Eclairante culture

Je voulais écrire un article sur le sens des mots, partant de la fameuse hypothèse de Sapir-Whorf. Je voulais écrire sur les mots qui pensent à travers nous. Sur l’histoire des sentiments qui ne peut être autre chose que l’histoire des mots dans lesquels ils se sont énoncés - comme le remarquait Jean Starobinski à propos de la nostalgie. Je me serais interrogé avec d'autres sur l'importance des lieux communs dans le langage des médias. J'aurais repris à cette occasion l'étonnement d'André Gide au début de la guerre de 1914 qui observait que le langage des journalistes (qui n'avaient pas été au front) fournissait les clichés au moyen desquels les soldats revenus du front décrivaient leurs expériences. J'aurais fait un détour par le "médialecte" qui n'a jamais aussi bien été relevé que par Gérard Genette dans son Bardadrac. Et pour "enfoncer le clou", sans doute aurais-je fait un détour par la novlangue, afin de m'appesantir sur la raréfaction linguistique et les torsions sémantiques qui sont le signe de tout totalitarisme : de fait, le totalitarisme, cela restera toujours un espace sonore empoisonné, une raréfaction du vocabulaire, une recherche infantile de vibrations communes sans déploiement d'espace intérieur individuel - une idée infantile de communion sans risque de solitude, c'est-à dire sans crainte de contradictions - sans Autre. Ce sera pour un article prochain. L’actualité peut-être, dont la radio, que j'avais oublié d'éteindre, dans la pièce à côté hurlait son témoignage.

Je songeais distraitement donc à ce moment d'ouvrir la page, à propos de Trump, qu’il n’y avait jamais eu dans l’histoire d’empire déclinant sans empereur fou. La stupéfaction qui nous est venue la nuit de son élection a sans doute une cause :  pensait-on, inconsciemment, que cette forme de dérive était le fait de régime autocratiques, héréditaires, et que la raison du plus grand nombre prévenait les régimes démocratiques de telles dérives. Encore aurait-il fallu miser véritablement sur la démocratie, et la culture du plus grand nombre, plutôt que sur les téléréalités dont Trump est le représentant et le produit (bien plutôt que des réseaux sociaux dont il n’est jamais qu'un utilisateur plus egocentré que beaucoup d'autres).

Jean Dubuffet - tiré de la série "le site populeux" Jean Dubuffet - tiré de la série "le site populeux"

Il y a vingt ans, lisant Asphyxiante culture de Dubuffet, j'apprenais à penser avec plus ou moins d'adhésion que la ligne de partage entre artistes et professeurs était infranchissable : en résumé, les professeurs résument, transmettent ce qui a déjà été fait, capitalisent un savoir, portent des jugements, et ne peuvent en rien entrer dans un processus créatif, sinon en le freinant. L'artiste, lui n'aurait besoin d'aucune culture dans sa quête d’une nouvelle expression originale - et l'apparition ou la réactivation d’une nouvelle émotion (l'apparition d'un nouveau mot de sensations en quelque sorte, d'une nouvelle tranche de vocabulaire).

Aujourd'hui, effet de l’âge peut-être mais bien surtout des bouleversements numériques, je ne pense plus vraiment la même chose : nous devons faire ce qu'à l'époque de l'imprimerie les humanistes d'Erasme ont su faire - quand avec l'imprimerie ils ont renoué avec l'antique : faire qu'une révolution médiatique s'accompagne d'une renaissance culturelle - en renouant avec un passé commun plus long que l'immédiat passé aux structures périmées et l'actualité catastrophique du jour. Et n’être pas en défaut de mémoire quand le futur s'écrit aussi vite qu'un algorithme de gestion big-data, ou un "chatbot" doté d'une "I.A".

 

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