Les communautés sur les campus américains et la laïcité à la française

Lundi 1er février, on entendait sur les ondes de la matinale de France Inter, le ministre de l’intérieur parler avec mépris des « communautés » sur les campus américains au risque de mal comprendre ce qu’il ne connaît pas. Les « communities » sur les campus américains ne sont pas « communautaires » elles sont démocratiques.

Lundi 1er février, on entendait sur les ondes de la matinale de France Inter, le ministre de l’intérieur parler avec mépris des « communautés » sur les campus américains au risque de mal comprendre ce qu’il ne connaît pas. Les « communities » sur les campus américains ne sont pas « communautaires » elles sont démocratiques. En France, dès qu’on parle de « communautés », on entend immédiatement l’adjectif « communautaire », éminemment péjoratif et qui entraîne de graves contre-sens sur ce qu’entendent par-là nos amis anglo-saxons.

Les communautés sont bel et bien démocratiques sur les campus américains dans la mesure où elles « give back to the University » où elles donnent en retour à l’Université ce qu’elles ont reçu d’elle. Les innombrables petites communautés, protestantes, catholiques, juives, musulmanes, exprimant diverses tendances et mouvances de leur confession ne sont pas les entre-soi caricaturaux que Gérald Darmanin pensent qu’elles sont. Bien au contraire, elles sont de petits espaces qu’on dirait ici « friendly », « welcoming », où des personnes partageant des sensibilités identiques ou proches, se retrouvent, parlent et échangent ensemble, ce qui ne les empêchent certainement pas de se mêler aux autres ni de contribuer à la vie de l’université dans son ensemble. À l’Université de Chicago, vous pouvez très bien, par exemple, faire partie de la communauté Hillel représentante du courant libéral dans le judaïsme et faire du sport dans une équipe universitaire regroupant des membres de la communauté Chabad, qui représente quant à elle une tendance du judaïsme plus orthodoxe. Arrêtons donc les caricatures du modèle anglo-saxon : les communautés ne sont pas des enclaves autonomes se barricadant contre l’extérieur, mais simplement des lieux de vie et de partage entre personnes partageant des opinions communes. Où est le mal ? Nulle part, selon moi. Surtout quand ces communautés apportent à la vie de l’université autant de nuances que la vie en comporte. De plus, elles sont généralement très ouvertes et accueillent avec bienveillance les curieux et les profanes. J’en ai moi-même fait personnellement l’expérience. 

Allons plus loin. Les communautés, sur les campus américains, loin de nuire à la vie de l’université, l’enrichissent, puisqu’elles sont des lieux de débat, de retrouvailles, et de fêtes. Le point de vue français que l’on porte sur ces communautés est donc absolument aux antipodes de ce qu’elles sont. Enfonçons le clou : sans leurs communautés, les campus américains ne seraient pas ce qu’ils sont et ils perdraient beaucoup de ce qui fait leur charme. Sans doute trouvera-t-on des contre-exemples de communautés universitaires fermées, repliées sur elles-mêmes et qui finissent par être des « menaces » pour l’université qui les abrite. Là encore, ce n’est pas mon expérience, et sans prétendre connaître comme ma poche chaque recoin de chaque université américaine, je suis très sceptique quant au fait que les communautés sur les campus soient des ennemis de la vie en communauté.

Le modèle de laïcité à la française est effectivement problématique d’un point de vue anglo-saxon car il paraît souscrire à l’adage pascalien « qui veut faire l’ange fait la bête ». En voulant bannir toutes les communautés de l’espace républicain, en voulant faire en sorte que le concept même de communauté n’existe pas, elle crée un profond malaise. Il faut repenser la notion de communauté dans la langue française d’aujourd’hui en arrêtant de le voir systématiquement comme quelque chose de négatif, alors qu’il peut être un élément extrêmement positif dans la vie de la cité, au sens noble du terme, c’est-à-dire au sens aristotélien de polis. L’existence de communautés peut être bénéfique à la vie démocratique si l’on accepte que la République, dans l’abstraction qui est la sienne, ne suffit pas à lier les êtres entre eux dans leur quotidien. Pour avoir une communauté de républicains, sans doute faut-il accepter d’avoir une diversité de communautés qui coexistent, et qui s’assument comme telles pour mieux dialoguer ensemble. Il n’y a là nulle contradiction au fait que la République les rassemble toutes et les subsume dans son bel idéal de fraternité, de liberté et d’égalité. Ayons le courage de réfléchir ensemble sur la terminologie que nous employons avant de jeter au feu le mot de communauté avec l’image que nous nous en faisons.

Les communautés, si on entend ce terme avec bienveillance et avec un esprit libéral — ce qui, en tout état de cause, manque cruellement à notre ministre de l’intérieur— est une chance pour le pays, le campus qui les accueille. L’idéologie « racialiste » à quoi l’on ramène trop souvent ce qu’il se passe dans les campus américains ne me paraît pas faire justice à ce qui j’y observe depuis maintenant plusieurs années. Je ne crois pas non plus que l’université française se transforme en un espace communautaire mais plutôt qu’elle exprime, ces derniers temps, un malaise quant à la place, justement, des différentes communautés dont sont issus les étudiants. À ne pas vouloir qu’il y ait de communautés, on les crée, on les suscite en les rendant précisément « communautaires » puisqu’elles se sentent illégitimes, et donc, se replient. Pour créer des communautés démocratiques c’est-à-dire non « communautaires », il faudrait commencer par leur souhaiter la bienvenue, à reconnaître que tout le monde compte à égalité— ce qui malheureusement est loin d’être le cas en France.

 

Je terminerai en disant ceci : quand j’ai été accueillie à l’Université de Chicago, bien que je sois étrangère, perdue et vivant un véritable choc culturel, je ne me suis jamais sentie autant faire partie d’une communauté universitaire. Jamais je ne me suis autant sentie partie prenante de ce campus qui n’était autre chose qu’un condensé de la vie américaine. Est-ce vraiment si éloigné de ce que les français appellent de leur vœu comme étant le « bien commun », c’est-à-dire, la République ?

 

Loriane Lafont,

Doctorante à l’Université de Chicago et à l’École Pratique des hautes études.

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