La Ve République est morte (2/5) : l'insoluble crise de la cohabitation

Voici le deuxième article sur la mort de la Ve République. Il sera ici question de s'attacher aux causes de cette mort et ses conséquences.

Comme nous l’avons vu dans le premier article, la Ve République est présentée comme un système stable et efficace. Or, très rapidement, le régime se révèle beaucoup plus instable qu’on l’imagine. Le problème de la cohabitation et son apparente résolution vont nous conduire à une situation dangereuse et de plus en plus intenable.

L’aliénant ralliement de François Mitterrand à la Ve République

La Ve République a été faite par et pour un homme, Charles de Gaulle, et s’est révélée déterminante pour un moment particulier de l’histoire de France, la décolonisation. Cela ne veut pas dire que le succès a été totale et cela ne veut pas dire non plus que la Ve République s’est montrée totalement inadaptée par la suite, auquel cas elle aurait bien évidemment été remplacée. Non, ce n’est qu’insidieusement qu’elle s’est progressivement délitée, tout en, paradoxalement, parachevant son hégémonie. Dès le deuxième mandat de Charles de Gaulle, avec les événements de mai 681 , elle a révélé ses premiers signes d’essoufflement. Mais là, il ne s’agit encore que d’un premier signe de déclin.

C’est la conversion de François Mitterrand2 et du parti socialiste à la Ve République qui nous aura plongé dans ce superbe paradoxe : c’est au moment de son agonie qu’elle est devenue la plus forte. Le premier mandat présidentiel de François Mitterrand est en ce sens remarquable à analyser. Alors au pouvoir, les socialistes finissent par accepter ce régime qu’ils voulaient pourtant changer.

En 1986, le PS perd les élections législatives et c’est l’opposition qui se trouve majoritaire à l’Assemblée nationale3. Tout le monde se demande ce que va faire le Président de la République. Si, on en revient à l’esprit de la Constitution, à tout le moins à la façon dont Charles de Gaulle concevait ce système, François Mitterrand aurait dû démissionner. C’est ce que le général avait fait à la suite du referendum de 1969. Le choix de François Mitterrand, qui décide de rester Président, va provoquer la mort de la Ve République. Déjà, en fourvoyant ses principes fondamentaux mais également par un jeu indirect qui va radicalement biaiser l’équilibre du système électoral. Le déséquilibre va perdurer jusqu’en… 20074 et l’élection de Nicolas Sarkozy.

La cohabitation, le perpétuel déséquilibre

La première cohabitation entraîne la défaite du RPR en 1988 et donc la réélection de François Mitterrand. Mais à nouveau, les législatives sont perdues par les socialistes en 1993, et c’est la droite qui l’emporte avec un succès époustouflant. Une victoire qui fera office de cadeau empoisonné pour la droite puisque, même si cette fois le RPR triomphe aux présidentielles de 1995, c’est à la suite d’un terrible déchirement interne5 qui va les conduire à un problème insoluble. Quand François Mitterrand est élu en 1981, puis réélu en 1988, le choix de dissoudre l’Assemblée nationale semble logique, cohérent et attendu puisqu’il se retrouve face à une majorité en pleine législature6 et opposée à lui. Tout le monde s’attend à cette décision et la victoire du PS lors des législatives de 1981 et 1988 le confirme.

Or, ce n’est pas du tout le même cas de figure pour Jacques Chirac en 1995 ; le RPR l’ayant emporté seulement deux ans auparavant. La dissolution leur ferait perdre quelques sièges et serait extrêmement compliquée à gérer à cause de la guerre des droites qui vient tout juste de s’achever et qui laisse encore des traces dans le cœur même du parti7. Tout ceci va entraîner l’une des décisions les plus contestées et moquées de la présidence de Jacques Chirac : le choix de la dissolution en 19978. Cela ne manque pas, pourtant, d’une certaine logique : les échéances étaient inévitables et il tentait un coup de poker. Il espérait que la population ne le désavoue pas en seulement deux années et que la gauche serait toujours en reconstruction. C’était mésestimé le mécontentement dû à sa politique9 et sous-estimé l’ascension de Lionel Jospin10. C’est donc une situation ubuesque dans laquelle se retrouve la Ve République puisque le Président de la République est une nouvelle fois mis en cohabitation, mais cette fois, pour une grande partie de son mandat11 !

La mort de la Ve République : le passage au quinquennat

L’absence de remise en question de la Ve République à ce moment-là est absolument sidérante, mais témoigne des intérêts partidaires : le RPR a toujours été favorable à ce régime semi-présidentiel, et le PS a parfaitement su tirer profit de son fonctionnement. Pour eux, pas question de changer puisqu’ils n’en ressentent pas le besoin. Les partis ont fini par prendre le dessus sur cette République qui voulait pourtant s’affranchir de toute logique partidaire : là encore, c’est une preuve du détournement de ses objectifs initiaux.

Sa mise à mort est finalement actée le 2 octobre 2000, date de promulgation du quinquennat. Le fait que cette décision ait été soumise par referendum le 24 septembre ne change rien à l’affaire puisque le choix était restreint. On ne proposait de répondre que de manière positive ou négative ; ce n’était nullement la question du régime qui était en jeu. Et malgré 73 % de votes exprimés en faveur du changement, cela ne correspond en réalité qu’à un peu moins de 7,5 millions d’électeurs12. Un chiffre incroyablement faible pour une révision de la Constitution...

Le problème, c’est qu’en réduisant les années du mandat présidentiel de 7 sept à 5 ans, les partis ont tout simplement tué ce qui faisait l’essence même du système en réduisant considérablement la fonction présidentielle13, affiliée désormais aux législatives. Ils ont appliqué un simple correctif pour mettre fin à ce principe de cohabitation, sans remettre en cause les raisons profondes qui entraînaient cette situation. Aujourd’hui, le régime est tout aussi instable : l’alternance est devenue une réalité, mais elle n’apparaît plus comme aussi problématique. On a soigné les symptômes et non le mal.

Des conséquences sous-estimées

Ce passage au quinquennat remet profondément en question tout le système de la Ve République. Je pointe, une fois de plus, l’hypocrisie de ceux qui défendent le maintien de la Ve République alors qu’elle n’est plus du tout ce qu’elle était à l’origine. Les mêmes qui veulent à la fois la maintenir mais en même temps la changer, sans y voir, de leur part, de contraction : je pense notamment à François Hollande qui souhaite modifier la Constitution pour instaurer à un mandat présidentiel de six ans et supprimer le poste de Premier Ministre14. Mais ce serait toujours la Ve République selon lui....

Une conséquence sous-estimée de ces changements, c’est la perte d’intérêts des législatives qui ne sont plus là que pour confirmer les élections présidentielles et qui, de fait, ont finit par accroître, à l’excès, l’impact des présidentielles. L’erreur de Lionel Jospin et de Jacques Chirac ce n’est pas simplement le quinquennat, c’est aussi d’avoir accepté d’inverser le calendrier électoral15. Tout se joue désormais à un seul moment, autour d’un candidat. D’où les problèmes que l’on connaît aujourd’hui : l’hyper-méditatisation de cette élection, l’individualisation du pouvoir, la mise en avant des qualités personnelles plutôt que les idées politiques, la peopolisation des candidats, l’aspect stratégique au détriment des idéaux16, etc.

Il serait ainsi urgent de revenir à un système plus sain et de vrais élections législatives. Les idées et les programmes politiques seraient ainsi mis en avant. Malheureusement, la dernière fois qu’une élection législative a été indépendante d’une élection présidentielle c'était… en 1997 ! Et nous ne sommes pas prêts de voir la prochaine. Il faut aussi comprendre que les problèmes posés par l’alternance ne datent pas de 2012, mais apparaît dès les années 1980… Car une autre crise en est la cause : celle de la figure présidentielle qui est de plus en plus contestée. Cela fera l’objet du prochain article.


1 Les événements de Mai 68 ont indirectement entraîné la démission de Charles de Gaulle un an plus tard. Ils auront surtout révélé le décalage politique et social entre le Président et une bonne partie de la population.

2 François Mitterrand dénonçait la Ve République comme un régime autoritaire et personnel. Ses idées se retrouvent dans son livre, Le Coup d’État permanent, publié en 1964.

3 Situation inédite jusque là.

4 La « résolution » vient en 2000 avec la promulgation du quinquennat, mais l’élection de 2002 se joue aussi sur cet événement.

5 Jacques Chirac, candidat « légitime » se retrouve face à Edouard Balladur qui profite de son rôle de Premier Ministre pour s’imposer dans l’opinion et au sein de la droite. Alors que la victoire d’Edouard Balladur semble inévitable, Jacques Chirac réussit à inverser la tendance.

6 Des élections législatives ont eu lieu en 1977 et en 1986.

7 Le gouvernement d’Alain Juppé n’est composé que de chiraquiens. Or, les balladuriens sont encore nombreux à l’Assemblée nationale, dont Edouard Balladur lui-même.

8 https://www.ina.fr//video/I09082514/jacques-chirac-j-ai-decide-de-dissoudre-l-assemblee-nationale-video.html

9 Ce qui a provoqué les « grandes grèves » de 1995 : https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2018/04/19/tv-juppe-et-les-grandes-greves-de-1995_5287852_1655027.html

10 Non seulement le PS se remet de l’après François Mitterrand, mais en outre, les principaux partis de gauche forment une alliance : c’est le temps de la gauche plurielle.

11 Perdre les élections législatives après cinq ans de mandat, c’est une chose. Être mis en cohabitation après seulement deux ans et ce, pour les cinq ans à venir, c’est bien plus dramatique.

12 https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_sur_le_quinquennat_pr%C3%A9sidentiel

13 Le pouvoir reste avant tout personnel et autoritaire mais la fonction perd de son prestige.

14 Dans un ouvrage qui paraît le 23 octobre 2019, Répondre à la critique démocratique. https://www.ouest-france.fr/politique/francois-hollande/regime-presidentiel-sans-premier-ministre-mandat-de-six-ans-les-remedes-du-docteur-hollande-la-crise-6575675

15 En 2002, les législatives auraient dû avoir lieu avant les présidentielles. Les résultats auraient été bien différents !

16 Comme le principe du « vote utile ».

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