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Billet de blog 18 avril 2025

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Precarity Business (Quand l’insertion des seniors devient un marché juteux)

On a cessé de lutter contre la précarité : on l’organise. Et pendant ce temps, la richesse devient un sujet tabou. Bien loin du rêve de société équilibrée, un écosystème de prédation déguisé en modernité s'est mis en place. La réforme des retraites, en plus d’être injuste, a créé les conditions d’un business fondé sur la fragilité, véritable opportunité de marché pour des formations douteuses.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une société qui recycle l’exclusion

Depuis la réforme des retraites, on demande aux seniors de travailler jusqu’à 64 ans, voire 67 ans pour une retraite à taux plein. Mais dans le même temps, le marché de l’emploi les rejette dès 50 ans. Ce gouffre entre les injonctions de l’État et la réalité du travail a ouvert un espace… que certains exploitent froidement : les organismes de formation, eux-mêmes lésés par la disparition des financements par les régions.

En effet, pour la région Ile de France, Valérie Pecresse a mis fin à la subvention qui s’élevait à 50M€ et qui finançait 80% des formations professionnelles (https://www.cnews.fr/france/2024-09-29/valerie-pecresse-annonce-la-suppression-de-laide-individuelle-regionale-vers )

 Qu’à cela ne tienne, il suffit de recycler la misère !

L’un des dispositifs les plus révélateurs de cette hypocrisie sociale transforme des parcours brisés en chiffres d’affaires. Derrière les slogans d’“insertion” et de “retour à l’emploi”, on trouve des stagiaires isolés, paupérisés, piégés dans un modèle d’autofinancement déguisé en reconversion.

Formation ou marché captif ?

Un programme comme Atout Senior cible les demandeurs d’emploi de plus de 50 ans. Officiellement, il s’agit de leur donner une nouvelle chance. Mais la structure du programme trahit une autre réalité : le senior devient un client plus qu’un bénéficiaire.

Contrairement aux formations financées par France Travail ou les Régions, ces parcours reposent sur un modèle où c’est l’entreprise d’accueil qui doit payer la formation. Sauf que ces entreprises n’ont ni l’obligation d’embaucher ni de former. Résultat : le senior n’est ni salarié, ni vraiment stagiaire, ni véritablement en reconversion. Il survit avec une indemnité autour de 700€ par mois (Rémunération de formation France Travail), tout en cherchant désespérément une entreprise prête à “payer plus de 7000 euros pour l’avoir”. 

Pendant ce temps, l’organisme formateur encaisse les frais. Les risques sont externalisés. Le fardeau est individuel.

L’illusion d’une insertion

Dès la première semaine, les stagiaires sont sommés de postuler sur des CDI, alors même qu’ils découvrent à peine le métier visé. En contrôle de gestion, en RH, ou ailleurs, beaucoup arrivent avec des profils administratifs ou commerciaux, sans outils techniques, sans logiciels, sans repères.

Ils doivent convaincre des recruteurs… sans jamais mentionner le coût caché que représente leur présence. C’est à eux de “se vendre”, de masquer leur âge, d’inventer leur légitimité.

Le premier mois de ces 4 mois de formation théorique à des métiers aussi pointus, 40% du temps est consacré à la recherche de cette entreprise payeuse.

Le plus ironique, c’est le discours. Le centre de formation parle d’adaptabilité, de professionnalisation, de nouveaux métiers. Mais derrière les slides PowerPoint, la réalité est brutale. Les stagiaires seniors sont en compétition avec des alternants bac +5, mieux formés, présents en entreprise sur une durée bien plus longue, et encadrés par un contrat. À l’opposé, les stagiaires Atout Senior ne restent que quatre mois. Ils sont perçus comme jetables, interchangeables, invisibles. 

Et comme toujours, la pression psychologique est internalisée : on ne trouve pas de stage ? C’est qu’on ne sait pas se vendre. C’est qu’on n’a pas bien “activé son réseau”. C’est qu’on n’a pas fait des efforts sur le salaire. La précarité devient un défaut individuel. Et pendant qu’on culpabilise, le système tourne.

« Ce qui m’a fait peter un plomb c’est la responsable de formation qui nous a dit qu’on allait être payée eu SMIC. Je ne quitte pas un boulot payé minimum 40k pour me brader au smic. »

N., stagiaire Atout Senior

« J’ai perdu confiance en moi avec tous ces refus. C’est comme si j’étais revenue à mon premier stage à 18 ans. »

T., stagiaire Atout Senior

Un dispositif anxiogène, une pression constante

Beaucoup finissent par décrocher psychologiquement. Pression pour trouver un stage dès les premières semaines, culpabilisation permanente, absence de différenciation pédagogique, formation accélérée à marche forcée… Tout est fait pour faire tourner la machine, pas pour soutenir les individus. 

On forme des “contrôleurs de gestion” sans outils BI, on entraîne à des entretiens pour des postes très qualifiés sans fournir de réseau. Et on attend des seniors qu’ils y arrivent… seuls.

Ce n’est pas de la formation.

C’est de la mise à l’épreuve sous pression économique.

La précarité comme opportunité de marché

C’est cela que le gouvernement appelle « politique active de l’emploi ».

C’est cela que la ministre du Travail Astrid Panosyan Bouvet viendra applaudir le 30 avril dans l’un de ces centres : un système qui profite de la précarité organisée par la réforme des retraites pour rentabiliser l’exclusion des plus de 50 ans.

Les entreprises ne veulent plus d’eux. Les aides publiques ne les financent plus. Alors on leur vend une sortie “par le haut” : une formation qui les plonge encore plus bas.

Mais la réalité est là : c’est un business.

Un business nourri de désespoir, de déni politique, et de silence social.

En marketing, cela s’appelle une clientèle captive. On sélectionne des profils vulnérables, on les encadre avec un discours d’empowerment, puis on les fait porter seuls l’échec annoncé. Le diplôme est à portée… mais suspendu au bon vouloir d’un marché qui n’en a cure.

Et comme ces stagiaires ne sont pas syndiqués, peu organisés, souvent isolés, la grogne reste à l’état diffus. Et ceux qui parlent deviennent suspects : ingrats, aigris, peu professionnels.

Il est temps de nommer les choses

Ce n’est pas une politique de l’emploi. Ce n’est pas un programme d’insertion. C’est un business de la précarité. Un modèle bien huilé où les institutions se protègent, les financeurs regardent ailleurs, et les individus sont seuls face à une obligation impossible : devenir performants dans un monde qui les a déjà exclus.

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