Le monde d'après, sans Yalta

Alors que de nombreuses questions se posent aujourd'hui sur ce que pourrait être le monde de l’après-pandémie, quels enseignements pouvons nous tirer de la conférence de Yalta en 1945 qui a fondé notre système international, pour mieux le comprendre et le réformer ?

Security Council Considers Situation in Libya  - A view of the observers’ gallery in the Security Council Chamber during the Council’s meeting on the situation in Libya. © UN Photo/Cia Pak Security Council Considers Situation in Libya - A view of the observers’ gallery in the Security Council Chamber during the Council’s meeting on the situation in Libya. © UN Photo/Cia Pak

A l’occasion des célébrations du 8 mai, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian déclarait devant ses pairs du Conseil de sécurité de l’ONU vouloir « refonder l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale – en nous inspirant de l’esprit de la Conférence de San Francisco, plutôt que de celui de Yalta ». Ces propos s’inscrivent dans un contexte où la gestion et les premières réponses apportées à la pandémie du Covid-19 ont mis sur le devant de la scène l’ensemble des institutions qui composent la Communauté internationale. Plus qu’aucune autre crise, elle en a souligné leurs faiblesses structurelles.

Un système international conçu en 1945 selon les problématiques du XXème siècle

En février 1945 trois chefs de guerre du camp occidental (W. Churchill, F. Roosevelt et J. Staline) se réunirent au bord de la mer Noire. Lors de cette conférence de Yalta furent pensés la fin de la Seconde Guerre mondiale et la structuration d’un « monde d’après ». Un « monde d’après » qui régit encore majoritairement les relations entre Etats avec l’Organisation des Nations unies (ONU), stipulée dans les accords de Yalta.

A ce jour, aucun organisme international créé au siècle dernier n’a réussi – pour différentes raisons – à tirer son épingle du jeu aux yeux des opinions publiques dans cette crise sanitaire : système onusien (ONU, OMS, etc.), organismes de coopération régionale (Union européenne), cercles de discussions entre les premières puissances économiques (G7, G20)… Le Covid-19, symptôme de l’inadéquation croissante entre nos institutions internationales et des enjeux exigeant concertations et réponses au niveau mondial ?

Arrêtons-nous à la genèse de cet ordre de Yalta afin d’en rappeler deux faiblesses structurelles. Premièrement il a été élaboré et mis en place alors que l’Afrique et l’Asie étaient encore en grande partie sous domination coloniale. Cette architecture de l’exclusion est toujours présente au cœur des organes décisionnaires mondiaux – comme le rappelle la composition du Conseil de sécurité de l’ONU. Notons également que ces institutions n’ont pas été conçues en tenant compte d’acteurs et défis aujourd'hui centraux : la place des femmes, le rôle des citoyens, la gestion des communs. Pourtant, paradoxalement, les institutions onusiennes en sont devenues au fil des ans – et trop souvent seules – les garantes !

Que représente la « sauvegarde de la paix et de la sécurité », indiquée dans le communiqué final de Yalta et devant guider la future ONU si elle n’est pas conçue dans une acception large ? Que les armes se taisent, certes, mais quid de la paix sociale, de la sécurité alimentaire, de la sécurité économique et, aujourd’hui nous le voyons bien, d’une sauvegarde de notre santé – collective et individuelle ? Autant d’éléments auxquels doivent répondre les 17 Objectifs de développement durable adoptés en 2015 par la majorité des Etats du monde, et devant être atteint dans 10 ans. Ils devraient être l’assise d’un nouvel horizon commun, la base d’une véritable coopération internationale.

Repenser collectivement un  système international soutenable

Nous le pressentons, le monde a besoin de remettre sur pied de nouvelles institutions de collaboration, de dialogue et de planification pour répondre aux enjeux du siècle.

Ces dernières années les négociations sur le climat et la préservation de la biodiversité, lors des COP – sous l’égide des Nations Unies – ou au sein des Etats, ont permis aux mouvements de la société civile d’acquérir un nouveau rôle, sur l’ensemble des continents : faire pression, être en appui des gouvernements pour les pousser à plus d’audace et d’action sur l’agenda climatique. Peut-être y a-t-il quelque chose à tirer de ce mouvement fécond, alors que cette pandémie laisse entrevoir des défis qui, comme le dérèglement climatique, ne connaissent pas de frontières et appelleront des réponses nécessairement pensées et conçues hors des seuls cadres nationaux.

La force et la légitimité des institutions internationales ne peuvent plus s’établir sans l’apport des mouvements de la société civile, en complément de celui des Etats. Capitalisons sur les forces et le dynamisme des mobilisations internationales révélés depuis la COP 21. Tirons-en une méthode pour réformer cette Communauté internationale, ouverte à l’ensemble des parties prenantes : forces économiques, collectifs de citoyens et associations, Etats…

Les institutions internationales sont nées de moments de rupture ayant marqué les sociétés à travers la planète – notamment de deux guerres mondiales. Des milliards d’êtres humains sont aujourd'hui confrontés simultanément à un même événement rappelant nos interdépendances, nos forces et faiblesses mutuelles. En 1945 les accords de Yalta mentionnaient « l’obligation sacrée que nos gouvernements ont contractée vis-à-vis de nos peuples et du monde entier » de faire respecter cet ordre nouveau et ses valeurs. A quelle obligation sacrée supérieure à la préservation de la vie et de la biodiversité obéissent aujourd'hui les gouvernements vis-à-vis de leurs peuples et du monde ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.