Eh bien qu'ils se suicident!

Est-ce un hasard de l'actualité qui rapproche le suicide d'une directrice d'école, la manifestation de policiers rappelant le nombre des suicides dans la profession et le procès des suicides à France Télécom?

Pour ne s'en tenir qu'à quelques exemples parmi d'autres moins connus ou médiatisés, il y a ces temps-ci quelque chose de morbide dans notre société moderne et libérale. Une directrice d'école expérimentée à quelques années de la retraite, se suicide à Pantin presque au moment où des policiers manifestent contre la dégradation de leurs conditions de travail en rappelant le nombre de suicides dans leur profession depuis le début de l'année, et un mois après que le procès de France Télécom a rappelé à qui les avait oubliés la vague de suicides qui avait endeuillé l'entreprise il y a quelques années.

Qu'on excuse la répétition du mot suicide, mais il flotte sur le monde du travail en général et la fonction publique en particulier une espèce de musique de mort qui devrait au minimum poser quelques questions à nos dirigeants.

Certes ceux-ci expriment la plupart du temps leur compassion avec toute la gravité souhaitable et les tous les mots de circonstance (pas les dirigeants de France Télécom toutefois), parfois ils trouvent le temps de se déplacer, créent des numéros verts (drôle de couleur pour parler de la mort!) ou des cellules psychologiques, mais quand il s'agit de se poser des questions de fond, on préfère inventer des "grands débats" façon soliloque. D'ici peu on proposera peut-être des campagnes de publicité pour lutter contre le phénomène, quoi que...

Même s'il faut garder en tête que chaque personnalité et chaque situation est différente, il y a dans cette triste liste un point commun essentiel, ce point commun est l'entreprise de destruction des services publics menée depuis des années par l'Etat et accélérée par le gouvernement de monsieur Macron qui en "assume" (le mot est à la mode chez les ministres) sans état d'âme, la violence à la fois symbolique et concrète exercée sur les agents.

Partout, dans toutes les administrations des services publics, s'exerce une pression croissante dont le prétexte est une réduction des budgets mal déguisée en rationalisation ou en redéploiement. Le résultat en est une dégradation vertigineuse des conditions de travail. Cette dégradation n'est pas seulement matérielle (certes l'état des commissariat comme celui des hôpitaux témoignent des niveaux atteints) elle est aussi visible dans la complexité décourageante des procédures nécessaires pour mettre en oeuvre la moindre initiative, dans la multiplication des réunions ou des groupes de travail à qui il n'est demandé que de valider des décisions déjà prises ou de prendre en charge les conséquences de politiques qui ne sont pas de leur ressort. Partout les agents sont soumis à une charge mentale croissante simplement pour arriver à faire leur travail.

Cette pression est peut-être plus perverse encore dans la manière dont l'état a fait évoluer sa relation à ses fonctionnaires comme à ses vacataires au fil des années. Partout se développe une pression hiérarchique qui se traduit par une insistance croissante sur les "devoirs" du fonctionnaire, son "devoir de réserve" et son obéissance. Le ton des notes internes est systématiquement comminatoire (Mr Blanquer de ce point de vue est un exemple parfait), les menaces permanentes, l'écoute et la concertation, caricaturées ou inexistantes.

A quoi s'ajoute ces derniers temps une évidente violence symbolique qui se déploie dans le discours du gouvernement à travers les médias. Qu'on se rappelle comment la réforme de la SNCF avait donné lieu à de longs développement sur les privilèges des cheminots! Ce ton se retrouve directement ou insidieusement dans pratiquement toutes les prises de paroles concernant la fonction publique à qui l'on impute à longueur de journée son coût soi-disant exhorbitant, son prétendu corporatisme, son passéisme ou naturellement ses prilvilèges.

Et même quand monsieur Castaner vante l'engagement de ses policiers, ses discours résonnent dans des commissariats toujours plus délabrés et pour des missions de plus en plus dommageables moralement engagées contre des migrants ou des citoyens qui exercent leur droit de manifester.

Quand un mépris complaisamment relayé rejoint la dérive autoritaire et l'obession comptable la plus étroite, c'est le contrat moral liant l'état à ses agents qui se défait.

Et pendant que nous y sommes, ajoutons à cette rupture de contrat moral la manière dont le gouvernement piétine sans vergogne celui des régimes de retraites qui était une part essentielle de ce contrat dont on change les termes avec le cynisme le plus total.

Ce constat, il est hélas facile de l'étendre à l'ensemble du monde du travail. On se suicide aussi beaucoup chez les agriculteurs, les artisans, les salariés ou les employés. Le managment de la pression maximale est devenu la règle, il est officiellement acquis que les individus ne sont rien, sauf en termes comptables, des coûts, leur qualité de vie n'est jamais un élément pertinent.

Alors laissons de côté les fragilités individuelles, pas plus que la violence du monde du travail, elles ne datent d'aujourd'hui, mais là où le droit et la législation avaient lentement évolué vers plus d'équilibre, la dégradation brutale des relations sociales incombe essentiellement à ceux qui étant en charge du fonctionnement de nos sociétés, font le choix, par aveuglement idéologique, par cynisme ou par indifférence, d'en sacrifier les membres, c'est-à-dire au gouvernement, aux grands "décideurs" et aux "classes dirigeantes".

Il serait temps d'aditionner un plus un pour se demander si, des rives de la Méditerranée aux écoles, en passant par les hôpitaux et les commissariats, nous n'entrons pas de plein pieds dans un nouveau type de gestion des ressources humaines : le management par la mort.

 

 

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