Guerre scolaire de 1983-84 : la bataille triangulaire des dindons

Guerre scolaire de 1983-84 : la bataille triangulaire des dindonsLe programme de François Mitterrand avant l'élection présidentielle de 1981 comportait la création d'un « grand service public unifié et laïque de l'éducation nationale »Sa mise en oeuvre a déclenché la guerre scolaire de 1983-84, et Mitterrand a finalement retiré son projet après une manifestation de protestation qui a rassemblé « entre 850.000 et deux millions de personnes » à Paris le 24 juin 1984Comme dans tous les grands conflits nationaux, les informations fournies par nos médias sont un mélange d'enfumage et de désinformation. Quant à ce que propose chacune des parties engagées, c'est un amalgame trompeur du meilleur et du pire.Les lignes qui suivent ambitionnent de compenser les non-dits et les absences d'analyses A – Origines historiques de la situation avant la révolution pédagogique des années 1960 

Guerre scolaire de 1983-84 : la bataille triangulaire des dindons

Le programme de François Mitterrand avant l'élection présidentielle de 1981 comportait la création d'un « grand service public unifié et laïque de l'éducation nationale »

Sa mise en oeuvre a déclenché la guerre scolaire de 1983-84, et Mitterrand a finalement retiré son projet après une manifestation de protestation qui a rassemblé « entre 850.000 et deux millions de personnes » à Paris le 24 juin 1984

Comme dans tous les grands conflits nationaux, les informations fournies par nos médias sont un mélange d'enfumage et de désinformation. Quant à ce que propose chacune des parties engagées, c'est un amalgame trompeur du meilleur et du pire.

Les lignes qui suivent ambitionnent de compenser les non-dits et les absences d'analyses

 

A – Origines historiques de la situation avant la révolution pédagogique des années 1960

 

- « L'enseignement libre », rebaptisé « enseignement privé catholique » a été mis en place vers 1850 par la loi Falloux.

C'était un contrat entre la bourgeoisie d'affaires et l'Eglise catholique où chacun trouvait son compte. Suite à la révolution de 1848 qui l'avait fait trembler, la bourgeoisie d'affaires chargeait l'Eglise de lui fournir au moindre coût des cadres soumis et bien pensants. En contrepartie elle lui garantissait de cette façon une tribune pur diffuser son message.

Voir : « Montalembert, 1850 : l'Eglise au secours de la paix sociale »

 

- « L'école publique gratuite, laïque et obligatoire » a été mise en place par Jules Ferry une génération plus tard, en1880, pour désamorcer un nouveau risque de révolution, en pensant à la guerre civile parisienne de 1871, qui s'était soldée par l'assassinat de 1% de la population parisienne pour avoir la paix.

Pour défendre son projet, Jules Ferry s'est expliqué devant le Chambre : « je ne veux pas laisser faire du feu sous une marmite sans eau »

Le simple fait d'être scolarisé était à l'époque synonyme de promotion sociale. Victor Hugo avait déclaré : « ouvrir une école, c'est fermer une prison ».

L'école de Jules Ferry donnait un solide bagage de base à des enfants qui quittaient l'école à l'âge de douze ans, mais la médaille avait son revers

La propagande officielle y préparait la revanche de la débâcle napoléonienne de 1870, grâce à divers mythes ou repères identitaires, ce qui a permis la boucherie de 1914-1918.

Par ailleurs, la complicité que l'Eglise avait eue pour "Napoléon-le-Petit" (dénomination donnée par Victor Hugo) a eu pour conséquence une forte dose d'anticléricalisme qui a déclenché vers 1907 une « bataille des manuels scolaires », dont finalement les victimes étaient des enfants exclus de l'école chez certaines familles catholiques

 

- A la même époque que la mise en place de l'école de Jules Ferry, le problème des activités de diversion destinées à des enfants doués mais d'origine modeste faisant des études longues, était déjà évoqué, mais il passait inaperçu. Voir la simple dédicace du livre « Le bachelier », de Jules Vallès, publié exactement à la même date de 1880 : :

à ceux qui, nourris de grec et de latin,

sont morts de faim,

je dédie ce livre

 

B – La révolution pédagogique des années 1960


D'une manière générale, la classe dirigeante rechigne à instruire le peuple. Voir: "Depuis trois siècles, l'école française est faite pour laisser le champ libre aux affairistes voyous"

Le solide accord entre le pouvoir politique, les médias et l'appareil du Mammouth, mis en place à la Libération, a permis de faire gober à cette époque sans hésitation ni murmure :

 

- la méthode globale, vers 1960, pour avoir un échec aussi large que possible au niveau de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture.

Noter en plus que, grâce au prétexte idéologique de l'égalité des chances, l'échec ainsi programmé d'une partie des élèves a été mis à profit pour retarder la progression de tous

Pour ceux qui n'avaient pas les moyens d'échapper au nivèlement par le bas ainsi imposé, les « bonnes intentions » ne manquaient pas, même s'il faut attendre un demi-siècle pour en avoir des treaces écrites. . Voir:

« Fabriquer des crétins pour dynamiser la France » (2009, dans le polycop Ortograf 2010)

et aussi:

« Ecole française du djihad: penser aussi à l'effet peau de banane » (2015, dans le polycop « Blasphème: ruse de guerre »)

- les maths modernes sont également gobées sans hésitation ni murmure et à la même époque, pour que les français ne sachent plus compter

- la mise en place du tronc commun a déjà commencé. La chape de plomb empêche de voir que l'aveuglement idéologique de l'égalitarisme forcené ne respecte pas la diversité des goûts et des talents des individus, qu'il fait aller droit dans le mur le système éducatif français, et que, dans un choix contraire, l'enseignement à la carte, adopté en Finlande, évite à la fois l'écueil de l'élitisme et celui du nivèlement par le bas

 

C - La réforme Fouchet pour les universités, mise en place à la rentrée 1967, a, certes, donné bien davantage que des hésitations et des murmures dans ses conséquences, étant donné qu'elle a été le détonateur à l'origine des évènements de mai 68.

Remarquer au passage que, si l'explosion de mai 68 a surpris les appareils politiques, y compris ceux de gauche, c'est parce que la propagande officielle avait complètement occulté les dégâts de la réforme en question et pratiqué à son sujet la méthode Coué

Derrière un bras de fer de façade, la mise en place de cette réforme s'est faite dans le cadre d'un parfait accord entre l'équipe gouvernementale du général de Gaulle et les dirigeants communistes du Mammouth. L'explosion s'est produite parce que nos larrons étaient allés un peu trop vite en besogne pour mettre en place une gigantesque peau de banane à destination des étudiants, dont le nombre augmentait à vitesse galopante, en se fondant sur la considération : « y a trop de gens qui veulent trop en savoir ».

Voir :

« Eclairages interdits sur mai 68 », 5 pages :

et, en plus bref :

« Mai 68: la propagande officielle vous a caché l'essentiel »

La parfaite entente entre le gouvernement du général de Gaulle et les hauts dirigeants communistes a certes fonctionné pour le pire dans la mise en place de cette réforme, mais elle n'a pas manqué de fonctionner aussi pour le meilleur quand il s'est agi de rétablir le calme après la tempête, autrement dit d'éviter la guerre civile.

L'explication croustillante de cette action généreuse est donnée entre les lignes par le livre « L'accord secret de Baden Baden ».

Dans son entretien avec des émissaires mandatés par le Kremlin, de Gaulle a eu la garantie que Moscou ne fournirait pas de kalachnikovs aux étudiants révoltés, étant donné que les hauts dirigeants communistes français avaient tout ce qu'ils pouvaient souhaiter

Noter que, à ce sujet, la désinformation et la loi du silence continuent encore actuellement de fonctionner remarquablement. Il faut pratiquement chercher une aiguille dans une botte de foin pour arriver à trouver dans Google l'information suivante :

Au travers d'une étude extrêmement fouillée, et contre toute attente, le journaliste et historien Henri-Christian Giraud retient la thèse extraordinaire d’un soutien soviétique au régime français, contre les événements de Mai 68


Pour quelle raison l'URSS, par le biais du PCF, aurait-elle soutenu le général de Gaulle et aidé à rétablir l'ordre ?

Si un tel degré de cachoterie persiste encore actuellement, ça veut surement dire que, une fois le calme rétabli, le cap du sabotage du système éducatif français n'a pas changé, ce qui s'est encore confirmé tout récemment, comme on l'a vu, par la récente réforme de Najat Vallaud Belkacem

 

D - Après le soubresaut de 1968, les opérations de sabotage du système éducatif français ont repris de plus belle

a) vers 1975, on a adopté en catimini l'API, « alphabet phonétique international », un outil fait pour être en panne.

Théoriquement, il servait à faire connaître la prononciation normale des mots français, mais le mauvais choix de ses lettres le rend inutilisable par le grand public. Pire encore, concernant notre langue, l'inventaire de ses sons constitutifs normaux, de ses « phonèmes », n'a même pas été fait correctement .

L'objectif véritable de l'adoption de l'API, c'était de barrer la route à une écriture phonétique du français choisie le plus judicieusement possible, qui, elle aurait ouvert tout grand le chemin très facile de l'indispensable réforme de l'orthographe. Voir :

« IVIN, …, JUIN, …., …. : quatre manières d'écrire le mot « JUIN » : très drôle ! »

« Bataille des alphabets : alphabet-U contre API : la comparaison qui accuse »

« Orthographe: la vieille voiture et les charlatans »,  version actualisée 2013

« Interdiction de l'API demandée pour nos écoles, lycées, collèges »

« Dyslexie à cause de l'API : la preuve d'un sabotage en bande organisée est dans l'enfumage qui le cache »

« Histoire interdite de l'alphabet français »

« Incompétence, incurie, suffisance et corruption dans la gestion de la langue française », 6 pages

 

La situation en est là en 1983, quand François Mitterrand, en décidant de concrétiser sa promesse électorale et de mettre en place un « grand service public unifié et laïque de l'éducation nationale », déclenche la guerre scolaire

 

E – La guerre scolaire de 1983-84 : les six parties en présence

Les catégories d'individus à prendre en considération sont au nombre de 6=2x3:

- l'Eglise,  et son public: les cathos

- l'appareil du Mammouth, et sa base, les enseignants, 

- les appareils politiques, et leur électorat, le grand public

 

F – Les intentions affichées

- l'Eglise tenait à garder une tribune pour diffuser son message, dans la fidèle continuation de sa motivation de 1850

- pour son public, l'école privée catholique était plus ou moins explicitement nécessaire à la bien-pensance garante de l'entente sociale et de la stabilité de la société

- l'appareil du Mammouth faisait pression sur le gouvernement et sur l'opinion avec l'argument d'une unification du système éducatif censée être nécessaire à la réunification de la société

- les enseignants les plus politisés reprenaient naturellement cet argument, et les autres ne risquaient pas de poser les questions qu'ils posent actuellement, plus de trente ans plus tard

- les appareils politiques louvoyaient au mieux entre les passions exacerbées

- le grand public tenait au maintien de l'enseignement privé catholique, pour éviter absolument de laisser le service public d'éducation en situation de monopole, parce qu'il était déjà passablement échaudé par toutes les réformes déjà mises en place depuis une bonne vingtaine d'années

 

G – Tous dindons, en attendant que ce soit le tour de ceux qui tirent les ficelles

Compte tenu de l'importance des protestations, François Mitterrand a retiré son projet en 1984, ce qui était un moindre mal compte tenu des passions rencontrées et donc des risques encourus. Mais le maintien du statu quo n'a pas été une réussite pour autant !

- l'Eglise a bien gardé sa tribune pour diffuser son message, mais ça n'a pas empêché le catholicisme, au sens qu'il avait à l'époque, de devenir ce qu'Emmanuel Todd appelle un catholicisme zombie, autrement dit un catholicisme mort-vivant

- le public catholique est bien obligé de constater que le maintien de l'enseignement privé catholique n'a pas empêché le désastre actuel au niveau de l'entente sociale et de la stabilité de la société.

Il serait bien avisé de s'en prendre à sa propre bien-pensance. En effet, il n'a même pas vu que la laïcité brandie par la propagande officielle n'était plus qu'une mascarade à l'opposé des réalités constatées sur le terrain. Voir: "La laïcité selon Jean-Louis Bianco: tout va très bien, Madame la Marquise"

- la très grande majorité des enseignants ne croit plus à l'appareil du Mammouth. On l'a vu avec la réforme de Najat Vallaud Belkacem.

Il n'est plus possible de les tromper en brandissant l'épouvantail d'un enseignement privé leur faisant indument concurrence.

Cette désaffection n'a rien à voir avec le maintien de l'enseignement privé catholique.  La vraie cause du quant à soi des enseignants par rapport à la nomenklatura du Mammouth, y compris par rapport aux appareils syndicaux, c'est la chape de plomb géniale qui a permis l'adoption des réformes ratées successives responsables de l'interminable descente aux enfers du système éducatif depuis les années 1960

- l'appareil du Mammouth est lui-même victime du déficit d'intelligence collective du à sa propre chape de plomb.

Il ne sait pas où il va. Si l'on décrypte un peu ce que les médias font passer au premier degré, on découvre qu'il tente une chance vers un développement d'un enseignement privé non confessionnel genre Acadomia, ou vers un développement d'un enseignement privé musulman présenté comme un rééquilibrage par rapport à l'enseignement privé catholique.

Cette implosion de l'esprit de laïcité pose une fois de plus le problème de la mise en place consciente et délibérée d'une guerre de religions sur le territoire français

- les appareils politiques se croient malins de jouer les messieurs bons offices entre les différents crédos pédagogiques affichés, parmi lesquels on trouve naturellement ceux qui ont montré leurs limites en 1983-84.

L'incapacité des appareils politiques à jeter les bases de ce que doit être un enseignement laïque moderne est une cause majeure de leur discrédit actuel, qui atteint un niveau exceptionnel dans l'histoire

 

Remarquer au passage que la véritable chance de l'appareil communiste du Mammouth a été dans ses complicités avec le gouvernement Sarkozy, et que Vincent Peillon a été remplacé par Najat Vallaud Belkacem parce qu'il avait voulu revenir sur une opération de démantèlement du service public concocté dans le cadre de cette complicité, qui était le passage à la semaine scolaire sur quatre jours, entré en vigueur à la rentrée 1968

 

- le grand public a bien réussi à empêcher l'enseignement public d'être dans une situation de monopole, mais ce n'est qu'une illusion qui permet de faire durer le plaisir. Toutes les réformes mises en place par le ministère continuent d'être imposées, en l'absence de tout vrai débat, à l'enseignement privé comme à l'enseignement public

 

En guise de conclusion, ne pas oublier que, si les présents éclairages ont été possibles, c'est grâce à une révolution des moyens d'information permise par internet, qui n'en est qu'à ses débuts et qui est prometteuse pour la suite

 

Ortograf-FR doc f926-f07 juillet 2015

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