Un naufrage bien peu médiatisé

Le 1er Mars sombrait au large des côtes françaises le "Grande America", navire au nom symbolique qui emportait d'Allemagne vers le Maroc des voitures et des marchandises diverses. Il avait besoin pour ce voyage de 2200 tonnes de fioul lourd comme carburant... Un naufrage finalement peu médiatisé qui aurait pourtant tout pour faire un symbole.

Le 1er Mars sombrait au large des côtes françaises le "Grande America", navire au nom symbolique armé par une compagnie italienne qui emportait de l'Allemagne vers le Maroc des voitures et des containers chargés de marchandises diverses dont... des Ships. il avait besoin pour ce voyage de 2200 tonnes de fioul lourd comme carburant...

Cet accident, a donné lieu à l'ouverture d'une enquête pour "pollution accidentelle" et paraît laisser les principaux médias relativement indifférents à l'heure de la préparation des élections européennes et des manifestations sur le climats de quelques jeunes esprits bien intentionnés mais légèrement ridicules. Bien-sûr, si demain des galettes d'hydrocarbure viennent polluer massivement les côtes françaises, on en reparlera! On s'inquiétera pour le devenir du secteur ostréicole et on posera gravement la question du manque à gagner pour la saison touristique.

Pourtant d'ici là on pourrait éventuellement trouver l'occasion de se poser quelques questions...

Car il a tout pour faire symbole, ce "Grande América", ne serait-ce que par son nom, résumé d'un modèle économique à lui tout seul, mais plus encore si l'on reprend quelques pauvres éléments de ce que l'on lit de cette belle aventure des temps modernes. Finalement il y aurait même matière à être édifié si l'on prenait un peu de temps pour cela.

2000 véhicules venus d'Allemagne et envoyés au Maroc : que de moteurs (et combien de diesels?) pour améliorer la qualité des transports et de l'air en Afrique du Nord, et combien de véhicules qui auraient au pire pu être fabriqués localement quand un certain nombre d'autres font naturellement le trajet inverse. Mais la qualité allemande à un prix!

Des containers chargés de denrées diverses "dont certaines sont dangereuses", mais dont un qui, a été sauvé et remorqué jusqu'à La Rochelle, contenait 20 tonnes de "ships"... Que voilà un produit de haute technologie, évidemment impossible à produire sur place, et dont l'intérêt alimentaire (hors une haute teneur en sel) est totalement sans intérêt. Celui-ci au moins méritait indubitablement le bilan carbone nécessaire à son transport!

Et combien d'autres articles de toute première nécessité pour lesquel il fallait impérativement embarquer et brûler 2200 tonnes de fioul lourd, fortement polluant mais fort heureusement exempt de toute taxe publique ou environnementale? Ce fioul fuit désormais tranquillement et il va encore falloir dépenser des millions d'Euros (et des centaines de tonnes de fioul) pour éviter qu'il ne vienne souiller les côtes ouest du continent européen et fragiliser un peu plus encore un éco-système déjà bien mis à mal.

Des "Grande América", il en navigue tous les ans des milliers. Tous transportent des cargaisons aussi indispensables à la survie de l'humanité, et s'il ne font pas tous naufrage, ils brûlent allègrement le même carburant qui fait voler nos avions pour conduire des touristes vers des destinations paradisiaques...

Il me semble qu'il serait temps, plus que temps, de faire de ce genre d'affaire des objets de réflexion de premier plan. De la rappeler sans cesse à l'attention de notre génération confrontée à la dégradation rapide de l'environnement planétaire. Il souligne de la manière la plus crue le caractère destructeur et aberrant de notre système de production mondialisé, de notre société de consommation et de notre rapport aux problèmes environnementaux. Il serait temps que les médias s'en emparent, le décortiquent et le brandissent devant tous ceux, écologistes ou pas, qui briguent par exemple un mandat de député européen sous une bannière ou sous une autre!

Mais non, ce fioul, ces chips et ces bagnoles ont fait un peu du merveilleux PIB allemand. Leur destruction, soyons heureux, fera un peu du PIB de la France.

On préfère se glorifier d'une croissance 2018 meilleure que prévue sans s'intéresser à son bilan carbone. On se réjouit de l'impressionnant contrat signé par Airbus en Chine pour des avions qui serviront essentiellement à des déplacements parfaitement inutiles mais dont, rassurons-nous, le carburant sera détaxé...

Alors soyons sérieux, en dépit de quelques discours de circonstance, tant que l'on continuera à glorifier dans nos médias la "Croissance" et le "multilatéralisme commercial" juste à côté de l'entrefilet évoquant ce genre de "fait divers", il faudra reconnaître clairement que : "la destruction de l'écosystème planétaire, monsieur, tout le monde s'en fout!"

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