Qu’est-ce qu’elles veulent à la fin?

Je réagis car je sens bien que les hommes ne comprennent pas. Je lis cet article sur Dupond-Moretti qui aurait dit que ce que l’on appelait à l’époque un râteau serait maintenant un délit. C’est de la mauvaise foi bien sûr mais quelque part, je sens bien que les hommes ne comprennent pas bien cette histoire de domination.

Le problème c’est que lorsque l’on est beaucoup plus faible physiquement on fait beaucoup cette expérience de la domination.

Je veux ici essayer de dire ce que c’est que cette histoire de revendication de ne pas être malmené.

A quatre-cinq ans, j’ai été régulièrement violée par le fils adolescent de ma nourrice.

Personne n’a porté plainte pour moi et cette histoire a disparu puis ressurgi à ma mémoire à différents moments de ma vie.

En 5ème au collège, donc vers douze-treize ans je crois, des garçons du collège, puis des filles, m’appelaient « bouche à pipe » et personne n’a jamais eu l’idée de me défendre.

Dans la rue des inconnus m’ont pris plusieurs fois, même en plein jour, les fesses à pleines mains.

Si je ne réponds pas à l’éloge de la rue telle que « t’es bonne », on me reproche ensuite de ne pas sourire ni de dire merci.

Mais il ne s’agit pas que du comportement des vilains garçons de la rue ni de l’excuse de la jeunesse.

Je devais avoir quinze jours de barreau, j’avais 25 ans et j’intervenais au procès Clearstream pour la défense d’un client de mon patron.

Tous les avocats qui avaient la chance d’intervenir dans le procès se pressaient, trop heureux d’en être.

N’ayant aucune conscience de mon infériorité, je m’asseyais dans les premiers rangs.

Les places étaient rares et j’ai fait l’expérience humiliante de voir de grossiers personnages s’asseoir sur moi.

De gros avocats oscillant entre 100 et 120 kilos venaient s’asseoir sur moi qui ne dépassais pas les 50.

Je n’étais pas pour eux à ma place et comme il ne leur était pas possible de me demander de me déplacer car théoriquement aucune raison ne justifiait leur présence plus importante que la mienne, ils s’asseyaient sur moi.

A droite et à gauche aucun confrère ne faisait mine de s’offusquer de la situation de voir une très grosse personne en écraser volontairement une autre beaucoup plus petite.

Dans la rue il m’arrive de m’écarter quand sur un trottoir étroit je vais croiser un homme à forte corpulence.

En effet cela m’est arrivé plusieurs fois de me faire bousculer et manquer de tomber parce-que la personne ne faisait pas attention.

Dans un avion les places sont désormais étroites et lorsque, coincée dans le siège du milieu je suis entre deux hommes, dans la grande majorité des cas ceux-là s’étalent confortablement ou du moins ne font pas l’effort de se replier et moi je suis contrainte d’avoir les épaules rentrées en dedans.

Il y a là pour moi cette idée que l’homme ne doit pas subir de contraintes dans le déploiement de son corps.

Récemment, dans mon travail à nouveau, je remettais à un confrère une note d’honoraires pour un travail exécuté.

Il m’a dit que je n’avais pas à le déranger, que je ne méritais rien, que je ne valais rien, que moi j’étais avec mes trois gosses à la maison pendant que lui travaillait et était avec des clients.

Il a hurlé pour que tout le monde entende.

Il y a quelques temps, je prenais un verre avec des collègues de l’Université et d’anciens étudiants dont j’avais été chargée de TD.

L’un de mes anciens étudiants parlant à l’assemblée dit que je suis fraîche.

J’ai trouvé ça minable qu’un garçon pour se faire mousser se croit autorisé de dire à une femme de dix ans son aînée et son ancien professeur qu’elle était toujours baisable.

Une femme est renvoyée quelque soit sa situation, sociale, professionnelle, familiale à une et unique chose : sa capacité à exciter le désir masculin.

Récemment, un confrère pour lequel j’ai de la tendresse se plaignait d’un incident que l’on avait eu des années plus tôt.

Il me reprochait, sur le ton de la bienveillance, de ne pas être assez ouverte, assez disponible, assez généreuse.

C’est un équilibre délicat tout cela pour une femme.

Je crois que cette domination, évidente ou subtile, mais quotidienne, ne permette pas spontanément aux femmes de convoquer constamment en elle les qualités d’ouverture, de disponibilité et de générosité.

Je ne crois pas que le mouvement actuel soit susceptible d’empêcher les garçons et les filles de se rapprocher.

Je ne me souviens pas d’avoir jamais reproché à un garçon d’avoir essayé de m’embrasser.

Je ne me rappelle pas que ce soit déjà arrivé d’ailleurs, dans mon souvenir c’est toujours moi qui ai pris les devants, la grande majorité est bien trop timide.

Dans le métro un jour s’est produit quelque chose de très beau.

J’étais assise la tête plongée dans un livre.

A un moment un téléphone se pose dans mon champ de vision et je lis « vous êtes ravissante ».

C’était si beau ce message.

Ce débat sur les revendications féministes qui briseraient la virilité me fait penser au débat actuel sur autant en emporte le vent.

Au fond il y a quelque chose qui existait et qui ne devient plus possible.

Comment accepter de se défaire de cette toute puissance ?

De coller une torgnole à sa femme comme dans un joli film de Claude Sautet, de mettre une main aux fesses de sa secrétaire quand on est content, c’est agréable.

Je vois ces jeunes filles et ces jeunes hommes superbes dans la rue et je ne crois pas que leur sexualité pâtira de ce changement de mœurs.

Je crois qu’ils ont tous très envie de coucher entre eux, qu’ils ne s’en privent pas et que c’est très bien ainsi.

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