Réforme du collège : le bal des hypocrites

Les français aiment-ils les réformes ? Non, nous répètent jour après jour ceux qui veulent remettre en cause le welfare à la française : diminuer les retraites, détruire le code du travail, supprimer le SMIC, diminuer l'accès aux soins. Pour eux les français dans leur majorité ne veulent pas admettre que toutes ces réformes sont faites pour leur bien et que, s'ils les refusent, c'est par archaïsme, contrairement à tous les autres pays qui, eux, l'ont compris, de l'Angleterre de Thatcher à l'Allemagne de Shröder, en passant par Reagan. Dans ces pays, pas de chômage, pas de travailleurs pauvres, pas de mal-logés ou de non logés, pas de jeunes et de ménages croulant sous les dettes, et une croissance à faire rêver.

Or que voyons-nous autour de cette réforme du collège ? Une tempête dans un verre d'eau. Les mêmes qui fustigent l'incapacité de la France à se réformer quand il s'agit de libéraliser l'économie se dressent avec une violence qui frise le ridicule contre la réforme du collège proposée par le gouvernement.

Le système scolaire français ne va pas bien. Il est très inégalitaire. Si les résultats des comparaisons internationales sont mauvais, ce n'est pas à cause du niveau des meilleurs élèves qui baisserait (sauf en mathématiques), mais à cause de la baisse du niveau des autres qui entraîne la moyenne vers le bas.

Une timide tentative de rénover les contenus et l'organisation du collège et voilà les hurlements de ceux qui nous annoncent la mort de la France éternelle et de sa culture.  Qui sont-ils ? D'abord évidemment les leaders de la droite et du prétendu centre et leur réflexe pavlovien de critiquer et dramatiser toute initiative gouvernementale pour creuser leur sillon. Plus largement, dans la droite mais au-delà, chez des personnalités, des journalistes et des intellectuels qui sont montés au créneau avec la même hystérie c'est au fond l'attachement à cette école élitiste qui est le moteur. Ils prétendent vouloir sauver l'école, en fait ce sont les niches des privilégiés qu'ils veulent protéger. Enfin, certains opposants virulents sont les défenseurs d'une culture française traditionnelle et figée dans ses racines gréco-romaines et classiques. Complètement recroquevillée sur elle-même, ressassant indéfiniment les mêmes oeuvres, cette conception de notre culture manque de soufle, d'ouverture et de projection vers l'avenir.

Tous ces valeureux combattants recherchent, et trouvent, l'appui des parents des classes moyennes privilégiées ou pas, qui ont peur de perdre le moyen de mettre leur progéniture à l'abri du mélange avec les autres enfants de France. La ministre a très bien répondu sur France Inter à une mère d'élève qui exprimait cette crainte. Elle lui a dit qu'elle comprenait très bien son souci, qu'individuellement tous les parents ont le même souhait, mais que, en tant que ministre, elle avait en charge l'intérêt général qui commandait autre chose. On aurait aimé que dans d'autres domaines (fiscal, social, économique ...) le gouvernement propose des mesures conformes à l'intérêt général et tienne un discours aussi fort et clair pour les défendre.

Je ne confonds pas tous ces polémistes avec les enseignants qui s'opposent aussi à la réforme. Ils ont été tellement malmenés par des années de mépris aux formes variées que l'on peut comprendre leur crainte que ce changement annoncé apporte une nouvelle dégradation de leur situation. Baisse très importante de leur pouvoir d'achat, et donc de la considération qui va avec dans notre société, difficultés énormes d'enseigner à des élèves vivant dans des ghettos et des conditions sociales très dégradées, diminution des moyens pour le faire, économies budgétaires obligent, formation au métier inexistante ou insuffisante.

Il est certain que les leaders politiques et idéologues libéraux aujourd'hui vent debout contre cette réformette nous vendront demain une réforme de l'école qui, au nom de la modernisation, accroitra encore les inégalités scolaires, en consacrant toujours plus d'argent aux filières dites « d'excellence » et toujours moins aux établissements ghettoïsés.

Autre sujet : l'enseignement des langues mortes. Je trouve ce combat d'arrière garde pour la défense du latin et du grec complètement ahurissant. Il semble malheureusement que la ministre ait déjà reculé sur ce point. Que ces deux langues anciennes fassent partie des cursus universitaires littéraires me paraît tout à fait justifié. En revanche, pour un élève de collège et de lycée il y tant d'autres choses plus importantes à apprendre aujourd'hui. Oui, au XIX ° siècle les dissertations au lycée étaient écrites en latin, ce n'est plus le cas, et c'est bien, je suppose que personne ne souhaite y revenir. Je voudrais réfuter deux arguments qui reviennent toujours lorsque l'on parle de ces sujets. D'abord le latin permettrait d'exercer la logique. Certes, tout comme les mathématiques, ou l'apprentissage de langues vivantes, par exemple l'allemand ou le russe si l'on veut des langues à déclinaisons et grammaire complexe. Second argument : le latin et le grec permettent de connaître l'étymologie des mots de notre langue, ce qui est très utile « notamment pour les médecins ». Là on touche vraiment au ridicule. Les médecins des pays étrangers que l'on nous cite toujours en exemple (Angleterre, Allemagne, Etats-Unis) qui n'ont pas appris le latin à 13 ans sont-ils moins bons que les nôtres ?

J'ai pour ma part étudié le latin plusieurs heures par semaine de la sixième à la terminale. J'en garde le souvenir de temps perdu à traduire César, qui aurait été beaucoup mieux employé à découvrir des grandes oeuvres littéraires étrangères dont je n'ai rien su. Par contre je n'ai pas étudié le grec. Ma mère qui l'avait fait m'expliquait souvent l'étymologie des mots à racine grecque. Les professeurs de lettres ayant tous une formation universitaire en langues anciennes pourraient très bien expliquer aux éléves l'étymologie des mots sans qu'il soit nécessaire de consacrer des heures au latin ou au grec dans l'enseignement secondaire.

Cette focalisation du débat démocratique français sur des enjeux aussi dérisoires est affligeante.

Je n'ose imaginer ce qui se passerait si un gouvernement remettait à l'ordre du jour une réforme de l'orthographe, afin d'en simplifier l'apprentissage. Mitterand, cet homme à la grande culture a essayé, sans succès. Les appels horrifiés à la défense de l'identité française retentiraient de nouveau. Un pays dont l'identité se réduit à son orthographe est bien malade . Si vous observez les lamentations sur la baisse du niveau des élèves vous constaterez qu'on y parle toujours d'orthographe. Simplifions l'orthographe et le niveau remontera. On pourra alors s'attacher à des choses beaucoup plus intéressantes que l'accord du participe passé.

L'histoire, les sciences, les cultures étrangères ...

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