Au-delà de la suppression de l'ENA, repenser la formation académique en France...

La suppression de l'ENA ne devrait pas occulter le fait que l'enseignement supérieur en France aurait besoin d'être largement repensé...Le modèle anglo-saxon pourrait, à cet égard, s'avérer être une source d'inspiration, d'un point de vue moral, notamment. Explications.

Thèse, antithèse, synthèse. Ces trois mots résument, l’air de rien, l’essentiel de la formation reçue par une partie des élites de notre pays. Surmonter les contradictions, les dépasser, les subsumer dans une troisième et ultime partie, telle est la méthode reine d’enseignement en France.

Plus encore qu’une méthode d’enseignement, c’est aussi un mode de sélection.

Bien rodée, bien huilée, la dissertation sait se muer en art lorsqu’elle est pratiquée avec élégance et finesse. Une dissertation réussie est, à l’occasion, un petit chef-d’œuvre, n’ayons pas peur des mots. Enfin, elle est un monument historique de l’école républicaine française, et il convient, avant d’oser prendre un peu nos distances à son endroit, de lui rendre les hommages qu’elle mérite de recevoir.

Ceci étant dit, je me garderai bien de dire dans ses lignes « À bas la dialectique ! », purement et simplement. Je voudrais plutôt pointer les limites de cet exercice, si formateur par certains aspects, si délétère à d’autres, en m’appuyant tout d’abord sur ma propre expérience — préférant Hume à Hegel.

Quelle n’a pas été ma surprise en découvrant que les anglo-saxons ne pensaient pas en trois fois trois parties, trois sous-parties, voire trois sous sous-parties !

Je le savais bien entendu par ouï-dire, ce fut tout autre chose de m’y confronter et d’avoir moi-même à changer de logiciel, car la dialectique est bien un logiciel au sens où elle formate la pensée, la contient et la contraint. C’est contraindre pour mieux libérer, dira-t-on : le cadre est formateur, penser à l’intérieur des limites d’un « sujet » permet assurément à la pensée d’aller où elle ne serait pas allée d’elle-même. C’est entendu et, encore une fois, l’exercice a des mérites : rigueur, art de la concision, effort de synthèse et de « dépassement » — pas forcément du compromis.

Néanmoins, avez-vous déjà lu ou pratiqué ce que les anglo-saxons appellent l’« essay », ce rafraîchissant exercice de la pensée qui argumente, pour ainsi dire, « en liberté » ?

On pourrait faire l’éloge de cet exercice d’argumentation faussement léger, pas exactement « à saut et à gambades » tout en étant profondément « personnel » — et c’est sur ce dernier épithète qu’il faut insister car c’est ce qui fait sa valeur. Cette argumentation éminemment singulière vaut par la manière d’aborder un problème ou plutôt une question qui permet d’évaluer une vision du monde, une prise de risque, une façon de raisonner (cohérence, progression des idées…), et surtout une sensibilité.

Ce mot-là n’est presque jamais employé en France (car il est assez péjoratif) alors que c’est un garde-fou contre bien des maux. Une sensibilité aiguisée, développée, ce n’est pas seulement dire que vous préférez Boucher plutôt que Fragonard. C’est un mixte entre le « pur intellect » et le « sentiment », cette faculté hybride, condensé d’analyse « analytique » et de tact (disons) qui rend bien des services dans la « vraie » vie. 

Et c’est parce que l’« essay » a plus d’affinités avec la vie que nos dissertations que les anglais ont un avantage moral sur nous : plus habitués à être aux prises avec des problèmes réels parce qu’on leur a demandé réellement et plus souvent ce qu’ils ressentaient, les anglais et les américains se débrouillent relativement mieux dans l’existence.

Cette souplesse et cette agilité dans leur faculté de juger est en effet un réel atout quand vient l’heure de traiter avec ses semblables de problèmes qui ne sont ni tout à fait « intellectuels » ni tout à fait « émotionnels ».

Le fait de savoir faire confiance à ses émotions, à ses sentiments est une force et cela se travaille, au même titre que muscler ses neurones.

Ajouter à cela que les universités anglo-saxonnes font bien davantage travailler « en groupe » les étudiants au moyen de « discussions », sur des sujets très variés et dans des disciplines très diverses, et vous obtenez une formation très complète, condensée de rigueur et de discipline qui ne met jamais de côté la sensibilité de ses étudiants.

Et pour cause… Confrontés à un dilemme ou mis face à un cas de conscience, quelle meilleure alliée que sa sensibilité, en dernière analyse ?

Ce n’est pas un algorithme, ni un savant syllogisme, ni même un plan en trois parties qui va nous tirer d’affaire. Vous allez, à votre corps défendant, « écouter votre cœur » selon une expression qui vous assimile d’emblée à un simple d’esprit. En France le seul qui a parlé du « cœur » sans avoir l’air idiot ou naïf, c’est Pascal, mais c’est en relation, chez lui, avec la foi. Aussi — laïcité oblige— a-t-on mis, en France, l’ordre du cœur passablement de côté pour retenir le cogito cartésien.

Concluons. La dissertation à la française fait la part belle à l’idée pure. Or la vie est tout sauf le royaume des idées pures. Les tentatives pour tout passer sous statistiques ou pour « algorithmer » le monde nous inquiètent avec raison, nous le sentons bien.

Le dépassement des contradictions d’une thèse et d’une antithèse dans le meilleur des cas n’est pas artificiel et peut même donner lieu à des satisfactions véritables de la part du correcteur/trice et de l’auteur(e) de la chose. Cependant, c’est aussi un exercice qui, pratiquer quasi exclusivement donne lieu à un défaut de formation non négligeable : l’idéalisme — au sens propre de « vivre dans les Idées ».  

Or, de l’Idéalisme au Romantisme, soulignons-le, il n’y a qu’un pas et c’est pour cela qu’il faut le dénoncer : vivre dans le passé ou dans l’idée que l’on se fait du passé, cela coûte cher puisqu’on voudrait que le réel « colle » à l’idée que l’on se fait de lui. On lui court toujours après sans jamais l’atteindre, et l’on essaie de compenser l’écart entre ce que l’on dit et ce qui est, par la parole…

Or, quand la parole ne suffit plus, dans un premier temps, elle se durcit. Puis vient le temps des mesures de plus en plus « dures » pour faire que le réel corresponde à ce que l’on veut qu’il soit. C’est là la mécanique du fascisme, que toute sensibilité digne de ce nom, ne saurait désirer.

Loriane Lafont 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.