Lorys Bonfils
Diplômé d'un master recherche en histoire contemporaine. Thème de recherche : domination de la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle.
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Billet de blog 18 oct. 2021

Pourquoi et pour qui devrions nous collectivement voter aux Présidentielles 2022 ?

Période dramatique que nous vivons. On peut toustes faire l'expérience de la morosité et de le peur de l'avenir. Les élections et spécialement celles de 2022 doivent pouvoir participer à nous relever et à redonner de l'espoir à celleux qui le perdent. Vu comme éthique, je défend le vote comme un outil dans une gamme d'action plus large et diversifiée. Il est temps de changer la dynamique actuelle.

Lorys Bonfils
Diplômé d'un master recherche en histoire contemporaine. Thème de recherche : domination de la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je ne vais pas attendre la conclusion pour présenter la réponse à la question : oui il faut voter si on a l’ambition plus ou moins radicale d’en finir avec toutes les formes de domination. Et il faut voter Mélenchon. Ce billet s’adresse à toutes les personnes de gauche, il vise autant à convaincre les abstentionnistes que les anti-mélenchon, mais aussi à présenter les dangers d’un vote Mélenchon qui se suffirait à lui-même. Cet écrit a des accents moralisateurs en disant ce qu’il faut faire ou ne pas faire, il ne s’agit pas seulement d’analyser une situation dramatique, il s’agit aussi de proposer une éthique et un comportement commun à notre camp.

Ce texte s’inscrit dans un contexte plus que grave et menaçant. On voit poindre un peu partout les idées de l’extrême droite et ses mots chez chaque candidat ou éditorialiste. Les politiques mises en place nous recouvrent de désespoir et de souffrance : politiques qui libéralisent un peu plus le marché avec récemment la réforme de l’assurance chômage, les lois macron et El Khomri sous Hollande, les réductions de cotisations… Chaque jour voit son lot de propos islamophobes, sur le foulard, sur le communautarisme (qui est pourtant un très beau concept), il en va de même sur les critiques faites aux féministes radicales. En 2021, des personnes vivent un enfer sur cette terre, un enfer que certain·e·s d’entre nous ne connaîtrons jamais, cet enfer est vécu par des ouvrier·e·s, des personnes sexisé·e·s[1], des musulman·e·s, des racisé·e·s. La sous-bourgeoisie commence elle aussi à en être la cible avec l’attaque de l’école ou de l’université. Il faut que la gauche oppose une résistance. Ce texte, si modeste soit-il, l’appelle d’un pas de côté à ce qu’on entend à la radio avec les sempiternelles appels à l’Union. Je m’interrogerai d’abord sur le vote en lui-même et sur l’attitude que nous devons collectivement avoir vis-à-vis de ce vote et définir une éthique du votant de gauche. Puis je dresserai les arguments du vote Mélenchon en gardant en tête les propos qui précèdent.

Pour défendre le vote, il faut s’appuyer sur les idées laissées par Jean-Paul Sartre dans « Élection piège à con ? », il expliquait que le vote individualisait et détruisait une conscience de classe : « L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun : ‘’ Personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même ; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir.’’ Il n’en faut pas plus pour transformer tous les électeurs qui entrent dans la salle en traîtres en puissance les uns pour les autres. La méfiance accroît la distance qui les sépare [2]». Le Parti Communiste Français a longtemps pondéré cette affirmation avec une politique de proximité ce qui permettait au PCF d’être un vote de classe. Il faut qu’il redevienne ce vote collectif, c’est-à-dire qu’il faut prendre position clairement pour le vote d’un ou d’une candidate de manière collective. Pour se faire, il faut a-moraliser le débat sur le vote. Le vote n’est pas une attitude morale, il doit être compris comme un geste, une action minimale, nécessaire mais non-suffisante. Pour atteindre son objectif, la gauche, dont nous définirons les contours plus loin, doit utiliser chaque outil à sa disposition et ne pas avoir une attitude morale vis-à-vis du vote. Il est aujourd’hui clair que le vote pour le président de la République à un quinquennat en deux tours implique un certain nombre de problèmes comme l’absence de diversité politique, la sur-incarnation des candidats, l’illusion du candidat providentiel, l’absence de participation des individus politiques… et tant d’autres problèmes. L’élection présidentielle est aux antipodes de l’appareil idéologique de la gauche en faisant d’un homme, le souverain d’une population entière. Mais une fois ces critiques dites, intériorisées, débattues, proclamées, la réalité n’a pas changé. Il faut se saisir de cet outil malgré ce qu’il est. L’utiliser cyniquement à notre avantage. Pour plusieurs raisons : d’abord, il permet de faire des politiques nationales, c’est-à-dire d’ampleur. Jusqu’à preuve du contraire, l’État est potentiellement un outil de protection contre le marché, en avoir le contrôle, c’est se saisir d’une arme contre les attaques capitalistes. Par ailleurs, le racisme et les doubles standards de genre, le sexisme et les violences plus globales liées à l’identité, ont une histoire nationale et il est possible d’en faire beaucoup dans cet espace-là. Puis, si nous désertons cet outil, d’autres le captent sans scrupule, à savoir la droite et l’extrême-droite. Voter et faire gagner un candidat c’est au moins priver la droite d’un de ses leviers d’actions. Car, oui, pendant que nous avons une attitude morale vis-à-vis de l’élection, visant à dire que voter pour un candidat à la présidentielle n’est pas ce que nous voulons, la droite et ses parangons proposent et mettent en place des lois répressives, elles construisent le calendrier, elles attaquent avec une grande violence les personnes étrangères ou supposées telles. Élire une personne de gauche (entendre, pas Hollande ou ses copains), si ce n’est faire une politique radicale c’est au moins peut-être offrir un temps de répit à ces personnes oppressées. Notamment les votants de gauche radicale bourgeoise ou sous-bourgeoise (très diplômés, professions supérieures et intellectuelles, artistes…), nous ne sommes pas les plus atteints pas les politiques actuelles, nous ne devons pas nous concentrer seulement sur l’aspect moral de notre comportement, mais ce qui pourrait permettre une diminution des souffrances, même minimale. Dans mon travail de recherche en master, j’avais interprété que la moralisation de la politique vise à maintenir un système dans l’état actuel des choses parce qu’il ne se pose pas la question de l’efficacité. De sorte que la morale a quelque chose d’anti-politique parce qu’elle individualise les positions de chacun. De plus, il y a dans la morale quelque chose de l’ordre d’une fin en soi, alors que la politique consiste à se poser la question de la fin et des moyens pour y arriver. J’ai déjà énuméré la fin que nous recherchons : la fin des dominations ; mais une attitude morale vis-à-vis de tel ou tel mode d’action n’aboutira jamais à cette fin parce qu’elle nous ferme à la réalité.

Par ailleurs, la tenue de l’élection présidentielle, qui est un cirque médiatique, engendre des comportements marketing qui sont inhérents à la place de l’image dans la société. Les politiques de gauche qui vont se succéder à la télévision, pour le meilleur comme pour le pire, vont se servir des mécanismes pour se faire connaître, créer le buzz etc… il faudra alors trouver ce qui est de l’ordre de l’argument commercial ou de la conviction. Il faudra donc cesser les critiques tactiques concernant les candidat·e·s parce que les stratégies politiques sont une nécessité à l’heure actuelle. C’est bien pour cette raison que le NPA avec Philippe Poutou se présente tous les 5 ans, l’élection leur offre une tribune et un temps de parole inespéré pour diffuser leur message. L’attitude de P. Poutou au grand débat vis-à-vis de Le Pen ou de François Fillon est absolument de cet ordre. Il s’est servi du fonctionnement médiatique pour diffuser son message et faire connaître le NPA. De même que le débat Mélenchon Zemmour ne doit pas être vu autrement. Il y a une cohorte de raison qui pourrait expliquer pourquoi il ne faut pas débattre avec des fascistes, mais malheureusement, l’élection présidentielle en France nous implique de fait avec cette règle du jeu. Nous ne pouvons nous y extraire, le croire est un mythe.

Le second versant de cet appel au vote est de le considérer comme non suffisant. Oui, il est nécessaire mais s’en tenir à ça, c’est perdre assurément. Il faut à côté construire un mouvement large de soutien à la candidature et un mouvement dans la rue. Il faut se faire entendre, il faut diriger les débats. Parce que si le président que nous élisons collectivement a les meilleures attentions, par exemple en taxant universellement les grosses fortunes, en ayant un bras de fer avec l’Union européenne sur les salaires minimums et les délocalisations, sur l’accueil inconditionnel des étrangers, sur une politique de dégenrage de l’administration et de l’éducation publique, sur la fin progressive des énergies fossiles, la renationalisation du rail et son extension à des fins écologiques… Bref, si des mesures de gauche étaient mises en place, nous pouvons sans nous tromper nous dire que la droite répliquera et se défendra. Or, c’est elle qui a les armes les plus fortes de chantage : à l’emploi et à l’investissement notamment[3]. Pour empêcher cela, il faudra donc construire un mouvement dans la rue qui soutient chaque mesure de progrès social radical. Par ailleurs, la droite a les instruments qui nous instruisent et nous informent. Seuls quelques milliardaires possèdent 90% des médias, le discours et la contradiction journalistique de droite sont partout. Il faut donc aussi prendre en compte cet état des choses qui complique de beaucoup l’accès à une information éthique, c’est-à-dire sans faux-semblant. Ces mêmes médias seraient également les premiers à faire de la propagande contre notre candidat·e pour le ou la décrédibiliser.

Bref, se dessine dans ces deux paragraphes ce que j’appelle une éthique du votant de gauche radicale. Il lui faut d’abord réfléchir en termes d’efficacité et diversité. Aujourd’hui les mouvements de grèves et de manifestations dans la rue classiques et traditionnels ne fonctionnent plus, y croire est une chimère à l’heure actuelle. De son côté, la majorité présidentielle, elle, mène des politiques oppressives. Voilà, nous y sommes, c’est ça l’efficacité ! Déplorons autant que nous voulons la fin du pouvoir des grèves, il faut en faire le deuil, et s’orienter vers ce qui peut fonctionner même minimalement. Ensuite, la diversité des outils est importante, il faut certes voter parce que comme je l’ai montré, c’est une nécessité, mais il faut continuer tous les petits riens qui conscientisent, mobilisent, soulagent les populations : chercher de nouvelles méthodes d’actions, les Blacks Blocs en font partie, oui, les associations, les partis politiques, les médias alternatifs, se rendre aux portes des gens… de sorte que l’élection se situe à l’intérieur d’une gamme d’action, et qu’utiliser un outil ne dispense pas d’en utiliser d’autres. Aussi radicaux que vous le soyez, que vous utilisiez des méthodes plus radicales, votez ne vous l’enlèvera pas, vous ouvrez simplement vos modes d’actions et augmentez la possibilité de voir advenir votre objectif.  Aussi, dans Pourquoi la non-violence protège l’État ?, Peter Gelderloos indique justement que les grèves de 1936 ont porté leurs fruits parce que « le code moral était fondamentalement semblable aux leurs et donc la brutalité était limitée », ce qui revient à dire que la possible élection Mélenchon pourrait offrir des grèves gagnantes[4].

Si nous devons voter, il faut bien un candidat et avant d’expliquer le choix Mélenchon, j’aimerais que l’on redéfinisse ce qu’est la gauche sans rentrer dans les détails. D’abord la gauche n’est pas qu’une simple position relative, la gauche n’est pas que le pendant de la droite, elle n’est pas ce qui se trouve sur les bancs à gauche à l’Assemblée nationale. Il y a une essence de la gauche. Frédéric Lordon parle de rupture avec l’existant, ce qu’on peut définir simplement par la fin des dominations et par la mise en place de la justice effective. La gauche consiste à rendre à chacun le pouvoir sur ce qu’il est : ainsi le pouvoir de décider de sa sexualité en est un exemple. Dans un texte devenu célèbre, Jean-Paul Sartre dans L’Existentialisme est un humanisme, disait que c’est par notre existence que nous devenons qui nous sommes, ce sont par les choix que nous faisons que nous nous définissons[5]. Nous pouvons partir de là pour définir la gauche, car en naissant un fils d’ouvrier ne choisit pas son existence, il est enfermé dans un avenir qu’il connaît dès le plus jeune âge, il suffit de lire Édouard Louis relater son enfance et celle de ses camarades. De même que le fait de naître assignée femme implique un enfermement dans cette position sociale dans laquelle vous gagnerez en moyenne 12 à 22% de moins qu’un homme (en fonction du calcul de la différence), vous aurez moins de chance d’accéder à certains postes, vous aurez bien plus de probabilités d’être agressées ou violées. Une fois encore, il y a une dépossession du corps par d’autres. Faut-il rappeler que naître noir, notamment dans la banlieue parisienne, vous vaut des contrôles au faciès plusieurs fois par jour, le risque de mourir ou d’être mutilé par l’institution policière, vous avez bien plus de chance d’aller en prison…ou comme disait Virginie Despentes dans une poétique différente : « le privilège, c’est d’avoir le choix d’y penser ou pas. Ça c’est être une blanche, y penser ou ne pas y penser selon l’humeur [6]». Bref, en naissant ou en grandissant dans tel ou tel milieu ou environnement l’ordre actuel vous enferme dans un avenir dangereux, incertains et de souffrance. La gauche vise à y remédier en totalité et radicalement, et la gauche doit savoir laisser aux concerné·e·s le leadership de chaque mouvement. En somme, la gauche doit pouvoir à la fois diminuer les dominations et les oppressions en France et commises par la France, mais aussi permettre aux personnes concernées de le faire comme elles l’entendent. Enfin, comment ne pas aborder le thème de l’écologie. Il me semble qu’il faut éclaircir dès à présent la relation entre la gauche et l’écologie. Lorsque l’écologie se présente pour la première fois aux présidentiels de 1974 avec René Dumont, il s’agit bien de dire que l’écologie est une composante essentielle de la gauche parce que l’attitude que nous avons vis-à-vis des ressources et de l’environnement est celui de la prédation et de la surexploitation, une attitude que l’on retrouve aussi dans les autres formes de domination[7]. Par ailleurs, l’écologie s’oppose radicalement au capitalisme en ce sens que l’écologie stipule une satisfaction des besoins présents sans croissance, il ne peut y avoir d’écologie sans la fin du capitalisme parce que les deux sont diamétralement opposés dans leur fondement même.

Ensuite, comme le rappelait quelques candidat·e·s à la présidentielle, il y a une nécessité de radicalité parce que la réalité est radicale. La radicalité appelle à changer de paradigme politique, de penser des rapports sociaux complètement différents et d’en terminer avec les hiérarchies sociales et les injustices. La définition la plus objective de la radicalité c’est de prendre le problème à la racine, en ce sens c’est la seule manière de changer les choses puisqu’elle se pose la question de la cause première d’un effet. Notre candidat se doit donc de l’être. Par ailleurs, je pense que la gauche est nécessairement radicale, puisque pour en finir avec la pauvreté et les souffrances sociale il faut redéfinir les rapports de pouvoir, et il n’est pas possible d’avancer dans cette voix avec un candidat social-démocrate. Leur appareil idéologique, qui est celui d’Hollande, ne permet pas de proposer des politiques contraignants les grandes fortunes, leur politique n’aboutit qu’à une désillusion toujours plus grande de la politique, et notamment une décrédibilisation du signifiant « gauche », et donc à éloigner les gens de notre camp. Alors que la gauche se revendique pour la justice sociale, les actes du PS sont contradictoires et brouillent la signification des mots et les identités politiques, Frédéric Lordon l’avait mentionné dans une conférence à HEC où il citait l’ouvrage de Jean Pierre Garnier et Louis Janover qui s’intitule La deuxième droite, publié en 1988, en référence au PS[8].  Par ailleurs, l’enjeu de cette présidentielle comme de la vie politique depuis 2017 est de reformer le cadre politique et redonner sens aux mots en faisant du PS une enclave de centre droit. Il ne s’agit point d’une simple lubie, il me semble maintenant évident que l’appareil idéologique de ce parti, aussi moribond soit-il, est attenant au libre marché, au racisme perçu comme individuel et moral. Ce ne sont que deux exemples, mais qui montrent qu’il n’est guère possible de former une alliance en vue de mener une politique conséquente avec ce parti. Une des raisons de ce texte est aussi d’indiquer qu’il ne faut pas en vouloir à la gauche ni à Jean-Luc Mélenchon en particulier d’être là où elle en est. C’est seulement parce que le PS n’a pas respecté le signifiant gauche lorsqu’il était hégémonique. Il faut reformer une gauche avec des contours plus précis, l’éviction du PS en est un prérequis. En ce sens la clarification que souhaite faire Mélenchon depuis quelques années sur le PS est plus que légitime et il faut s’y employer ardemment.  

Aussi, sur le point précédent, il faut dire et revendiquer ce que doit être la politique : la pratique du dissensus. La gauche doit créer du dissensus et arrêter d’être molle. Le dissensus est un marqueur politique, il ne ment pas sur la politique. Cette dernière admet que pour améliorer le sort de certains groupes de population il faut priver d’autres groupes de liberté qui étaient intrinsèquement oppressifs. Le meilleur exemple est d’accepter de contraindre les plus hauts revenus et plus grosses fortunes à la diminution de leur pouvoir sur la politique économique afin de pouvoir favoriser les classes travailleuses, augmenter les salaires, aider les agriculteurices, revenir à une retraite à 60 ans, passer à 32h de travail. Bourdieu avait indiqué fort à propos que le social est relationnel, il voulait indiquer que ce qui arrive en politique à une personne implique un certain nombre d’autres personnes. De sorte que la diminution du temps de travail à 32h sans modification de salaire entraîne une baisse des profits des grands groupes. On donne en reprenant. Il me semble que ce n’est pas un détail mais plutôt un prérequis qu’il faudra faire accepter à chacun et chacune comme étant la base d’une politique radicale. Regardez un débat, et regardez quelle personnalité censée être de gauche ne vas essayer de froisser personne, vous pouvez être sur qu’il fera une politique classique qui ne brusquera pas les grands capitalistes.

Alors pourquoi Mélenchon ? Il ne faut pas mentir. C’est Mélenchon parce que c’est le candidat de gauche « radicale » le plus à même de gagner et qui pense à la fois à la domination capitaliste mais aussi aux autres formes de domination. Pour s’en convaincre, il faut écouter sa récente intervention à l’ESCP où il traite à la fois de capitalisme, de racisme systémique dans la police comme de patriarcat.  L’Avenir en Commun propose des mesures universellement saluées, considéré par des associations spécialisées dans chaque question comme étant le programme le plus à même de changer les choses[9]. Ça c’est pour le côté programme. En ce qui concerne la personnalité, elle fait bien plus débat. En 2017 il avait recueilli 30% des votes des jeunes entre 18 et 24 ans, beaucoup d’entre nous avaient grandi avec lui, il a participé à forger notre culture politique et à suivre les aspirations des jeunes, notamment en donnant une importance fondamentale au climat, à travers l’éco-socialisme[10]. Il est aussi apprécié par nombre de militants communistes qui se retrouvent chez cet homme du milieu du XXe siècle avec une verve acerbe et un bagout à la Marchais, dans lequel ils trouvent sa défense des ouvriers et son comportement anti-élitiste. Puis il y a sa colère et son franc parler, que je souhaiterais défendre comme étant l’expression d’une réelle abhorration de l’ordre actuel, c’est une saine colère. René Dumont disait justement, « il ne faut plus parler, il faut hurler, parce que nous allons droit à la mort [11]». Qui aujourd’hui défend la liberté de porter le foulard comme de s’habiller avec un croc-top, sinon Mélenchon, Rousseau et le NPA ? Qui défend une augmentation drastique du salaire des femmes à celui des hommes ? Une augmentation du SMIC à 1400€ ? La généralisation de la sécurité sociale à tous les pans de la société et des soins pour toutes et tous (ce n’est pas une petite mesure) ? Une augmentation du nombre d’agriculteurices ? Il faut donc cesser momentanément, chacun individuellement de détester Mélenchon, comme de l’adorer, pour voir ce qu’il est. En tant que président, il pourrait permettre à nombre de personnes de se voir soulager des souffrances, et c’est la première chose que nous devons nous demander quand nous votons.

Maintenant je ne souhaite pas idéaliser Jean-Luc Mélenchon. D’une part parce qu’il n’est pas parfait et d’autre part parce qu’il serait dangereux d’idéaliser un homme politique. Le candidat de la France Insoumise a en effet, dans son programme même, et surtout là, des mesures qui ne vont pas dans le sens d’une politique radicale de réduction des oppressions. Comme l’indique le STRASS, syndicat des travailleureuses du sexe, il ne propose rien pour soulager la vie de ces travailleureuses. Il n’est pas mention d’une dépénalisation, il serait même plutôt pour un abolitionnisme[12]. Il y a donc ce problème. Celui aussi de cette proposition de service civique universel, qui nous fait revenir à un simili service militaire, dont nous n’avons pas besoin et qui surtout enrégimente encore les individus dans un État. Bref, Mélenchon a de nombreuses prises de position suspecte, pour ne pas dire antagoniques avec l’esprit de la gauche. C’est pour cette raison que nous devons rester vigilant·e·s sur sa candidature, voter pour lui pour tout ce qu’il pourrait apporter mais surtout le contraindre à ne pas faire les mesures problématiques qu’il pourrait avoir dans son programme ou que les forces conservatrices pourraient le pousser à prendre. Il faut donc critiquer Mélenchon sur son programme et ses idées, ses prises de parole publiques – qu’il faut pondérer avec l’aspect communicationnel – et toujours le critiquer depuis sa gauche, en le radicalisant, en l’obligeant à dépénaliser la prostitution par exemple. Notons d’ailleurs que c’est le NPA et des organisations comme le STRASS qui l’attaque de la manière la plus juste, puisque c’est sur ses prises de position et non sur sa personnalité. Lnt’attaque sur la personnalité ne serait-elle pas alors l’expression d’un manque d’argument contre sa politique ? Quand nous avons du contenu critique à sa gauche, il est aisé de critiquer Mélenchon politiquement.

Enfin, il faut arrêter de vouloir une « union de la gauche » (dans ces termes précis). Cette expression est vide de sens, elle ne veut strictement rien dire. Une telle union est impossible, on ne fait Union qu’avec des groupes qui partagent une idée générale commune et quelques grandes lignes d’ensembles. Il est inconcevable de faire une union avec Anne Hidalgo qui a soutenu le projet de loi sécurité globale alors que nous avons manifesté contre, nous ne pouvons pas faire une union derrière Arnaud Montebourg alors qu’il parle de souverainisme comme le fait Michel Onfray, en écartant la raison qui pousse chacun·e à s’en revendiquer. Plus encore, la candidature Christiane Taubira n’est souhaitée que par une minorité de personnes se désignant comme de gauche. C’est une fausse bonne idée. Elle est diplômée d’économie mais n’en parle jamais et a par le passé défendu des idées sociales-libérales proches du centre droit, ce qui va à l’encontre d’une personne de gauche. Il faut cesser de se cacher derrière cette figure, qui fait certes plaisir à entendre mais qui n’a rien de radicale et qui ne changera pas le quotidien des gens, voire qui risque de l’aggraver. En revanche, nous pouvons penser une candidature unique entre Jean-Luc Mélenchon, Sandrine Rousseau et d’autres représentant·e·s. Il me semble même envisageable de faire une union avec le N.P.A, où ils garderaient une partie de la tranche horaire qui est dûe à la France Insoumise et où ils pourraient quand même diffuser leurs idées. Par ailleurs, cette alliance pourrait permettre de gauchir le discours de Mélenchon tout en lui donnant un aspect plus acceptable pour une partie de la population.

Pour terminer, il faut bien se dire que pour avoir un·e candidat·e à notre hauteur, il faut être de bon·ne·s électeurices. Il faut se concentrer sur le programme, prendre en compte l’aspect communicationnel et les problèmes inhérents à l’élection, arrêter l’attitude morale pour avoir en tête les questions d’efficacité. Les candidat·e·s ne seront jamais parfaits, il ne sert à rien de l’espérer. Si ce texte semble ne pas laisser de choix ni de débat, il souhaite recentrer le débat sur les questions d’efficacité. Peut-être que le vote ne devrait pas être utiliser comme outil et que nous devrions collectivement ne pas voter, mais cela ne doit pas être moral et doit être débattu pour qu’il soit utile, si tant est qu’on le croit. De même, ce que je mentionne sur Mélenchon, peut concerner un·e autre candidat·e, le tout étant de débattre des questions d’efficacité. Peut-être qu’il pourrait être bon à certaines personnalités et associations, autant qu’elles peuvent le faire, de prendre position, en tenant ce même discours, en essayant de rassembler les gentes autour d’une candidature. Le contexte ne nous permet pas de se demander ce qui est moral, mais ce qui est efficace.

[1] Concept défendu par Juliet Drouar dans un billet de Blog sur Médiapart. Cette notion est construite par homothétie avec celui de « racisé » et consiste à décrire toutes les personnes oppressées par la domination patriarcale.

[2] SARTRE Jean-Paul, « Élections, pièges à cons », in Les temps modernes, n°318, Janvier 1973.

[3] Frédéric Lordon propose une expérience de pensée à partir de la possibilité de l’hypothèse de l’élection Mélenchon. La conclusion qu’il en tire c’est que pour notre camp, l’élection présidentielle n’est rien sans un mouvement contestataire de gauche et un soutien massif. Lordon Frédéric, Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent... Conversation avec Félix Boggio Éwangé-Épée, Paris, France, La Fabrique éditions, 2019.

[4] Gelderloos Peter, Comment la non-violence protège l’État. Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux, trad. Nicolas Casaux et trad. Fontenay, Paris, Éditions LIBRE, 2018.

[5] Sartre Jean-Paul, L’existentialisme est un humanisme, Paris, France, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1996.

[6] Virginie Despentes, « Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème … », lu par Augustin Trapenard dans Lettres d’Intérieur

[7] Ce qui se représente par le concept d’éco-féminisme, notamment mis en avant par Sandrine Rousseau dans sa campagne à la primaire écologiste.

[8] LORDON Fréderic, HEC débats, Conférence – Présidentielles 2017, Nuit Debout, Capitalisme, 21 septembre 2016 (Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=9JwBlI0xf_k&ab_channel=HECD%C3%A9bats)

[9] LEDOUX-LANVIN George, « Présidentielles 2017 : revue des études de 20 ONG et experts, les avis sont unanimes », Blog de Médiapart, 16 avril 2017 : https://blogs.mediapart.fr/georges-ledoux-lanvin/blog/160417/presidentielles-2017-revue-des-etudes-de-20-ong-et-experts-les-avis-sont-unanimes

[10] 1er tour élection présidentielle, sociologie des électorats et profils des abstentionnistes, Ipsos/Sopra steria

[11]«  1974 : René Dumont ‘’nous allons à l’effondrement total de notre planète’’ », France Info INA : https://www.youtube.com/watch?v=-Vb8MrZQK7g&ab_channel=INAActu.

[12] Dans un thread Twitter, le STRASS a expliqué que l’utilisation du concept d’abolitionnisme est ambiguë. Sa valeur d’usage a évolué avec le temps et avec les corps idéologiques. Mais apriori la France Insoumise se soucis peu de ces travailleurs et travailleuses, qui sont par ailleurs pour parti des personnes LGBTQI+ et qui vivent donc une oppression supplémentaire.

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