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Billet de blog 23 avr. 2022

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Ce terrible entre-deux tour

À la veille du 2nd tour de l’élection, nous faisons face à une fissuration inédite du « front républicain ». La faiblesse de ce front interroge, inquiète, indigne. Comment comprendre cette réticence à faire barrage ? Quelques pistes de réflexions…

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Entre 2017 et 2022, le score cumulé des partis d'extrême-droite est passé de 26% à 32% des suffrages exprimés. © AFP

Depuis le 10 avril, se déroule une fin de campagne présidentielle assez étrange. Si les deux candidats qualifiés sont les mêmes qu’en 2017, au grand dam d’une majorité de français et de françaises, la situation est loin d’être identique. Cette fois-ci, la victoire d’Emmanuel Macron face à Marine le Pen s’annonce bien plus serrée qu’il y a cinq ans. En cause : la progression de l’extrême droite et la proportion d’électeurs qui pourraient choisir de s’abstenir ou de voter blanc ou nul. À la veille du 2nd tour de l’élection, nous faisons face à une fissuration inédite du front républicain.

Pour celles et ceux qui sont peu familiers des us et coutumes de la politique française : le « front républicain » désigne le rassemblement, lors d'une élection, de partis politiques de droite et de gauche contre le Front national, devenu Rassemblement national, considéré par ceux-ci comme un parti d'opposition au régime républicain actuel. Or, au lendemain du premier tour des élections présidentielles, une partie importante de l’électorat est divisé sur la constitution ou non d’un front républicain. La faiblesse de ce front interroge, inquiète, indigne. Comment comprendre cette réticence à voter Macron ? Quelques réflexions personnelles :

La figure de Macron cristallise un immense rejet pour toute une partie de la population. Il y a eu trop de trahisons, de mépris, de violences. Ce quinquennat a été traumatisant pour beaucoup de citoyens.

Déjà, car la présidence de Macron a été un quinquennat néolibéral marqué par une augmentation des inégalités et de la précarité : atteintes répétées au Code du Travail, stigmatisation et répression des chômeurs, continuation de la casse des services publics, qu’il s’agisse des secteurs de la santé, de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche ou du logement. À l’inverse, les plus riches ont été chouchoutés. Il y a aussi tous les chantiers qui ont été négligés, voire abandonnés : la relocalisation de l’industrie, la réforme de l’agriculture, l’égalité femmes-hommes, la lutte contre les changements climatiques et la destruction de la biodiversité, la réforme des institutions, l’élargissement des droits démocratiques, etc…

Macron n’a pas un bilan positif qu’il peut défendre aux yeux des classes populaires et des gens de gauche, et il n’a rien à proposer d’enthousiasmant pour les cinq années qui vont suivre. Au-delà de son bilan et de son projet politique, son incroyable accumulation de déclarations polémiques ou insultantes renvoie pour beaucoup de personnes l’image de quelqu’un de profondément antipathique, manipulateur, hypocrite et méprisant. Tout ce qui lui reste pour le second tour, c’est de se poser comme le seul barrage à l’extrême droite : « moi ou le chaos ». Mais même là, l’exercice est devenu très compliqué.

Car la présidence de Macron a AUSSI été un quinquennat marqué par une inquiétante dérive autoritaire de l’exécutif où la démocratie s’est fortement détériorée : violences policières, criminalisation des mouvements sociaux, lois liberticides, pratiques antiparlementaristes au profit d’un exercice solitaire du pouvoir, reprises des discours de l’extrême-droite, mépris des syndicats et des corps intermédiaires, atteintes aux libertés de la presse et à la liberté d’association, affaires de corruption et de conflits d’intérêts, négation de la séparation des pouvoirs, atteintes aux libertés académiques, violences répétées contre les droits des étrangers et des demandeurs d’asile, … Sans compter la présence au gouvernement de ministres reprenant explicitement des rhétoriques propres à l’extrême-droite (cf. Gérald Darmanin, Dominique Vidal, Jean-Michel Blanquer, Jean Castex, Marlène Schiappa…).

Comment appeler à faire barrage pour protéger la démocratie et l’État de droit contre l’extrême-droite quand on a soi-même contribué à abîmer la démocratie et l’État de droit, et participé à faire sauter les digues contre l’extrême-droite en banalisant ses discours? L’extrême-droite n’a pas de dynamique autonome en ce sens que sa croissance (que ce soit d’un point de vue électoral, ou de la diffusion de ses idées) est indissociable de l’espace qui lui a été laissé par le reste du champ politique, notamment le camp libéral. Autrement dit, la mainstreamisation de l’extrême droite va de pair avec l’extrême-droitisation du reste du paysage politique mainstream. Et en la matière, le quinquennat Macron est un cas d’école.

Macron ne semble pas comprendre que ce n’est pas le moment de faire campagne sur ce qu’il propose ou sur sa soi-disant capacité à constituer un barrage à une extrême-droite dont les scores au 1er tour des élections présidentielles sont passés de 26% à 32% des suffrages exprimés entre 2017 et 2022. La séquence politique se prête davantage à procéder immédiatement à des excuses et des compromis à même de faire voter les indécis et les réfractaires. Or, le président Macron a continuellement démontré qu’il était incapable de le faire.

La question des violences policières durant l’ensemble du quinquennat constitue un cas emblématique de ce décalage entre Macron et le reste du pays.

Rappelons qu’au cours des manifestations des Gilets Jaunes : il y a eu 353 blessés à la tête, dont 30 éborgnés, au moins 5 mains arrachées, sans compter les milliers de blessés. Les violences policières ont aussi touché les journalistes, les médecins de rue, les infirmières, les pompiers, les militantes féministes et LGBTQ+, les militants écologistes, etc… Elles se sont déroulées partout en France : des ZAD de Notre-Dame des Landes et du Moulin, aux lycées de Lyon et de Mantes la Jolie. Autour ou en dehors des manifestations, impossible de placer sous silence les décès tragiques de Zineb Redouane, Steve Maia Caniço ou Cédric Chouviat suite à des opérations policières. Du fait du climat d’insécurité permanent qu’elles installent, l’ensemble de ces violences ont un effet direct sur les rapports entre la police et la population, et sur la liberté de manifester en France. À cela s’est rajouté une répression pénale inédite dans son ampleur et le passage de lois liberticides comme la loi dite « anticasseurs », adoptée dans la précipitation le 13 mars 2019. Durant les évènements protestataires, le président de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) s’est inquiété de libertés fondamentales « grignotés » et en « très mauvais état ». Un constat qui a été partagé à plusieurs reprises par le Défenseur des Droits. Du côté des associations, Amnesty International a condamné une « répression massive et indiscriminée (…) non seulement illégale, mais aussi contre-productive » tendant à « radicaliser tous les participants en créant une forme de solidarité face aux forces de l’ordre. ». Au niveau plus global, Les Nations unies et le Conseil de l’Europe se sont tous inquiétés de l’usage excessif de la force en France et des restrictions qu’elles entraînent sur le droit pour les personnes de manifester pacifiquement.

Et pourtant, l’Élysée ne s’est jamais ému de cette situation, et n’a jamais reconnu l’existence et la gravité des violences policières. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, avait même déclaré qu’il « s’étouffait » lorsqu’il entendait parler de violences policières. Les députés LREM se sont levés pour honorer les blessés du côté de la police (qui aura rarement été autant mobilisée pour servir de tampon entre le gouvernement et ses opposants) mais jamais pour ceux du côté des manifestants (dont les revendications ont été systématiquement ignorées).

La reconnaissance d’une injustice ou d’un dommage est essentiel pour que les victimes puissent obtenir une réparation, qu’elle soit matérielle (compensations financières) ou symbolique (excuses publiques). En cela, le déni fondamental des violences policières au cœur de la rhétorique gouvernementale a constitué une violence supplémentaire à celle subie par les victimes et a continué d’alimenter le sentiment d’injustice déjà puissant à l’origine des conflits sociaux.

Comment en vouloir aux Gilets Jaunes, aux jeunes des banlieues populaires ou à l’ensemble des manifestants sous ce quinquennat de refuser de faire barrage lorsque le président et le gouvernement n’ont jamais reconnu l’existence des violences policières? Des violences et des abus de pouvoir de la police qui continuent d’ailleurs dans l’entre-deux tour de l’élection, sans que cela ne suscite le moindre intérêt des soutiens de Macron :

  • Dimanche 10 avril, le soir du premier tour de l'élection présidentielle, Emmanuelle Anizon, journaliste pour l’Obs, a été verbalisée par la police et brutalement plaqué contre un mur pour "participation à une manifestation illégale" alors qu'elle interviewait des gilets jaunes.
  • Mardi 12 avril 2022, le porte-parole de l’association de défense du droit au logement pour toutes et tous (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, a été interpellé violemment et mis à terre devant le ministère du logement lors d’une manifestation.
  • L’occupation des université parisiennes (cf : Sorbonne, Sciences Po) et les cortèges de la manifestation contre l’extrême-droite du 16 avril ont également subis une répression policière.

Macron et ses alliés semblent grandement sous-estimer les conséquences de ces évènements répressifs. Nous sommes arrivés à un point où une partie de la population déteste tellement Macron qu’elle est prête à refuser de voter pour lui, y compris face à l’extrême-droite. Extrême-droite qui, par ailleurs, n’a jamais été très vocale quand il s’agissait de condamner les violences d’un corps professionnel qui vote massivement pour elle.

Toujours est-il que les partis de gauche comme LFI et le NPA sont rendus dans l’incapacité d’appeler directement à faire barrage en votant Macron, par peur de se mettre une partie non-négligeable de leurs électorats à dos. Du côté des syndicats, la CFDT est la seule à appeler explicitement à voter pour Macron contre Marine le Pen. Une situation inédite depuis 20 ans, particulièrement à la CGT, connue pour son engagement continu contre l’extrême-droite. Certains ont été prompts à montrer du doigt les organisations politiques, syndicales et militantes qui refusent d’appeler à voter pour Macron contre le Pen. Mais cela me semble totalement effacer le fait que le principal responsable de cette situation est Macron lui-même. Pour comprendre cela, il s’agirait de se replonger dans l’histoire politique et sociale du libéralisme afin de comprendre en quoi ce dernier peut être réactionnaire, liberticide et autoritaire. Évidemment, l’entre-deux tour est trop court pour pouvoir avoir cette discussion.

Néanmoins, le refus d’appeler à voter directement pour Macron ne revient pas à établir une équivalence avec le Pen, n’en déplaise à certains. Ainsi, la plupart des organisations de gauche ont adoptées un autre mot d’ordre pour leurs mobilisations: « pas une voix pour le Pen ». Jean-Luc Mélenchon a été clair à ce sujet dès le soir du 1er tour, puis quelques jours après dans une lettre adressée à son électorat : « Macron et Le Pen ne sont pas équivalents. Le Pen ajoute au projet de maltraitance sociale qu’elle partage avec Macron un ferment dangereux d’exclusion ethnique et religieuse. Un peuple peut être détruit par ce type de division. Elle n’égale aucun autre maux ». Les responsables politiques de LFI et du NPA abondent dans le même sens, tout comme les syndicats CGT, Solidaires et FSU, ainsi que beaucoup d'organisations antifascistes, antiracistes et autres.

À celles et ceux qui se lamentent de la faiblesse du « front républicain » et qui conspuent l’attitude d’une partie de l’électorat qui ne souhaite pas aller voter ce week-end, il s’agirait de réaliser que le barrage contre l’extrême-droite, ce n’est pas quelque chose qui a vocation à se faire une fois tous les 5 ans. C’est un combat de tous les jours, et dans lequel on ne vous voit pas toujours.

Dans les urnes, dans les rues, sur les lieux de travail. La lutte continue et continuera encore.

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