Adieu Pliouchtch !

Léonid Pliouchtch nous a quittés. Divers hommages lui sont rendus dans les médias, qui relatent son combat de dissident contre le totalitarisme soviétique, les répressions qu’il subit, la souffrance de l’ultime et  tragique épreuve de l’enfermement psychiatrique, mais aussi son courage et sa résistance, sa lucidité politique intacte, et sa volonté de fer.

Qu’on me permette un mot sur l’autre versant de L’affaire Pliouchtch , la lutte mondiale  de ceux qui ont réussi à bousculer le pouvoir totalitaire de Moscou en lui arrachant la libération de ce mathématicien rendu politiquement trop encombrant .

Ils sont trois mathématiciens français : deux d’entre eux alors fort illustres, Henri Cartan et Laurent Schwartz, et un troisième alors tout jeune, Michel Broué (actuel président de la Société des Amis de Mediapart). Leur était venue la conviction que, plutôt que de s’en tenir à une protestation de caractère général contre les répressions politiques, il serait plus efficace de centrer des actions sur des cas concrets. C’est ce qu’ils entreprennent, en fondant un groupe international, le « Comité des Mathématiciens », qui mène campagne, en particulier, sur le cas de Léonid Pliouchtch, très gravement maltraité.  Broué est la cheville ouvrière de la campagne, appuyé dans ses contacts avec les dissidents soviétiques par Tania Mathon, amie de Sakharov. En peu de temps, le Comité réussit à mobiliser des milliers de mathématiciens dans plusieurs dizaines de pays sur l’ensemble de la planète, et à impulser un étonnant mouvement d’opinion.

Sa longue et croissante campagne est couronnée de succès à Paris, à la fin de 1975. Le Comité a reçu nombre de soutiens internationaux, en particulier de nombreuses organisations françaises. Le 23 octobre 1975 se tient dans une Mutualité archicomble à Paris, le point culminant de la campagne sous forme d’un grand meeting international ralliant des personnalités du monde entier, scientifiques, artistes, responsables associatifs, syndicaux, des socialistes, des trotskystes… Le Comité est devenu une force.

L’atmosphère est surchauffée. Les applaudissements sont frénétiques. Le porte-parole de la FEN  stigmatise les « deux chaises vides » du PCF et de la CGT qui tiennent un contre-meeting à la Porte de Versailles. Le lendemain les média font un écho considérable au meeting. Libération écrit : « une nouvelle conscience s’est peut-être éveillée ».

Le surlendemain l’éditorial de René Andrieu dans l’Humanité, « De grâce pas de leçon ! » vient enfin, laborieusement, signifier, par PCF interposé, le recul de Moscou. On pressent alors la possible victoire de la campagne du comité, son aboutissement

Et le 8 janvier 1976, Léonid Pliouchtch, en fort mauvais état, quitte l’hôpital-prison. Le 9 il retrouve sa femme et ses enfants. Le 10 ils sont à Marchegg, ville frontière côté autrichien ou les attend, parmi d’autres, Michel Broué. À Pliouchtch qui tient à s’affirmer communiste, Michel offre sa prise en charge de deux ans par la FEN, syndicat unitaire des enseignants français, anticapitaliste, démocratique, regroupant tous les courants du syndicalisme, ainsi que sa prise en charge sanitaire par la MGEN. C’est son choix immédiat. Il rejoint dans la nuit l’ambassade française  à Vienne, et nous l’accueillons le lendemain à Orly.

Une vie libre s’offre alors à Pliouchtch, logé un temps chez Michel Broué. Un mois après sa libération, il tient une conférence de presse, à la Mutualité, devant des centaines de journalistes et de télévisions du monde entier, puis la FEN l’accueille en son congrès national à Grenoble. 

Laurent Schwartz, dans ses Mémoires (« Un mathématicien aux prises avec le siècle »), écrit au sujet de la vive campagne du Comité des mathématiciens ayant conduit à la libération de Léonid Pliouchtch : « Sur ce point limité nous étions parvenus à vaincre un vaste empire… Bien sûr nous n’étions pas indifférents , Broué, Cartan et moi, au fait d’être des acteurs du commencement de la fin de l’empire soviétique. »

 Louis Astre, ancien secrétaire national de la FEN.

Voir :

http://blogs.mediapart.fr/blog/vincent-presumey/050615/leonide-pliouchtch-est-mort

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