Edith Thomas : "Crier la vérité"

Les lettres françaises n°2 Octobre 1942 Crier la Vérité

Est-ce déjà l’automne avec ses esters et ses dahlias, et ses feuilles roussies par places sur les hêtres ? Est-ce la mélancolie de l’automne sur l’asphalte tiède et les petites voitures des marchandes de quatre saisons pleines de fruits aussi beaux que des fruits de paix et si étonnants d’exister encore ?

Là-bas, là-bas, à l’Est, des millions et des millions d’hommes dans le choc effroyable des tanks , dans le bruit inhumain – qui a dépassé la zone où l’oreille humaine peut encore entendre – se jettent les uns sur les autres, en ct instant.

Une cloche sonne, ici et là. Et plus loin encore, se répondant d’un clocher à l’autre. Un pigeon roucoule sur les arbres du jardin. Midi. Qui pourrait parler de la douceur de l’air…

 Ici. Ici. Des milliers et des milliers d’hommes sont en prison ou dans les camps. Ais-tu qu’ils ont deux louches d’eau de vaisselle à boire par jour pour tout breuvage, et deux cents grammes de pain pour toute nourriture ? Et qu’un homme d’un mètre soixante-quinze ne pesait plus que trente kilos ? Il est mort tout à l’heure.

 Un appareil de T.S.F. joue Pelléas et Mélisande. J’ai vu passer un train. En tête, un wagon contenait des gendarmes français et des soldats allemands. Puis venaient des wagons à bestiaux, plombés. Des bras maigres d’enfants se cramponnaient aux barreaux. Une main au dehors s’agitait comme une feuille dans la tempête. Quand le train a ralenti, des voix ont crié : « Maman ». Et rien n’a répondu que le grincement des essieux. Tu peux dire ensuite que l’art n’a pas de patrie. Tu peux dire ensuite que l’artiste peut s’isoler dans sa tour d’ivoire, faire son métier, rien que son métier.

 Notre métier ? Pour en être digne, il faut dire la vérité. La vérité est totale, ou n’est pas. La vérité : les étoiles sur les poitrines, l’arrachement des enfants aux mères, les hommes qu’on fusille chaque jour, la dégradation méthodique de tout un peuple, la vérité est interdite. La douceur de l’automne ? Ce n’est pas la vérité. Elle est un mensonge si tu oses en parler en l’isolant de l’espoir qui te la laisse encore. Pire, elle est un rideau de fumée cachant la vérité, masquant le crime, protégeant le criminel. Elle est complicité.

 Or, que nous permet-on désormais d’exprimer dans nos livres ? Les écrivains allemands qui sont chargés de nous faire la leçon nous l’ont dit. Hans CAROSSA, dans « Le Secret de la Maturité » nous dépeint l’écrivain moderne du National-socialisme, celui que nous devons tous être. Il cultive son jardin, écrit des articles sur les chats et les baguettes de sourciers, redoute et respecte aveuglément les obscures puissances supérieures. Ernst JUNGER nous apprend que le « Xestobium plumbeum est une bestiole noire voilée d’une poussière métallique et velue ». Tout cela dispense de poser la question de l’homme, celle qui, depuis les Grecs, a toujours été le centre de la littérature. Parlons donc des chats et du Xestobium plumbeum. Ou bien évadons-nous vers ces deux refuges de l’enfance : le rêve et la féérie. Puisque cela nous est permis, comment ne nous déclarerions-nous pas satisfaits ?

 Si nous voulons rester dignes d’une mission qui ne comporte ni infantilisme ni régression, d’une mission qui est prise de conscience du réel, qui est service de l’esprit, alors il n’y a qu’une seule attitude possible : Sentir de toutes nos fibres la passion dont vibre la nation, nous intégrer à nos combats, briser la dalle du silence sous laquelle on nous étouffe, et CRIER LA VÉRITÉ.

 La crier à faire éclater le tympan et la boîte crânienne du bourreau de notre peuple, des bourreaux de l’Esprit.

 Car la vérité qui s’empare des peuples devient volonté et audace, éclair et dynamite, victoire et triomphe !

 

Les Lettres Françaises

 

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