La Ve République est morte (4/5) : le piège des élections présidentielles

4e article sur l'état de la Ve République. Après avoir vu que la crise de la cohabitation et la mise en place du quinquennat ont tué cette République, puis que la figure présidentielle déclinait inéluctablement, il est temps d'étudier l'impact néfaste des élections présidentielles.

La figure présidentielle étant le socle de la Ve République, les élections présidentielles sont, de ce fait, primordiales dans la vie politique du pays. Malheureusement, le déroulement de ces élections a fait qu'elles représentent de moins en moins les choix réels des citoyens et même des politiques : les stratégies, les aléas, les campagnes, etc. ont pris le pas sur les idées. Cela s’est aggravé avec le quinquennat qui a renforcé, à l’excès, l’importance des présidentielles.

L’irruption de la stratégie au détriment des idées

Pour comprendre l’irruption de la stratégie politique dans les élections présidentielles de Ve République et leurs conséquences néfastes, il est intéressant de se focaliser sur la carrière de Jacques Chirac. Dès le début, ses réelles motivations sont évidentes : l’objectif est d’atteindre le sommet du pouvoir. Peu importe la manière et les idées. Car même le plus fidèle des chiraquiens est obligé de concéder le grand écart idéologique1 de Jacques Chirac selon les périodes, preuve de son opportunisme et révélant ainsi, comme fil conducteur de sa carrière, la volonté de devenir président. Gaulliste dans les années 702, reagannien dans les années 803, chef de fil d’une droite conservatrice et populiste au début des années 904, Jacques Chirac a parcouru tout le champ des possibles à droite5. Même au pouvoir, il est difficile de définir de manière politique, Jacques Chirac. En revanche, en tant que politicien, il fut, à n’en pas douter redoutable.

Dès 1974, il préfère trahir6 son camp pour récupérer un poste de Premier Ministre. Il se place ainsi en tant que chef de la droite. Il rompt rapidement avec Valéry Giscard d’Estaing7 et se présente aux élections présidentielles de 1988. Battu dès le premier tour, il tente un nouveau coup de poker : il mise tout sur la victoire de François Mitterrand. Celui-ci remporte l’élection. La manœuvre fonctionne pour Jacques Chirac devient ainsi le chef de l’opposition. Premier Ministre en 1986, il échoue deux ans plus tard.

Il aura ainsi perturbé, par sa tactique politicienne, les élections de 1974 et surtout 1981. En 1988, il est cependant victime d’une élection faussée par la cohabitation8.

L’homme qui n’aurait jamais dû être Président

De plus en plus contesté au sein de son camp, Jacques Chirac ne voit pourtant pas la trahison venir, malgré les mises en garde. Il fait l’erreur de laisser le poste de Premier Ministre en 1993 à Édouard Balladur, en pensant celui-ci incapable d’être candidat. Mais, devenu populaire, surtout auprès des médias, le Premier Ministre finit par se présenter aux élections présidentielles de 1995 et réussit à obtenir le soutien d’une grande partie du gouvernement9 et d’élus de la droite. Pour inverser la tendance, Jacques Chirac, va jouer sur son côté populaire et va aborder un discours social pour se distinguer du programme libéral d’Édouard Balladur. La stratégie fonctionne puisqu'il se qualifie au détriment de son rival et il devient président.

Le problème, c’est que le gouvernement d’Alain Juppé, nommé Premier Ministre par Jacques Chirac est dans la continuité parfaite du gouvernement Balladur ! Tout n’était donc que pure stratégie électorale. On peut soit estimer que c'est Édouard Balladur qui aurait donc dû être élu, soit considéré que Jacques Chirac applique un programme rejetté dès le premier tour des élections. Dans les deux, c'est dramatique.  Ce retournement de Jacques Chirac explique en grande partie sa défaite lors des législatives de 1997.

2002 et l'incroyable défaite de la gauche

Si Jacques Chirac profite d’un regain de popularité grâce à la cohabitation, il est totalement faux de faire un parallèle entre sa situation et celle de François Mitterrand lors de sa réélection en 1988. Le mandat de Jacques Chirac est catastrophique10 et il n’est pas censé se relever de son cuisant échec de 1997. Le gouvernement de Lionel Jospin est plutôt apprécié et devrait l’emporter. La gauche plurielle fait 27 %11 au premier tour des élections présidentielles. Jacques Chirac, seulement 19 %12. Le pire score pour un président sortant, encore à ce jour. Mais voilà, la gauche plurielle s’est montrée trop confiante et a fait la stupide erreur d’arriver en ordre dispersé : le PS, Les Verts, le PCF et le PRG, qui forment le gouvernement et la majorité plurielle à l'Assemblée nationale ont présenté chacun un candidat13. Chaque parti compte, en réalité, sur la victoire finale de Lionel Jospin, mais espère prendre plus ou moins de poids en fonction de leur résultat respectif14.

L’erreur aura des conséquences dramatiques pour la gauche censée gagner : Lionel Jospin est dépassé de peu par Jean-Marie Le Pen. Il se retrouve éliminé. L’événement est éclipsé par le catastrophisme ambiant. L’extrême droite est au second tour ! Surprenant sur le moment, mais sans réel danger15. Non, c’est la stratégie suicidaire de la gauche qui est à dénoncer.

Ainsi, les stratégies (bonne et mauvaise) auront faussé deux nouvelles élections présidentielles. Au plus grand bonheur de Jacques Chirac.

Le poids trop important des présidentielles

L’élection présidentielle de 2002 a été catastrophique d’un point de vue démocratique. Non pas à cause de l’arrivée du FN au second tour mais parce que le résultat n’est pas en accord avec les attentes de la population16. C’est aussi les premières élections du quinquennat ; les législatives ne font dorénavant que confirmer les présidentielles. Depuis, l’importance prise par les présidentielles ne cessent de croître et les autres élections sont de plus en plus délaissées.

Il y a eu aussi un basculement dans la façon de penser ces élections présidentielles, en adoptant un point de vue beaucoup plus stratégique. C’est par exemple la promotion du vote utile17 ou encore l’idée, désormais acceptée par beaucoup, qu’au premier tour, on choisit et qu’au second, on élimine. Un point de vue peu sain et en réalité peu démocratique.

Si on devait établir un bilan, sur les cinq dernières élections présidentielles, un seul candidat a été pleinement élu18 : Nicolas Sarkozy en 2007. En 1995 et 2002, Jacques Chirac, pour des raisons différentes19, n’auraient pas dû être élu. En 2012, François Hollande doit surtout sa réussite à l’opposition forte contre le président sortant20. En 2017, Emmanuel Macron profite de circonstances exceptionnelles et d’un vote d’opposition à Marine Le Pen au second tour21.

Le cas problématique des affaires

Un problème grave est apparu lors des deux dernières élections : l’éviction de certains candidats à cause d’affaire politique. Il n’est nullement question ici de défendre Dominique Strauss-Kahn ou François Fillon, ni de déplorer la fin de l’impunité des politiques, bien au contraire. Et les principaux responsables de cette situation sont les politiques eux-mêmes.

Mais force est de constater que les élections présidentielles de 2012 et de 2017 ont été biaisé par ces affaires. Il y a même eu une escalade : François Hollande profite de l’éviction de DSK, mais cela reste le PS qui l’emporte, en revanche, LR perd les élections présidentielles de 2017 à cause de l’affaire Fillon22. Aujourd’hui, le parti est sur le point de disparaître. Preuve que certains aléas ont d’immenses conséquences. À l’inverse, la victoire d’Emmanuel Macron a tout d’une succession d’événements heureux pour lui : François Hollande qui ne se représente pas, Manuel Valls qui perd la primaire face à Benoît Hamon23, l’affaire Fillon, le second tour face à Marine Le Pen…

Le temps de la campagne présidentielle devient un moment politique beaucoup trop important. Les aléas24 deviennent nombreux et jouent de plus en plus sur l’issu du scrutin tandis les idées politiques se retrouvent reléguées au second plan. Il est à craindre également que le dévoilement d'affaire politique disqualifiant le candidat ainsi que son parti et son programme vont se poursuivre et risque même de devenir une stratégie commune et beaucoup employée par les partis et les candidats.

Un déni de démocratie ?

Autre problème à cause du poids des présidentielles : l’apparition d’une sorte de chantage électoral. Voter pour un candidat, ce serait forcément approuver l’ensemble de son programme et de ses positions25. C’est oublier que le peuple peut être directement convoqué. Il n’y a plus de référendum depuis 2005 alors qu’ils doivent normalement rythmés la vie politique de la Ve République.

Les présidentielles sont au contraire une occasion pour les coups de force destiné à passer outre le choix du peuple : en 2007, Nicolas Sarkozy revient sur le referendum de 2005 en adoptant le traité de Lisbonne. Pour lui, ce n’est pas un déni de démocratie : c’était dans son programme. Sauf qu’il n’a pas été élu pour ça, mais plutôt malgré ça. Bien évidemment, il le sait et il sait aussi que la population aurait rejeté ce traité, mais il profite de la légitimité sans limite que lui offre les présidentielles pour imposer ses idées. Récemment, Emmanuel Macron a utilisé le même argument cynique pour justifier les privatisations d’ADP26 et de la Française des jeux, alors qu’il sait que ces deux mesures sont impopulaires.

L’obsession présidentielle

Enfin, les présidentielles, par leur importance, deviennent une obsession chez les politiques qui peuvent perturber la vie politique. L’ambition, clairement assumé27 de Nicolas Sarkozy lors du second mandat présidentiel de Jacques Chirac ou la triple rivalité Hollande/Valls/Macron lors du précédent quinquennat a eu forcément des conséquences néfastes sur le gouvernement de notre pays. L’ambition et les rivalités ont toujours existé, certes, mais elles ont rarement pris autant d’importance. Les intérêts personnels prennent clairement le dessus sur l’intérêt général.

Pire, il semblerait que l’élection présidentielle soit devenue l’objectif suprême… y compris pour les présidents ! Là encore, c’est un problème apparu avec le quinquennat, instaurant un mandat plus court. L’obsession de la réélection se retrouve donc très vite chez les présidents. À peine élu, ils pensent déjà à leur réélection. Et cette ambition ne semble pas les quitter. Que ce soit chez Nicolas Sarkozy comme chez François Hollande, voire il y a quelques temps, chez Valéry Giscard d’Estaing, on retrouve cette envie de revenir au pouvoir ainsi que l’aigreur de l'avoir perdu28.

Ainsi, les présidentielles sont devenues des élections dangereuses pour notre démocratie à cause de l’importance qu’elles ont prises et des stratégies politiques peu démocratiques qu’elles impliquent, aussi bien chez les politiques que chez les citoyens. Changer de mode de scrutin serait une façon de restaurer un équilibre démocratique mais c’est bien les institutions actuelles qui posent problème en concentrant le pouvoir national sur une seule élection. Aujourd’hui l’abstention et le sentiment que tout est joué d’avance n’a jamais été aussi fort chez les citoyens, ce qui remet de plus en plus en cause la légitimité démocratique du Président, et donc de notre régime politique.


1 Seul point constant : sa fidélité envers Georges Pompidou. Mais cela ne concerne pas les idées.

2 Il est, à ce moment, conseillé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet.

3 Son gouvernement de 1986 est très libéral et a lancé une grande vague de privatisations.

4 Il chasse alors sur les terres du FN qui commence à percer électoralement. On retient de ce moment, le fameux discours sur le « bruit et l’odeur ». https://www.youtube.com/watch?v=eERFYd1DuDE

5 Et même à gauche puisqu’il reprend à son compte, pour les présidentielles de 1995, l’idée de la « fracture sociale » inventée par Emmanuel Todd, intellectuel de gauche.

6 Le terme est peut-être un peu fort. Dans les faits, il ne soutient pas Jacques Chaban-Delmas, le candidat gaulliste. Mais le choix de Giscard d’Estaing n’est pas si choquant pour son camp : c’est un ancien ministre sous De Gaulle et Pompidou.

7 https://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu00140/la-demission-de-jacques-chirac.html

8 Il perd à cause de sa politique, bien entendue, mais la cohabitation a créé un déséquilibre électoral.

9 Dont Nicolas Sarkozy. Jacques Chirac ne lui pardonnera jamais réellement cette trahison.

10 Il n’a pu gouverner réellement que deux ans et il a fait face à une forte contestation.

11 Si on additionne les scores du PS, des Verts, du PCF et du PRG. Ils font tous partie du gouvernement.

12 Ce qui montre qu’il ne profite pas de l’avantage du sortant.

13 Une conséquence de l’inversion du calendrier électoral mais aussi de leur trop grande confiance.

14 Dommage que personne ne leur ait rappelé que le premier tour des présidentielles, ce n’est pas une primaire de gauche.

15 Jean-Marie Le Pen n’avait aucune chance de l’emporter. Ce qu’explique Lionel Jospin dans son entretien avec Patrick Rotman dans Lionel raconte Jospin.

16 Lionel Jospin aurait dû être élu en 2002. L’erreur stratégique de la gauche, la mauvaise campagne, etc. ne doivent pas remettre en question ce fait.

17 Confirmant cette horrible tendance : plus les élections présidentielles deviennent importantes, moins elles sont démocratiques. Notre façon de voter en témoigne.

18 C’est à dire qu’on l’a choisi pour lui et ses idées.

19 En 1995, il se présente avec un « faux » programme, en 2002, il bénéficie de circonstances favorables.

20 Beaucoup ont voté contre Nicolas Sarkozy. En 5 ans, il aura suscité beaucoup d’animosité.

21 Malgré cela, il y a eu une forte abstention.

22 En tout cas, tout sembler indiquer qu’ils allaient remporter l’élection présidentielle.

23 Et Alain Juppé qui perd face François Fillon. Les primaires de la droite et de la gauche ont libéré un boulevard pour lui.

24 Il n’y a pas que les affaires politiques. Cela concerne l’actualité lors des campagnes présidentielles.

25 Alors que les présidents apparaissent moins légitimes par rapport aux circonstances de leur élection.

26 Depuis, la situation a évolué pour ADP.

27 Dès 2003, il montrait ses ambitions : https://www.youtube.com/watch?v=1M53RAnRgnA.

28 Même si le cas de François Hollande est différent car il ne s’est pas représenté. Mais on sent la frustration Sa volonté de faire disparaître le Premier Ministre révèle peut-être les difficultés de gouverner avec un potentiel rival.

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