles auraient réduit le risque que l'argent des contribuables soit utilisé pour sauver des banques ruinées par la spéculation imprudente de certains banquiers cupides.

Si même un commissaire européen ne peut pas contrecarrer le pouvoir de lobbying des sociétés financières, comment un « lobbyiste citoyen » le pourrait-il ? Point important, le lobbying suppose une « représentation des intérêts » rémunérée et professionnalisée et une influence individuelle sur les décideurs. Mais dans une démocratie, cela ne fait que s'inscrire dans un ensemble plus large. Le « lobbying citoyen » ne serait donc pas suffisant.

Pour montrer aux dirigeants de Bruxelles et des capitales européennes l'ampleur du soutien existant en faveur de règles spécifiques, très strictes, pour les banques engagées dans la spéculation financière, il faudrait non seulement le lobbying d'une grande coalition d'organisations alliées avec un agenda politique clair, mais aussi de grandes campagnes publiques et un débat public, un travail de sensibilisation, une mobilisation citoyenne, un militantisme de terrain et des mouvements sociaux pour soutenir cet effort.

« Lobbying for Change » fait valoir que le « lobbying citoyen », « en empêchant n'importe quel groupe d'avoir une victoire permanente, maintient une surveillance critique du pouvoir ». Malheureusement, de nos jours, ce sont presque toujours les entreprises qui gardent l'avantage, et il est très difficile d'imaginer comment le « lobbying citoyen » pourrait changer cela à lui tout seul. Au lieu de nous attaquer à une seule menace politique pour l'intérêt public à la fois, nous devons fondamentalement remettre en question la mainmise des entreprises sur le processus décisionnel.

Les politiciens continuent de jouer un rôle essentiel dans la réglementation du lobbying

A. Alemanno postule que nous vivons dans une ère « apolitique », « où le changement s'opère dans le monde des sciences politiques plutôt que dans le monde de la politique ». Suivant son raisonnement, la responsabilité de limiter le pouvoir des grands acteurs économiques et politiques dans la sphère politique incombe aux citoyens plutôt qu'aux politiciens. « Lobbying for Change » conçoit la maîtrise du pouvoir des entreprises comme une tâche individualisée, et l'éloigne de plus en plus des décideurs.

Mais la contribution des politiciens à la lutte contre la mainmise des entreprises est très importante. Bien que les politiciens puissent mettre longtemps à réagir à la pression politique des citoyens leur demandant de limiter le pouvoir des entreprises, la réglementation des activités de lobbying des grandes entreprises demeure l'une de leurs plus grandes responsabilités.

La convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac est un bon exemple de la façon dont les gouvernements peuvent aider à repousser les tentatives d'influence indues des entreprises. La convention vise à protéger la politique de santé publique de l'influence de l'industrie du tabac, les gouvernements signataires exhortant leurs fonctionnaires à limiter au minimum les réunions avec les lobbyistes du tabac et à veiller à la transparence sur ces rencontres. Suivant cet exemple, le Parlement européen vient de demander à la Commission européenne d'agir sur les relations excessivement étroites entre les entreprises polluantes et les négociateurs climatiques au niveau international. Le lobbying et la mainmise des entreprises peuvent et doivent être réglementés dans la sphère politique, par les politiciens. Les citoyens ne devraient pas être forcés de devenir les acteurs principaux dans la lutte contre le pouvoir des entreprises. La responsabilité des citoyens est de rappeler à leurs gouvernements et à leurs représentants élus, du niveau local au niveau de l'UE, de tenir à distance les intérêts des entreprises et de réglementer dans l'intérêt général.

Le lobbying contre l'hégémonie idéologique ?

Selon « Lobbying for Change », un lobbyiste citoyen n'est pas motivé par « le désir de promouvoir un programme idéologique (par exemple être contre le libre-échange) mais le désir d'aborder une question d'intérêt public qui a généralement été négligée (par exemple comment s'assurer que le libre-échange bénéficie à tout le monde) ». Non seulement cette perspective refuse aux lobbyistes citoyens toute ambition de promouvoir un changement systémique et retire toute légitimité aux efforts de nombreux mouvements de la société civile qui mettent en avant des modèles alternatifs de gouvernance économique, mais elle laisse également penser qu'il n'y a pas d'alternative. A. Alemanno place tous les efforts des lobbyistes citoyens dans un univers néolibéral et laisse ainsi entendre que l'ampleur du changement sera toujours contrainte par les limites du néolibéralisme.

Mais les questions idéologiques demeurent la pierre angulaire des débats politiques à tous les niveaux. De plus en plus de gens sont déçus par la mondialisation néolibérale, d'autant que les scandales financiers sont omniprésents, que les conséquences catastrophiques du changement climatique anthropique ne peuvent plus être ignorées et que les inégalités sociales et économiques explosent. Beaucoup s'intéressent aux alternatives à l'idéologie néolibérale dominante et les mouvements qui exigent un changement de paradigme gagnent en puissance.

Ces évolutions sont encore ignorées par les échelons les plus élevés de la Commission européenne, comme en témoignent les changements purement cosmétiques apportés au CETA en réponse aux centaines de milliers de citoyens de l'UE qui avaient au contraire exigé une réorientation fondamentale de l'accord. Jusqu'à présent, tout débat sur une orientation plus juste et plus équitable de la politique commerciale de l'UE a été bloqué par des accusations de protectionnisme radical, qui montrent bien le désintérêt par rapport au caractère progressiste et nuancé des revendications des populations.

Pour s'assurer que la politique commerciale de l'UE profite à tous, un débat politique ouvert, qui n'hésite pas à affronter les idéologies, est nécessaire dans toutes les capitales européennes aussi bien qu'à Bruxelles.

A. Alemanno semble penser que le lobbying est à lui seul un outil suffisamment puissant pour que les gens puissent contester efficacement le pouvoir bureaucratique établi par la Commission européenne, qui considère l'approfondissement de la mondialisation néolibérale comme l'une de ses principales priorités. Ce qu'il oublie, c'est qu'un grand nombre de nos problèmes actuels sont dus au processus de mondialisation néolibérale et financière, un projet fondamentalement idéologique en lui-même.

Comme l'a fait remarquer George Monbiot, « l'une des promesses du néolibéralisme était qu'il nous libérerait de la bureaucratie. [...] Mais à la place de l'ancienne bureaucratie, il a créé un système d'État-entreprise plus oppressif et intrusif que tout ce que les gouvernements avait produit pendant l'ère sociale-démocrate. [...] L'imbrication du pouvoir de l'État et de celui des entreprises permet aux entreprises de tirer profit des ressources et de la protection de l'État, et à l'État de se cacher derrière ses partenaires privés. »

« Lobbying for Change » affirme que « la plupart de nos politiciens continuent d'être indifférents à notre sort » et qu'ils « sont au contraire réactifs par rapport aux ceux qui sont riches et organisés ». Le lobbying citoyen peut être un outil pour exprimer encore plus fortement les revendications de la société civile mais, face à la domination quasi-omniprésente des entreprises et à l'élaboration de politiques néolibérales, l'objectif doit rester politique. Il existe des alternatives au néolibéralisme qui bénéficient à la majorité et à la planète : le municipalisme, un mouvement qui donne aux conseils municipaux le pouvoir d'apporter des changements radicaux au niveau local, ou la théorie des biens communs, dans laquelle les ressources naturelles sont partagées au lieu d'être soumises à la propriété privée.

Cela peut sembler une tâche immense et compliquée, ce qui rend d'autant plus attirante la simplicité de la panacée du « lobbying citoyen». Mais de telles solutions, trompeusement faciles, ne doivent pas nous détourner du problème fondamental : notre système économique actuel est arrivé à produire des institutions non démocratiques qui s'intéressent désormais plus aux besoins et désirs des entreprises plutôt qu'à ceux des citoyens. La responsabilité d'y remédier incombe aux institutions. C'est à elles de faire preuve d'une plus grande responsabilité démocratique et d'accorder la priorité aux demandes des populations. On ne peut s'attendre à ce que les citoyens s'évertuent à réclamer une toute petite attention de la part des décideurs dans le but de démocratiser un système biaisé qui tend à favoriser les grands et les puissants.

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