Tristes tropisme : la gauche, le peuple et l'essentialisme

Autour de la construction de l'article d'E Plenel "derrière la question du racisme anti-blanc, la persistance française de la question coloniale" Quelques idées sur une gauche qui perd parce qu’elle s'est laissée envahir par des représentations de droite…

Il ne s’agit pas ici de revenir sur les innombrables trahisons de la « gauche de gouvernement », de François Miterrand à François Hollande, elles sont amplement documentées un peu partout, mais de soulever quelques questions qui me sont venues à l’esprit ces derniers temps en écoutant parler des dirigeants et des militants de la gauche politique.

 

L’idée m’est venu du dernier article d’Edwy Plenel sur Médiapart à propos du fantasme du racisme anti blanc et de la persistance de la question coloniale en France, moins d'ailleurs pour son contenu que pour son écriture.

J’ai lu l’article avec attention, j’ai retrouvé, comme toujours avec bonheur les évocations de Frantz Fanon ou d’Aimé Césaire, mais je n’ai pu me défaire d’un malaise face à l’argumentaire, pourtant en grande partie valable, déployé par l’auteur (parfait représentat de l’homme blanc dominant au passage) sans pouvoir dans un premier temps définir précisément d’où venait ce malaise…

Et puis j’ai eu l’occasion de déjeuner hier avec de vieux amis, jeunes retraités de la fonction publique, tous gens de gauche, impliqués dans nos grands combats sociétaux, attentifs aux questions environnementales et donnant de leur temps sans compter pour des causes totalement incontestables comme l’aide aux migrants ou aux sans abris, l’action culturelle ou l’éducation populaire.

Et croyez bien qu’il n’y nulle ironie dans la phrase précédente, bien au contraire, ce sont des gens dont je respecte profondément l’engagement, pourtant j’ai éprouvé face à beaucoup de leurs arguments un certain malaise : le même finalement que j’avais ressenti à la lecture du texte d’Edwy Plenel.

 

J'ai soudain eu le sentiment de percevoir des constantes dans la manière dont se déployaient les arguments

Dit mon ami ex-socialiste à propos des déficits de la sécurite sociale : « il faudra bien que les gens se prennent en main sur leur santé et arrêtent de consommer des antibiotiques à tout va...

Dit mon ami EELV propos du dérèglement climatique (et un tout petit peu aussi des « gilets jaunes »)  : « Il va quand même falloir que les gens comprennent qu’une taxe sur les carburants est absolument nécessaire ! »

Edwy Plenel a sans aucun doute une autre habitude l’argumentation et donc une présentation plus subtile du même genre de glissement sémantique, il s’agira donc ici de l’emploi de l’expression « française » entendue sous le sens « des Français » puis peut-être «des Blancs » ?

A chacun d’en juger, j’en garde l’impression d’un flou sémantique qui interpelle.

Ce qui me frappe de plus en plus dans les discours « de gauche » depuis quelques années, c’est donc cela : un drôle de rapport « aux gens » c’est à dire « au peuple », c’est à dire aux « classes populaires ».

S’il y a une attitude qui distingue essentiellement la droite de la gauche à mes yeux, c’est justement ce rapport au "peuple". Là où la pensée de droite essentialise, stigmatise, culpabilise, impose et exerce une violence de classe au nom de présupposés moraux à géométrie variable mais conforme à ses intérêts économiques (ce qu’E Macron et son gouvernement représentent parfaitement quand il s’agit de contraindre les chômeurs ou d’imposer le report de l’âge dela retraite), la pensée de gauche se déploie normalement sur la conscience et l’analyse des conditions sociales ou culturelles qui déterminent tel ou tel comportement des classes dominées et s’intéresse aux mécanismes produisant cette domination, y compris culturelle.

Là où la droite considère sans état d’âme que la pauvreté ou la fragilité sociale (avec toutes ses conséquences sur les représentations de ceux qui en sont victimes) relèvent de la responsabilité voire de la nature des pauvres qu’il est donc légitime de contraindre et de soumettre, il allait de la définition même de la pensée de gauche de considérer d'abord les conditions produisant cette pauvreté ou ces représentations qu’il était essentiel de faire évoluer.

 

Il me semble hélas que depuis de nombreuses années maintenant un trop grand nombre de gens se disant de gauche ont adopté avec un enthousiasme assez effrayant (et peut-être inconscient) la même posture que la droite quand il s’agit de parler du peuple en le pensant comme un objet largement essentialisé que l’on se laisse volontiers aller à stigmatiser quand il n’a pas l’amabilité d’ écouter et de suivre.

Puisque la gauche « responsable » issue du PS ou de la mouvance écologiste a renoncé à tout revendication réelle de transformation radicale du système économique pour des raisons dont il est à craindre qu’elles soient en partie sociologiques pour ne pas dire de classe, cela vaut particulièrement pour les grands sujets de société qui sont devenus son refuge idéologique même si elle s’y fait doubler avec une belle constance par une droite plus manoeuvrière et plus cynique, mieux apte à trancher en cas de besoin (de la pauvre demi-mesure du PACS à une loi sur la PMA que Hollande n’avait pas osé présenter et qui va devenir un fleuron de l’ère Macron ).

« La France » d’Edwy Plenel n’est pas guérie de la question coloniale affirme le titre de l’article (la « persistance française », cela veut bien dire « de la France » ?). Mettons, mais la France cela veut dire quoi ?

La France éternelle ? Les Français ? Le peuple français ?

En lisant le texte on trouve des éléments d’analyse qui pointent tous vers les classes dirigeantes et les propagandistes zélés qui instrumentalisent le racisme d’hier et d’aujourd’hui, mais le tout se place dans un essentialisme confortable (les Blancs) qui relève bien plus des mécanismes d’une pensée de droite que d’une pensée de gauche.

Pourquoi ne pas titrer clairement que les élites économiques et donc pour une large part culturelles ou au moins médiatiques françaises (donc blanches d'accord) sont restées vautrées dans un post colonialisme destructeur qui leur a permis de s’engraisser de profits gigantesques ? En quoi cela est-il par définition le cas de l’ensemble des Français, ou des Blancs, puisque les citoyens français sont bien loin d’être tous des blancs.

Pourquoi ce réflexe chez mon ami ex-socialiste de dénoncer l’irresponsabilité des « Gens » dans la consommation de médicaments quand une réflexion de gauche devrait le conduire à considérer que cette surconsommation doit probablement beaucoup plus aux intérêts du secteur médico-pharmaceutique et aux conditions concrètes du travail et de la vie quotidienne qui sont le résultat direct de la destructuration du monde du travail ?

Pourquoi cette véhémence chez mon ami écologiste à stigmatiser les « Gens » qui ont occupé les rond-points en réaction à la taxe sur le carburant alors qu’une pensée de gauche devrait le conduire au minimum à une réflexion sur le bilan carbone comparé des riches et des pauvres, à défaut d’un engagement fort pour un changement de modèle économique capable de servir son objectif ?

Il y a là bien des glissement imprévus, comme ceux qui conduisent parfois à considérer que puisqu’il n’est décidément plus possible d’agir au niveau global (et puis on n’en a plus tellement envie finalement), on va agir au niveau des individus, sur le terrain. Ah tiens, sur « les Gens » directement à qui il importe désormais de « faire prendre conscience », sans se rendre compte que cette action pourtant si honorable risque fort d’apparaître surtout comme une pression morale supplémentaire parce qu’elle ne se connecte avec aucune proposition d’ensemble crédible.

Venir sur un rond-point, jeune retraité, avec son vélo électrique pour convaincre un artisan de la nécessité qu’il y a à taxer davantage le gazole n’est pas inconvenant en soit, mais faute d’un projet économmique qui produise un écho crédible chez l’auditeur cela risque fort de tourner au dialogue de sourd.

Expliquer au café en face de chez moi, peuplé pour moitié de chômeurs et de précaires que :

« Les Blancs, sont un groupe social produit par le racisme lui-même : ils sont blancs parce qu’ils entretiennent un rapport de domination particulier avec les groupes racisés, parce qu’ils sont distingués des non-Blancs, parce qu’ils occupent, toutes choses égales par ailleurs, une position sociale et symbolique qui leur est supérieure. »

n’est pas nécessairement faux, mais risque fort d’avoir du mal à convaincre qui que ce soit !

(Même si plusieurs aspects de la formulation me gênent dans ce passage, je n’ai pas lu le blog de Mélusine, je vais le faire de ce pas, et je ne critique donc pas ses écrits : la citation n’est ici prise que comme un des arguments utilisés dans l’article d'E Plenel)

 

Pour trop de gens de gauche, depuis qu’une bonne part des classes populaires ne votent plus ou votent pour le Rassemblement National, les Français (blancs?) sont racistes, les Français (id) sont irresponsables face au réchauffement climatique, les Français (id) sont homophobes etc etc : il n’y a pas besoin de chercher bien loin dans les discours ou les prises de paroles publiques ou privées pour s’apercevoir, que réduit à l’essentiel, bien des argumentaires se résument à quelques postulats de ce genre. Et pour ceux qui auraient quelques restes de scrupules le bonnet de nuit du « populisme » est l’anesthésiant mental parfait.

Se poser la question du pourquoi ces évolutions des classes populaires françaises matraquées par quarante ans de chômage de masse, de précarisation, de pression mentale et de propagande libérale culpabilisatrice paraît hors de portée de beaucoup. Se demander pourquoi, à tant parler au nom du peuple (parce qu’on en comprend beaucoup mieux que lui les besoins, les aspirations et surtout les limitations, parce qu’on est tellement légitimement fondé à lui faire la morale) on en est devenu inaudible pour « le peuple » qui ne correspond plus aux schémas de pensée brouillés que l’on répète et qu’on n’a guère envie de connaître.

Demain, notre cher président (celui pour qui « la gauche responsable » a demandé au peuple de voter avec tellement d'autorité) va lancer un nauséeux débat sur la « question » de l’immigration. Il va le faire pour des raisons tactiques, il ne va pas le faire contre le Rassemblement National dont il a bien trop besoin pour se faire réélire, il va le faire contre "la gauche responsable » ou ce qu’ils en reste (il a du reste annoncé la couleur avec ses « bobos ») pour achever de l’atomiser et de la décrédibiliser maintenant qu’il a réussi avec son aide à marginaliser la France Insoumise.

Les gens de cette « gauche responsable » vont se battre à juste titre contre cette dérive détestable, et ils vont perdre parce qu’à avoir tellement perdu de vue la réalité des classes populaires, ils sont devenus inaudibles pour elles parce que la structure essentielle leurs discours et de leur représentation du "peuple" se distingue vraiment très mal de la droite. Ils risquent fort de rester à leurs yeux « les bobos », incapables même de faire passer auprès de ce « peuple » la simple idée que cette étiquette leur a été astucieusement accolée par un des représentants les plus arrogants de la haute bourgeoisie qui les assassine !

 

 

 

 

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