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Billet de blog 20 janvier 2026

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L’erreur stratégique de l’Amérique à la lueur de Kant

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans une opération militaire sans précédent, les forces d’élite américaines ont capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro à Caracas et l’ont transféré aux États-Unis pour y être jugé, déclenchant une condamnation internationale et de vives critiques sur la violation flagrante de la souveraineté vénézuélienne. 

Parallèlement, Washington a ravivé des menaces de prise de contrôle du Groenland en affirmant que l’utilisation de la force militaire reste « toujours une option » pour acquérir cette île stratégique riche en ressources et au cœur des rivalités arctiques. 

Cette vision des relations internationales portée par Donald Trump s’oppose frontalement à l’idée kantienne de paix perpétuelle. À la lumière de la réflexion de Kant, il est possible d’affirmer que la politique américaine s’engage dans une erreur stratégique majeure : elle est en train de dilapider l’actif le plus précieux que les États-Unis ont patiemment accumulé depuis près d’un siècle.

Cet actif n’est ni militaire ni technologique. Il repose sur deux piliers essentiels patiemment construits par les gouvernements américains successifs depuis l’après guerre : la confiance internationale et la prévisibilité juridique.

Ce sont elles qui ont rendu possibles la fluidité des échanges, l’attractivité du dollar, la centralité des marchés américains, et in fine la prospérité du peuple américain.

Or la politique de Trump substitue progressivement à cet ordre fondé sur le droit un rapport de force brut : remise en cause des traités commerciaux, guerre tarifaire avec la Chine et l’Union européenne, affaiblissement de l’OTAN, instrumentalisation extraterritoriale du droit, et aujourd’hui ingérences violentes extra nationales.

Les dirigeants américains de l après guerre l’avaient compris tout comme Kant : ce choix ne produit pas de l’obéissance durable, mais une soumission précaire.

Précaire, car aucune supériorité n’est éternelle :

• la technologie se diffuse (tous les pays rattraperont à moyen terme leur retard),

• les ressources s’usent (financières, humaines, industrielles),

• la légitimité interne s’érode (polarisation extrême, défiance envers les institutions, instabilité politique).

À mesure que la contrainte remplace la règle, les alliés deviennent prudents, puis méfiants ; les partenaires cherchent des alternatives ; les coalitions de contournement émergent. Le monde ne s’aligne plus et s’organise contre l’hégémonie.

Mais surtout et c’est là le paradoxe trumpien le plus frappant : cette stratégie en plus d’être précaire est également terriblement appauvrissante. 

Kant l’avait vu avec une lucidité remarquable : la diffusion d’une culture, d’un modèle juridique et d’institutions communes coûte infiniment moins cher que la coercition militaire ou économique permanente.

Le droit stabilise, tandis que la force épuise.

Là où les États-Unis avaient su, après 1945, transformer leur puissance en une idéologie politico-culturelle et un ordre juridique désirable, institutions multilatérales (OMC, ONU) , alliances fondées sur des règles (OTAN, blocs commerciaux) ; la logique trumpienne inverse le mouvement : elle remplace l’adhésion par la contrainte, la prévisibilité par l’arbitraire, la confiance par la peur.

C’est dans ce cadre éclairé par la logique Kantienne que s’inscrit, de façon presque cynique, le syllogisme trumpien. Quand l’administration américaine pense au diapason de son leader que : 

1. La puissance permet d’imposer.

2. Ce qui peut être imposé n’a pas besoin d’être légitimé.

3. Donc le droit et les alliances sont des contraintes inutiles.

Kant aurait répondu que ce raisonnement confond domination et conservation de la puissance.

On peut gagner des rapports de force. Mais on ne gagne jamais durablement contre la logique du droit.

En prétendant « rendre sa grandeur » à l’Amérique par la seule démonstration de force, cette politique confond puissance immédiate et richesse durable. Elle croit accroître l’influence américaine alors qu’elle détruit ce qui la rendait réellement hégémonique : la confiance, l’adhésion volontaire, la centralité juridique et économique.

Chez Kant, une politique qui sacrifie le droit à l’efficacité immédiate ne fait pas preuve de réalisme, mais d’aveuglement. Elle gagne en brutalité ce qu’elle perd en prospérité. Et surtout, elle prépare les conditions de son propre déclin. 

En substituant la paix juridique à la paix par la force, les États-Unis avaient construit un ordre dont ils étaient les premiers bénéficiaires.

En s’en détournant, ils ne défient pas seulement leurs adversaires : ils sapent les fondements mêmes de leur propre prospérité.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.