Un an au coeur de l'ultra-droite française

Témoignage non exhaustif d'un an passé au coeur d'un groupuscule d'ultra-droite. J'ai longuement hésité à témoigner de ce que j'avais vu et entendu. Alors que la République est chaque jour remise en question et parfois menacée, j'ai voulu aller à la rencontre d'hommes et de femmes qui souhaitent ouvertement la détruire.

L'Action française...Le nom de ce groupuscule d'extrême-droite fait encore frémir 122 ans après sa création. Les yeux perçants de Charles Maurras, la violence des manifestations du 6 février 1934 capturée par une photographie historique sur la place de la Concorde sont autant d'images qui rappellent dans l'imaginaire collectif l'ignominie de ce groupe. Pendant presque une année, alors que j'avais 16 ans, j'ai infiltré l'Action française. Infiltrer est un bien grand mot car j'ai rejoint ce groupe avec pour seul objectif de me faire une idée de ce à quoi pouvait ressembler une mouvance de l'extrême-droite radicale aujourd'hui en France.

J'ai longuement hésité à témoigner de ce que j'avais vu et entendu. Alors que la République est chaque jour remise en question et parfois menacée, j'ai voulu aller à la rencontre d'hommes et de femmes qui souhaitent ouvertement la détruire. Par sécurité et afin de préserver leur anonymat, j'ai changé le nom des personnes dont je parle ici. J'ai décidé de ne retenir que les évènements les plus marquants de mon passage à l'AF. Il y'.aurait encore bien des choses à dire mais je souhaite être concis afin de garder la force de ce message.

Tout a donc commencé en classe de seconde. Dès la rentrée, j'avais remarqué une camarade de classe, que nous appellerons Ludivine, et qui paraissaient soutenir des idées radicales et bien tranchées. Il me suffit de tenir conversation avec elle pour apprendre qu'elle se réclamait du royalisme et militait à l'Action française. Son engagement était sorte d'héritage familial, ses parents et son cercle familial étant eux aussi membre de l'AF. Je me rendis en effet bien vite compte que l'engagement des militants venait plus d'un « héritage familial » que d'une réflexion murie. De mon côté, je voyais alors l'AF comme un mouvement de nostalgiques de l'Ancien Régime qui prônait comme principale idée le retour de la monarchie en France. Je connaissais bien sûr l'antisémitisme et l'antiparlementarisme viscéral de Charles Maurras, le penseur historique et l'idéologue de l'AF mais je m'imaginais, sans doute naïvement, que le groupe s'était depuis longtemps départi des idées xénophobes et antisémites du « Provençal ». Pour moi, l'AF se résumait alors au seul retour d'un roi en France. Désireux d'enquêter à ma manière sur ce groupuscule d'ultra-droite, je fis rapidement comprendre à Ludivine que je souhaitais les rejoindre. Il me fallut être persuasif et surtout faire semblant de partager des idées très conservatrices !

Je fus tout d'abord étonné de la rapidité avec laquelle je on m'introduisit dans le groupe local de la ville où je résidais et étudiais. Deux ou trois jours après avoir parlé à ma camarade de ma volonté de rejoindre leurs rangs, je recevais des mails groupés et j'étais rajouté sur les conversations communes de militants locaux. Les groupes du type AF, désireux de rester discrets, utilisent souvent des logiciels de communication, initialement utilisés par les « gamers », comme Discord. Tout s'enchaînait extrêmement vite et c'est au hasard de l'une de ces conversations, dont je suivais avec attention le déroulé, que je fus convié à assister à ma première formation idéologique. Ces formations sont une des bases essentielles de l'AF, désireuse de donner à ses militants un bagage politique et culturel pour les actions de terrain. Bagage politique et culturel qui se résume en un nom : Maurras. Je ne mis que peu de temps à comprendre que les membres de l'AF ne juraient que par la parole et l'héritage de leur maître à penser. Je fus très étonné de voir à quel point certain de ses écrits, comme Mes idées politiques paru en 1937 à la veille de la seconde guerre mondiale, étaient presque considérés comme sacrés par les militants qui pouvaient m'en réciter, de mémoire, des passages entiers.

Je me rendis donc à ma première formation. Elle avait lieu chez un des membres du groupe local qui habitait une grande maison bourgeoise, suffisamment grande pour accueillir l'ensemble des participants. Nous étions une bonne dizaine. L'ambiance paraissait plutôt agréable et je fis connaissance avec les militants présents autour d'une bière. La grande majorité des militants utilisent des surnoms pour ne pas se faire remarquer dans leurs lycées, leurs universités ou pour certains dans leurs lieux de travail. Beaucoup d'entre eux, filles comme garçons, ont un casier judiciaire déjà bien rempli malgré leur jeune âge pour de multiples faits de violence ou de dégradation et ces surnoms sont aussi pour eux le moyen de garder leur anonymat. On me rappela d'ailleurs à plusieurs reprises l'importance de me trouver un surnom, chose que je ne fis jamais. La plupart du temps, les militants adoptaient soit un autre prénom soit le nom d'une figure de la monarchie de droit divin. Cela pouvait aller du chevalier Bayard au général vendéen Charette en passant par du Guesclin.

La formation était organisée par un homme de petite taille mais très musclé. J'appris ensuite qu'il s'agissait d'un des ténors l'AF. Nous l'appellerons Jean. La formation portait sur le retour de la monarchie au XXIème siècle et sur le passé chrétien de la France. Maurras était cité à tout-va par Jean qui usait des idées du maître à penser de l'AF pour tout un tas de sujets : l'Europe, l'immigration, la souveraineté nationale, les questions de société, le retour à un régime monarchique... A l'entendre c'était presque comme si Maurras apportait toutes les réponses aux « problèmes » de notre monde. Je dois cependant reconnaître que Jean était un homme qui me semblait avoir une grande culture et il parlait d'une voix calme mais passionnée qui devait en convaincre plus d'un. Mais plus nous avancions, plus nous nous écartions du sujet. La « formation » se finit en harangue contre l'Islam, les juifs, les homosexuels et la République. Jean appelait les jeunes présents à reprendre la croisade contre les immigrés, à ne pas hésiter à investir les cités HLM proches pour terroriser les réfugiés et demandeurs d'asile. Son message de clôture était clair : rien ne s'obtiendra sans violence. Ce que j'entendis ce jour-là fut très dur. Conscient d'en avoir assez entendu, je décidais de quitter la formation dès qu'elle se termina. Je n'avais absolument pas envie de rester discuter avec les autres. Il me fallait prendre l'air et réfléchir à la suite des évènements.

Une semaine plus tard, ma camarade de classe me fit signe à la sortie d'un cours. Elle m'apprit que Jean souhaitait que je l'appelle au plus vite afin de discuter de mes perspectives d'engagement. Afin d'être le plus crédible possible, je m'étais inventé dès le début une histoire, un itinéraire. Celle d'un adolescent révolté et motivé mais qui avais rejoint l'AF sans en informer ses parents. Celle d'un jeune en quête d'action, plein de hargne pour le « système ». C'est cette histoire que je racontais au téléphone, avec le plus de naturel possible, à Jean depuis la cour de mon lycée, sous une pluie battante. J'eus à peine le temps de finir mon faux récit que déjà Jean me coupa la parole. Je sentais à sa voix qu'il était pressé et qu'il ne souhaitait pas que cette conversation s'éternise. Je m'attendais à ce qu'il me dissuade de m'engager dans le dos de mes parents et, à mon grand étonnement, il ne fit que m'encourager à continuer dans cette voie. Il me rappela à plusieurs reprises que le but de l'AF était de former des militants de terrain et qu'il me faudrait rapidement rejoindre mes « camarades » au cœur de l'action. J'appris aussi par Jean que le groupe local avait ses propres avocats en cas de pépin. J'étais prévenu et je compris dès lors que ces « actions de terrain » dont il ne cessait de parler n'étaient ni plus ni moins que des actions à risque voire violentes. L'appel fut bref et s'arrêta là. Ludivine, qui s'était tenue en retrait pendant tout ce temps, me rassura en me disant que le chemin était le même pour tout le monde et qu'un nouveau venu devait nécessairement faire ses preuves sur le terrain. Les bonnes volontés ne suffisaient pas... J'avais en effet entendu parler de quelques actions coup de poing du groupe un peu partout en France mais j'imaginais jusque là qu'elles étaient réservées aux militants les plus anciens et les plus aguerris.

Je fus étonné du même coup de voir à quel point les responsabilités étaient données aux éléments les plus jeunes. Jean m'invitait la plupart du temps à me référer à Ludivine qui, tout comme moi, n'avait alors que 16 ans. On se rend alors compte de l'emprise qu'a ce groupuscule sur les jeunes esprits, confortés dans l'idée d'avoir des responsabilités et de représenter le mouvement. Ludivine dirigeait à elle seule la section locale de l'AF et avait une liberté pleine et entière pour planifier et décider de l'organisation des actions. Et chaque militant était plus ou moins libre de faire ce qu'il voulait. Les actions violentes individuelles devaient néanmoins se faire avec le plus de discrétion possible. Hormis cela, je n'ai jamais très bien compris le fonctionnement précis de la hiérarchie de l'AF. En effet, tout cela restait bien mystérieux . Ce flou était nécessaire et logique pour laisser la place aux initiatives personnelles et parfois à celles les plus radicales...

Sur le plan des idées, l'AF souhaite le retour pur et simple de la monarchie. Il y'a bien évidemment de petites querelles intestines entre orléanistes et légitimistes (qui sont majoritaires) mais elles n'impactent pas la ligne directrice du groupe. Conscient que ce retour à la monarchie n'est pas pour demain, les cadres du groupe ont établi un projet politique divisé en plusieurs phases. La phase actuelle arrive à sa fin. Elle consistait depuis plusieurs dizaines d'années à « jouer » le jeu de la démocratie tout en la dénigrant. En attendant la phase suivante, l'ensemble des militants étaient appelés à soutenir aux élections le RN (ancien FN lorsque j'étais à l'AF) ou d'autres partis politiques d'extrême-droite. Nombre de ces partis comptent en effet en leur sein un certain nombre d'hommes et de femmes d'ultra-droite qui les soutiennent le temps de mettre à exécution leurs projets politiques propres. Mais l'objectif de l'AF réside surtout dans une autre phase, celle de l'action. Lors de mes discussions avec d'autres militants et avec Jean, aucun ne m'a caché la volonté d'organiser un coup d'état ou tout du moins une prise de pouvoir musclée. Cette idée m'est apparue tout à fait fantasque et utopique à mon arrivée. Mais plus je discutais avec eux, plus je me rendais compte que leur détermination était bien présente. N'étant pas haut placé dans la hiérarchie du groupe, je n'ai jamais pu savoir avec précision quels étaient les moyens matériels dont ils disposaient pour organiser cette prise du pouvoir. Mais nul doute que, à l'image des autonomistes corses ou basques et au vue de la soif de violence de la plupart des militants, l'AF dispose de ressources pour y parvenir, plus ou moins partiellement. La grande question est celle du soutien de l'armée. Celle qu'on nomme la « grande muette » compte en effet dans ses rangs, et surtout dans le corps des officiers, de nombreux sympathisants de l'AF ou de groupes d'ultra-droite. Sachant qu'aucun de ces hommes ou de ces femmes ne peut clairement afficher ses convictions, il est difficile de savoir combien ils sont ni même s'ils soutiendraient un éventuel coup de force de l'ultra-droite. Sans doute. C'est ainsi que je me suis rendu compte de le menace réelle que représentent ces groupes pour la démocratie sachant que cette phase de prise de pouvoir aurait lieu idéalement dans leurs esprits d'ici 2030-2040. Le risque n'est pas à prendre à la légère lorsque on voit la détermination des militants et leur certitude d'établir un monde meilleur. Nous apprenons presque chaque année l'arrestation de membres de groupuscules d'extrême-droite qui prévoyaient de passer à l'acte en visant des mosquées ou des associations d'aide aux réfugiés.Toujours est-il que si cette prise du pouvoir par la force doit avoir lieu, elle ne se ferait pas seulement avec l'AF mais bien avec une grande partie des groupes d'ultra-droite. Leurs liens sont très forts et ils partagent un seul et même objectif : détruire la République. Leur union se fait déjà à l'occasion de manifestations ou de campagnes politiques communes.

Mais à peine un mois après mon arrivée à l'AF, je commençais à craindre pour ma sécurité. Un jour alors que nous venions de finir les cours, je quittais le lycée en discutant avec Ludivine faisant toujours mine de m'intéresser aux prochaines actions du groupe local. Alors que je lui posais une question, elle m'interrompit et me montra du doigt un groupe de trois jeunes hommes, en polo bien repassés et chaussures bateau, qui semblaient attendre devant le lycée. Elle me les présenta de loin comme trois membres du groupe local que je n'avais pas eu l'occasion de rencontrer. Je me souviens encore de ses mots qui continuent de me faire peur certains soirs : « C'est un groupe de camarades. Ils viennent dire deux mots à un PD gauchiste du lycée qui nous a posé problème. Et puis si ça tourne mal on aura du renfort t'inquiète ». Je décidais de ne pas m'attarder. Je saluais rapidement les trois hommes et c'est alors je vis des crosses de battes de baseball dépasser de leurs sacs... Sur le chemin du retour, je n'ai pas cessé de courir C'était ridicule car au fond ils n'en voulaient pas à moi. Le soir je ne suis pas parvenu à m'endormir. Je pensais à ce jeune qui avait dû être frappé du seul fait de ses idées. Etait-ce vrai ou bien cela n'était-il qu'un mensonge pour me faire peur, me mettre un coup de pression et me faire comprendre qu'à l'AF on ne rigolait pas quand il s'agissait de « régler ses comptes » si jamais l'idée me venait de les trahir ? Je n'ai jamais su. Ludivine ne m'en a jamais reparlé. J'ai longuement hésité à continuer après cet épisode. Je commençais à avoir peur pour ma sécurité et, dès lors, je fis toujours en sorte de rentrer chez moi dix minutes après la fin des cours et de faire le chemin avec un ami. Je savais que cette violence existait à l'AF et à l'ultra-droite en général mais je ne pensais pas la voir, même subrepticement au beau milieu d'une avenue passante et à la sortie de cours d'un lycée. Mais malgré cette peur et cette angoisse qui commençait à devenir quotidienne, je décidais de continuer. J'étais certain que je n'étais qu'au début de ces ignobles « découvertes » et que je pouvais encore en apprendre beaucoup sur l'AF. Je n'ai pas été déçu...

A peine une semaine plus tard, alors que je regardais la télévision en famille un soir de semaine, je reçus un message privé du responsable local de l'AF. Je lui donnerai ici le nom de Xavier. Il se présenta rapidement et me proposa assez vite de le rencontrer chez lui dès le lendemain pour discuter de vive voix. J'acceptais malgré une certaine appréhension. Le fait que Xavier veuille me voir dès le lendemain m'inquiétait. M'avait-on déjà démasqué ? Une fois de plus, la peur m'empêcha de dormir.

Le lendemain matin, j'étais de bien mauvaise humeur car cela faisait plus d'une heure que j'attendais Xavier à l'arrêt de bus auquel nous nous étions donnés rendez-vous. Une pluie battante tombait et un vent glacial venait fouetter mon visage. Tout cela me semblait de bien mauvaise augure. Mon interlocuteur finit par arriver et m'emmena chez lui. Le fait qu'il ne m'adresse pas la parole sur le chemin ne fit que renforcer mon inquiétude. Une fois rentrés dans sa maison, j'eus un haut le cœur. Les volets étaient clos, les affaires mal rangées et une odeur de renfermé flottait dans l'air. Même l'atmosphère sentait l'entourloupe à plein nez. Xavier avait à peine 19 ans et, comme un certain nombre de militants de l'AF, il sortait d'années d'échec scolaire. Il suivait malgré tout une licence d'histoire à l'université mais l'engagement politique occupait le plus clair de son temps. Il avait lui aussi rejoint l'AF dans les pas de ses parents et toutes les idées qu'il défendait lui paraissaient tout à fait légitimes du fait qu'il en ait été bercé depuis sa plus tendre enfance. Après s'être présenté, il m'expliqua que l'AF était aux yeux de ses militants une sorte de seconde famille et même pour certaines et certains leur unique famille. Il me donna ainsi l'exemple d'un jeune homme qui s'était complètement détaché de ses parents, électeurs de gauche, préférant faire d'un groupuscule fasciste son berceau. Je remarquais en effet que de nombreux militants jouaient sur cette image angélique de grande famille du monarchisme dans laquelle tout le monde semblait le bienvenu. Le but était clair : faire penser à chaque membre qu'il était protégé en cas de problème et qu'il pouvait compter sur ses compagnons pour s'épanouir et devenir une femme ou un homme de valeur. On en était presque au Peace and Love des hippies. Enfin, je dis bien presque...

Xavier s'empressa de me poser un certain nombre de questions sur la mentalité des élèves de mon lycée et l'éventuelle emprise que l'AF pourrait y avoir. J'appris que les dernières distributions de tracts que les militants du coin avaient fait devant d'autres établissements de la ville avaient mal tourné et que des proviseurs avaient refusé que les membres de l'AF viennent distribuer des tracts à des élèves encore mineurs. Par ailleurs, les responsables locaux voulaient à tout prix éviter que la situation s'envenime et que la police n'ait à intervenir. Plutôt que de tracter devant mon lycée, je fus invité par Xavier à coller le plus de stickers possibles dans les toilettes de mon établissement. Chose que je ne fis bien évidemment jamais mais qui me laissa sans voix. Ce que je pensais être une blague était bien une réalité. A plusieurs reprises, je vis que deux membres de l'AF, lycéens dans mon établissement à leurs heures perdues, passaient presque toutes les semaines dans les toilettes du lycée pour y coller des stickers qui étaient enlevés le soir même par les agents d'entretien...ou par moi. Xavier m'invita également à parler de l'AF à mes amis et autour de moi afin de recruter de nouveaux militants. Il se permit quand même de me rappeler qu'il était nécessaire de présenter à d'éventuelles futures recrues l'héritage maurassien comme une école de pensée et non comme un groupuscule politique. Subtile nuance à ses yeux qui dans les faits n'en était rien. Pour attirer, il fallait rassurer. Nous eûmes ensuite une longue discussion sur l'histoire et je ne fus absolument pas étonné de son avis sur la Shoah, la guerre d'Algérie ou encore sur l'Europe. Il me posait également énormément de questions sur moi. Je racontais la même histoire que celle que j'avais donnée à Jean quant aux raisons et à la situation de mon engagement. Je sentais que ce rendez-vous avait pour principal objectif de me sonder une nouvelle fois et de tester ma fiabilité. J'essayais tant bien que mal de répondre à son flot de questions même si certaines m'embarrassait plus que d'autres comme lorsqu'il me demanda ce que je pensais de l'homosexualité, de l'avortement, de la légitimité de la violence ou encore du négationnisme. Je me forçais à jouer le rôle de mon personnage. Il aurait été très dangereux de me trahir à ce moment. Pour conclure, il me fit la promesse que j'aurai l'occasion de « casser du gauchiste » et qu'il y'aurait toujours du « renfort » et des soutiens si jamais je devais rencontrer le moindre problème, que ce soit dans mon engagement politique ou dans ma vie de tous les jours. Sous entendu, si tu en as marre de quelqu'un, appelle-nous et on ira lui péter la gueule. Le message était on ne peut plus clair.

Lors de ma première formation idéologique, j'avais reçu de la part de Jean des dizaines et des dizaines de tracts de petite taille à coller dans la ville sur les feux tricolores, les réverbères ou encore les panneaux de signalisation. L'AF comptait sur des slogans chocs, loins du traditionnel « Tout ce qui est national est nôtre », pour attirer l'oeil des automobilistes et des passants. Régulièrement, je rejoignais Ludivine pour faire le tour de la ville et coller ces stickers. Je me souviens particulièrement de deux d'entre eux. Le premier représentait une tomate et incitait à manger français. L'AF, à l'image de nombreux partis et organisations politiques de tous bords avait lancé une campagne en rapport avec l'écologie. Enfin parler d'écologie pour un groupuscule où presque tous les militants sont climatosceptiques et se moquent royalement du climat est un bien bel oxymore. Tandis que je trouvais ce premier stickers plutôt risible, le second l'était beaucoup moins. Il représentait trois Marianne dont le visage noircissait et se voilait d'un voile intégrale au fur et à mesure. Le message islamophobe et raciste était clair. La République était comparée au radicalisme islamiste et inversement. Cette campagne de stickers anti-républicaine et xénophobe était la grande fierté des militants qui ne manquaient pas une « blague » sur l'Islam. Je n'ai jamais accepté de coller ces stickers seul de mon propre chef. Les images et les mots sont parfois plus dures que les actes. Ces stickers en étaient la preuve.

 Noël et les vacances passèrent et au mois de janvier, quelques jours après le retour en cours je reçus plusieurs mails d'appel à la grande marche du 21 janvier, jour où Louis XVI fut guillotiné en 1793. Figure emblématique des monarchistes, Louis XVI est présenté comme un martyr de la Révolution et comme le symbole, selon eux, que la République régicide est née dans le sang et qu'à ce titre elle n'a nulle légitimité à demeurer notre mode de gouvernement. Le 21 tombait cette année là un samedi et cela permettait aux jeunes militants de pouvoir participer à la marche sans devoir rater les cours. J'y allais avec Ludivine et deux autres militants du groupe local. J'étais désireux d'assister à l'une des grand messe l'AF en plus de la « fête nationale de Jeanne d'Arc » chaque deuxième dimanche du mois de mai et convaincu que ce serait une occasion en or pour parler à d'autre militants.

Les participants étaient beaucoup plus âgés et aux lycéens se mêlaient des retraités et des actifs dont un certain nombre d'hommes en costume qui semblaient tout droit sortir du travail. L'après-midi commençait par une rapide prière en l'église de Saint-Roch, rue Saint-Honoré dans le 1er arrondissement de la capitale. Le lieu n'est pas choisi au hasard. Le parvis et l'intérieur de l'église furent le théâtre de violents combats au moment de l'insurrection royaliste du 13 véndémiaire de l'an IV (5 octobre 1795). Soulèvement qui fut réprimé dans le sang à coups de canon par le jeune et prometteur général Bonaparte. A mon grand étonnement, le prêtre qui officiait portait un vêtement liturgique identique à ceux des prêtres « tradis » qui continuent à célébrer la messe en latin, refusent le concile Vatican II et rejettent toute volonté progressiste de l'Eglise. Je trouvais tout à fait honteux, sans être vraiment croyant, qu'un prêtre « tradi » officie dans une église paroissiale de l'archidiocèse de Paris pour un groupuscule fascisant. Ce moment a été très compliqué pour moi. L'instant de prière ainsi que la bénédiction qui succédaient au discours farouchement anti-républicain du curé se faisaient en latin. Je connaissais certaines prières catholiques en français mais j'étais bien incapable d'en faire de même en latin. Je tâchais donc de marmonner tant bien que mal et de faire mine de. J'étais alors certain que je serais démasqué avant la fin de la journée.

L'atmosphère était tendu et des jeunes masqués organisaient une sorte de service d'ordre parallèle autour de l'église. La présence policière était risible et les cordons de CRS ne se trouvaient qu'au bout de la rue Saint-Honoré. Ludivine me dit que le service d'ordre de l'AF et les organisateurs craignaient une descente d'antifas. Je voyais Xavier, masqué et portant une casquette, qui faisait des allers-retours entre le parvis et l'intérieur de l'église, un Takie Walkie à la main. Il semblait encore plus inquiet que les autres. Et je me souvins alors qu'il m'avait confié lors de notre rencontre avoir un casier judiciaire bien chargé. Il lui était donc préférable de ne pas faire de vagues en cas de confrontation avec les antifas...

A notre sortie de l'église, nous rejoignîmes le gros du cortège qui s'ébranlait vers la Madeleine. En tête du cortège flottaient des bannières avec la fleur de lys et des drapeaux blancs. Nous avons ainsi marché jusqu'à la Madeleine où de jeunes militants ont pris la parole pour invectiver avec autant de hargne et de violence la République et ses « serviteurs ». Une haine viscérale qu'ils semblaient directement puiser dans leur vision bien particulière de l'histoire. Pour eux, la République était responsable de l'ensemble des maux que devaient supporter le monde depuis des dizaines et des dizaines d'années. Les organisateurs distribuèrent ensuite des flambeaux aux participants et les allumèrent en entonnant des chants religieux et partisans. Au milieu du cortège, un groupe d'adolescents, à moitié éméché, se mit à entonner des chants antisémites et à faire des quenelles. Au même moment, un des organisateurs passaient pour nous demander de marcher en ligne. Tout au long du cortège, des jeunes du service d'ordre venaient nous replacer en lignes de quatre. Il fallait donner une image ordonnée et quasi militaire du groupe et de la procession.

C'est alors que mon attention se porta sur le regard de la foule. Jusque là, je n'avais pas fait attention aux passants et aux automobilistes qui nous regardaient avec beaucoup d'étonnement et de peur. Je revois une grand-mère qui marchait avec sa petite-fille et qui posa sur le cortège un regard plein de révulsion. Que je la comprenais... Et je me souviens aussi de son geste lorsqu'elle ramena la tête de sa petite-fille contre elle comme pour l'empêcher de voir cette triste procession qui en rappelaient d'autres aux heures les plus sombres de notre histoire. Même sans partager les idées de l'AF et en me répétant « ne t'inquiète pas, tu es seulement là pour les infiltrer », je ressentais de la honte. Instinctivement, je baissais la tête. Alors que je marchais au beau milieu de cette scène improbable, un homme âgé d'une cinquantaine d'années, cheveux déjà grisonnants, s'approcha de moi et me tendit son flambeau. Il esquissa au même moment une sorte de rictus qui me fit perdre tous mes moyens. J'attendis notre arrivée devant la Chapelle expiatoire, là où se terminait la procession, pour me retirer et rentrer chez moi. J'étais incapable de continuer. J'en avais trop vu. J'étouffais. Cet homme au sourire narquois m'avait tendu son flambeau comme on transmet un héritage à la jeunesse. Au fond, il m'avait tendu le flambeau de l'intolérance, de la haine et du rejet d'autrui. Je ne pouvais accepter de le tenir plus longtemps et je compris alors que je devais mettre fin à mon « expérience ». C'était un soir de janvier où la nuit tombe tôt. Je me revois perdu au milieu du flot continu de voitures et de klaxons autour de l'Opéra. Je ne percevais que les sons et les innombrables lumières des réverbères et des phares de voitures. Ce soir-là, j'ai décidé de tout arrêter. J'avais trop peur d'être démasqué et les mots que j'avais entendus ne cessaient de résonner dans ma tête. Je me revois m'asseyant sur un banc devant les grands magasins. Partout l'effervescence de la capitale où se croisent les hommes d'affaire pressés, les bohémiens du métro, les amants transis et les rêveurs incompris. Se doutait-il qu'à quelques encablures de là des dizaines d'hommes et de femmes professaient la haine et la tyrannie ? Jusque là j'avais toujours côtoyé l'AF dans des cercles privés mais je n'avais jamais éprouvé la confrontation de ces idées avec le monde extérieur, avec la « vraie » vie. J'avais une furieuse envie de bousculer les gens que je croisais, de les attraper par la main et de leur montrer ce qui se passait juste à côté d'eux. Mais je restais muet, sans savoir quoi faire. Je savais qu'il me faudrait arrêter cette « expérience » un moment ou un autre. Mais je ne me doutais pas que ce serait aussi difficile.

À cette expérience aussi éprouvante qu'inédite succéda une longue période de déni. Le lendemain de la procession, je me suis empressé de déchirer ma carte d'adhérent et de jeter l'ensemble des stickers que l'on m'avait donnés. Je réagissais par peur. Pendant au moins deux mois, j'ai vécu avec la peur de me faire rattraper, l'angoisse de les retrouver au hasard d'une rue. Ils n'ont pas cherché à comprendre mon silence. Non. Ils sont restés silencieux et tapis dans l'ombre. Deux ans plus tard, ils sont revenus. Discrètement mais ils sont revenus. Par l'intermédiaire de deux élèves de terminale d'abord. Ils s'amusaient à me suivre dans les couloirs en signe d'intimidation. Le mercredi, je devais attendre un cour de latin tard en fin de journée. Régulièrement, ils venaient me voir, me parler pour me décrire comme le « suppôt d'une hérésie » et chanter devant moi des chansons sur les juifs ou bien Maréchal, nous voilà. Un soir de janvier, ils en sont même venus au main. Trois de mes amis passaient heureusement par là et m'ont retrouvé à terre alors que ces deux lâches s'apprêtaient sans nul doute à me frapper. Une seconde fois plus discrètement par l'intermédiaire d'un ancien camarade de classe dont je savais qu'il partageait les idées les plus radicales de l'ultra-droite. Au cours de plusieurs discussions sur les réseaux sociaux, il m'a fait comprendre que j'avais trahi ce qu'il pensait être ma cause. Il a usé de fausses rumeurs qu'il avait inventées à mon sujet pour me faire peur et me pousser à revenir dans les rangs de l'AF. Dans les deux cas, il s'agissait d'intimidation. L'une par la force, l'autre par les mots. Dans les deux cas, je n'ai pas plié mais la peur est revenue. Cette peur de les sentir présents malgré mon départ. Par deux fois, j'ai compris qu'ils n'abandonnaient rien ni personne. Ils traquent inlassablement les poissons qui partent trop vite de leurs filets. Mais eux aussi ont peur. Ils ont peur de ce genre de témoignage qui, même s'ils les nieront avec force et vilénie, révèlent au grand jour ce qu'ils espèrent garder entre eux. Ils ont peur de voir des jeunes comme des moins jeunes donner un autre visage de leur action. Non l'Action française n'est pas comme l'affirment certains une « école de pensée ». Si ce sont ces idées répugnantes que l'on ose nommer « pensée » alors l'humanité à du soucis à se faire. Non l'Action française n'est pas un rassemblement de vieillards nostalgiques de la monarchie. C'est un groupuscule certes mais un groupuscule de jeunes gens qui mettent leur jeunesse au service de la violence et de la haine, du refus d'autrui et du rejet du progrès. Au fond je crois que c'est cela qui m'a poussé à arrêter mon enquête. C'est d'avoir côtoyé des gens de mon âge et d'avoir vu à quel point les extrémismes politiques pouvaient s'avérer attirants pour une jeunesse sans repères, ultra-libre et en quête de sens.

J'ai conscience que ce témoignage risque de me causer bien des problème. Il m'aura fallu deux ans et le soutien de très bons amis pour que je mette partiellement cette expérience par écrit. Il m'aura fallu deux ans pour accepter d'avoir vécu une année avec des personnes dont je m'évertuerai à combattre les idées tant que la vie me le permettra. Je crois fondamental d'adresser un message aux jeunes générations : tandis que vous vivez dans l'insouciance nécessaire de votre jeunesse, que vous pensez la devise républicaine à jamais protégée, des groupes extrémistes complotent contre la démocratie et les libertés fondamentales qui ont fait, font et feront notre nation. J'ai infiltré l'Action française mais il existe des dizaines de groupes de ce genre à l'extrême-droite...comme à l'extrême-gauche. Pendant une année, j'ai entendu et vu des choses que je n'oublierai jamais. Des choses qui, certains soirs, me font encore peur. Mais après avoir entendu l'horreur d'idées les plus abjectes qui puissent être, une volonté farouche vous anime. Cette peur intériorisée devient une fougue et une rage. Cette expérience m'a énormément appris. Tout du long, je ne cessais de me réciter cette belle phrase tirée de l'opuscule Pour être socialiste de Léon Blum : « Et si vous surpreniez, autour de vous, la tentation vile d'aller du côté du plus fort, rappelez à ces égoïstes imprudents que la force elle-même, en un jour peut-être prochain, sera au service de la justice... ». Cette phrase m'a beaucoup aidé et m'a donné confiance en la justice de notre pays, en nos valeurs communes. J'espère qu'un jour ces hommes et ces femmes, que je considère aujourd'hui comme des criminels de la pensée, auront le courage et l'honnêteté d'affronter la justice de la République. Les totalitarismes et les fascismes nous semblent lointains et minoritaires mais il n'en est rien. Ils ne sont que 3000 me direz-vous. Mais il ne faut plus raisonner en ces termes. Nos valeurs républicaines sont incompatibles avec leur morale et le combat des idées doit continuer car nous ne pouvons accepter que demeurent en France, pays des Droits de l'Homme et de la Liberté, des groupuscules héritiers du fascisme. Ce sont 3000 criminels et le mot n'est selon pas moi pas exagéré. Les appels à la violence, les actes de violence, l'injustice, le racialisme, la haine, la xénophobie, l'antisémitisme, l'homophobie sont autant de délits, ce crimes, aussi bien physiques que moraux que ces groupes incarnent. C'est aujourd'hui à nous de les combattre par la justice et par les mots afin que les générations à venir n'aient pas à connaître cette ignominie. Ce n'est plus « Beati qui non viderunt et crediderunt » mais « Beati qui viderunt et crediderunt ». Heureux ceux qui ont vu et qui ont cru.

 

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