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Billet de blog 11 décembre 2016

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Politique fiction

Pour déchiffrer les enjeux de l'élection présidentielle, ce n'est pas aux candidats qu'il faut s'attacher mais aux couches sociologiques qu'ils prétendent représenter.

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L’article de Mediapart consacré au programme de Fillon fait froid dans le dos.

Pour le contenu de ce programme, d’abord, d’une franchise décomplexée sidérante. La Droite n’y craint plus, peut-être pour la première fois depuis la Libération, d’afficher son ambition d’en finir avec les acquis sociaux – et sociétaux – allant des Lumières jusqu’à nos jours. Elle y est grandement aidée par le règne sans partage du capitalisme financier. Un capitalisme dans lequel triomphent les taux de rentabilité à deux chiffres. Un capitalisme à la cupidité consubstantielle, qui n’a plus rien de commun avec la retenue du fordisme du début du XXème siècle, pas plus qu’avec les sages recommandations formulées par Keynes, cinquante années plus tard. Cette rapacité des actionnaires [1] est la cause première du chômage de masse dont souffrent aujourd’hui nos sociétés et partant, de l’affaiblissement des défenses des strates sociales qui en sont les victimes : jeunes, seniors, femmes, au premier chef.

Le démantèlement de la Sécurité sociale de 1945 – et des années suivantes – est explicitement inscrit dans ce programme [2]. Non seulement l’accès aux soins des plus démunis y est compromis mais, de plus, des pans entiers de la prévoyance y sont privatisés, ouvrant une avenue à la marchandisation de la santé au profit de futures multinationales d’assurances. De ce point de vue, la hausse prévue des coûts de gestion du nouveau système, par rapport à ceux de notre Sécurité sociale, loin de constituer un handicap est, au contraire, un constituant essentiel de son avènement[3]. Par ailleurs, l’abandon de toute condition de ressources pour l’attribution des allocations familiales, vient parachever l’allure résolument inégalitaire du projet.

Le plus grave dans tout cela est qu’il ne s’agit plus ici de fiction. A travers son programme, Fillon effectue clairement une OPA à la fois sur la droite et l’extrême droite et apparaît de ce fait comme le favori du premier tour de l’élection présidentielle. Sa première victime est Marine Le Pen qui pensait compter sur une place en tête au premier tour de cette élection et se retrouve en concurrence directe avec la Gauche – ou Macron – pour ce qui est de la seconde place.

Mais qu’en est-il de cette Gauche ? Elle est, semble-t-il, fortement et durablement divisée. Pour y voir clair, il faut essayer de privilégier l’analyse des forces incarnées par les différents protagonistes sur celle des acteurs qui personnifient lesdites forces, ce qui est à la fois difficile et indispensable.

Pour aller à l’essentiel, bien des choses, aujourd'hui, sont tributaires du devenir d’un PS en crise profonde. Ce parti marche sur deux pieds depuis la fin de la SFIO (congrès d’Epinay) : une fraction de gauche, sinon révolutionnaire et une fraction plus à droite, qui se voit marchant sur les pas des socio-démocrates de l’Europe du Nord, allemands ou scandinaves. Après l’ère Jospin, se place la sécession de l’aile la plus à gauche de la fraction de gauche, avec le départ de Mélenchon. On peut l’interpréter comme le renoncement de ces militants à « réformer » le parti de l’intérieur. La tentative, aujourd’hui, de Macron, peut se lire comme le symétrique de la précédente. Les militants socio-démocrates sont conviés en filigrane, à leur tour, à quitter le navire. Le refus de Macron de participer à la primaire socialiste confirme cette hypothèse.

Dans ces conditions, une candidature Hollande paraissait dérisoire – et il en a tiré les conséquences. Elle ne représentait plus de couche sociologique identifiable. Pas plus, peut-être, qu’aucun membre de ce qui reste des fractions gauche et droite encore au parti, que ce soit Hamon d’un côté ou Valls de l’autre. L’avenir des partants (ou déjà partis) ne semble pas plus brillant, tant qu’ils resteront isolés dans leurs chapelles. Mélenchon n’a d’avenir, en dépit du soutien communiste, que s’il convainc l’aile gauche tout entière du PS de le rejoindre, ainsi qu’au moins une partie des trotskistes. Macron, de même, a besoin, pour réussir, d’entraîner avec lui la fraction droite du PS. Pas sûr d’ailleurs que cela lui suffise pour peser dans le débat : il lui faudra absorber au passage ce qui demeure des Radicaux et probablement, dans un avenir plus lointain, faire cause commune avec Bayrou et Juppé.

Conclusion : pour 2017, les dés seraient-ils déjà jetés ? Nous allons entrer dans une ère agitée. Le système « libéral » qui se sent le vent en poupe va vouloir asseoir définitivement son totalitarisme, casser toute résistance. Voilà pour le thatchérisme promis par Fillon. Le PS, ancienne manière, a constitué un moment un pôle crédible alternatif (voir Martine Aubry avec le partage du travail), en réussissant une synthèse entre ses fractions droite et gauche. Mais Hollande n’a pu ou pas su la poursuivre. A sa décharge, la cupidité du système à laquelle il était fait allusion au début de ce papier ne lui en aura pas laissé la possibilité.

Quant à l’utopie de voir réunis en une primaire de gauche à la fois Mélenchon, le PC, les écologistes et des représentants des ailes gauche et droite du PS, de manière à en faire émerger une candidature unique à opposer à Fillon, elle relève du rêve. Et cela, en raison de la même configuration que celle qui pénalise Hollande : l’absence de couches sociologiques clairement associées à cet ensemble de candidatures.

A contrario, Macron voit ses chances grandir. Ses initiatives courtisent l’ensemble des classes moyennes : intellectuels las de la pauvreté de réflexion de la gauche, fonctionnaires vilipendés par Fillon, PME, mono entrepreneurs, artisans et commerçants à qui l’on promet avantages fiscaux et assurance chômage…

L’élection présidentielle, qui paraissait jouée il y a à peine quelques jours, n’a peut-être pas fini de nous surprendre. Politique fiction ?


[1] La rapacité a toujours été la marque du capital. Ce qui est nouveau, c’est la surpuissance que lui apporte la mondialisation. Des marchés immenses s’ouvrent aux multinationales occidentales, marchés qui, pour la première fois, les dispensent d’en partager la plus-value avec leur personnel, affaibli par le chômage de masse créé par les délocalisations, autant que par la stagnation de la consommation liée à cette nouvelle répartition de ladite plus-value.

[2] Voir la citation fameuse de Denis Kessler, alors vice-président du MEDEF : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. … À y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

[3] Pour une analyse, voir l’EDITO des Outils du soin

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