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Billet de blog 16 nov. 2022

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Le courage d'Hélène Legotien

Quarante-deux ans jour pour jour après son meurtre, une manière de rendre hommage à Hélène Rytmann-Althusser est de se souvenir qu'elle fut aussi l'autrice, sous le nom d'Hélène Legotien, d'une oeuvre diverse, entre chroniques cinématographiques et sociologie critique du développement.

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Au regret exprimé par Richard Seymour selon lequel “il est honteux qu’au sein des discussions sur [son] meurtre, Rytmann n’apparaisse presque jamais comme une femme pleine de qualités”, je souhaiterais proposer en ce 16 novembre une réponse doublement décalée. Elle suppose de nous écarter un temps de ce meurtre et du patronyme même de Rytmann.

Il fallut du courage à Hélène Rytmann pour changer de nom d’usage au milieu de sa vie et devenir, au cours de la Seconde Guerre mondiale, Hélène Legotien. Contrairement à son frère Moïse, Hélène ne demanda jamais à l’état-civil de sanctionner officiellement ce changement. Il ne s’agissait pas de franciser un patronyme d’origine juive mais de se donner à elle-même un nouveau nom de famille afin de signer des textes, laisser une adresse postale complète à de nouveaux amis et tenter de recommencer à vivre après la violence de son expérience militante et résistante.

Les textes mentionnant Hélène Legotien affirment habituellement que ce nom lui fut attribué lorsqu’elle était active dans la Résistance lyonnaise. L’abbé Larue, religieux résistant et fusillé quelques jours avant la libération de Lyon l’aurait ainsi nommée en souvenir d’un jésuite qui écrivit au XVIIe siècle sur la Chine et sur la querelle des rites. Personne ne s’étonne que ce religieux s’appelle en réalité Charles Le Gobien (1652 - 1708). Un espace en moins et une lettre mutée : c’est peu mais c’est peut-être suffisant pour ne pas réduire Legotien à un nom venu de l’extérieur et offert par un homme. 

Dans son autobiographie, le mari d’Hélène explique également ce changement de nom par la haine qu’aurait conçue son épouse à l’égard du patronyme  (Rytmann) d’un père (Benjamin) qu’elle aimait cependant. Dans le même mouvement, il affirme en effet que ce dont la jeune Hélène avait souffert, c’était d’abord du désamour de sa mère (qui s’appelait Mlotkine et pas Rytmann à la naissance de sa fille Hélène en 1910) et du fait d’avoir été, à l’adolescence, abusée sexuellement par le médecin de ses parents. Sur les tragédies de son enfance et de son adolescence, Hélène Rytmann n’a pas laissé de texte connu à ce jour. La prudence conduit donc à se concentrer sur ce qui existe : des textes signés Legotien et dont l’ensemble forme une œuvre écrite.

Il est en effet indéniable que dès l’année 1944, Legotien est pour Hélène autant un nom de plume qu’un nom d’usage, possible souvenir de la Résistance. On le trouve imprimé au bas du texte le plus ancien que je connaisse de Legotien : une chronique du film soviétique Camarade P publiée dans Combat le 2 novembre 1944. C’est également sous ce nom que Rytmann rédige jusqu’en 1948 un roman consacré à la Résistance et provisoirement intitulé Passé simple. Si le manuscrit déposé à l’époque chez Gallimard est aujourd’hui perdu, la lettre de refus d’Albert Camus et la réponse de Legotien sont conservées dans les archives d’Hélène Rytmann-Legotien consultables à l’IMEC. L’échange épistolaire a été largement reproduit dans une biographie rédigée en 1992 par Yann Moulier-Boutang. Si Legotien reconnaît que son manuscrit n’est qu’une ébauche et qu’il mériterait d’être remanié, elle n’a pas honte d’expliquer à son éditeur potentiel que c’est la pauvreté qui l’éloigne de ce travail littéraire. Courageuse ou téméraire, elle déclare à l’homme à qui elle demande de l’aide dans sa quête d’emploi : ​​« j’aimerais bien que notre amitié ne soit pas seulement un repaire mais aussi parfois un échange ».

Hélène Legotien ne devient pas romancière. Elle ne convainquit pas son ami Jean Ballard de lui laisser tenir une chronique cinématographique dans Les Cahiers du Sud, célèbre revue littéraire qu’il dirigeait à Marseille. Dans la revue Esprit, elle parvint à placer trois textes critiques consacrés au cinéma au cours de l’année 1955. Si sa critique du Chant des fleuves de Joris Ivens fut appréciée par le réalisateur néerlandais au point d’être partiellement reproduite dans une anthologie Seghers, celle qu’elle consacra à L’Air de Paris est l’objet d’un malentendu durable dans la littérature cinéphilique. Parce que Legotien affirme que Carné, associé ou non au poète Jacques Prévert, n’a pas toujours réussi à capter la psychologie des classes populaires, deux auteurs ont fait d’Hélène Legotien l’archétype du stalinisme critique que continueraient de faire sévir, vingt années après le Front populaire, les proches de Jean Renoir et les membres du parti communiste français. Il convient de rappeler qu’en 1955, cela faisait plus de dix ans qu’il était refusé à Hélène Legotien-Rytmann d’adhérer de nouveau au parti communiste où elle avait pourtant milité dans l’entre-deux-guerres. Ni Jean Renoir ni ses collaborateurs n’avaient d'ailleurs soutenu Legotien dans ses demandes de réintégration, alors même que Rytmann aurait participé, selon des modalités qui restent à clarifier, aux tournages de La vie est à nous et de La Marseillaise

Avec sa courte critique du Chant des fleuves, l’essai que Legotien consacre en juin 1955 à l’adaptation cinématographique par Claude Autant-Lara du Rouge et le noir est le dernier article qu’elle a signé de son seul nom et publié dans une revue généraliste et largement diffusée. Après une décennie de va-et-vient entre des postes de chargée d’études sociologiques et des tentatives de réintégrer professionnellement le monde du cinéma et du spectacle vivant, Legotien choisit en 1959 de travailler à plein temps dans le domaine du développement économique et social. Employée par la SÉDÉS (Société d’études et de développement économique et social) jusqu’à son départ à la retraite en 1975, elle participe comme sociologue à la rédaction d’études principalement consacrées au développement rural de la France et de ses anciennes colonies d’Afrique noire. Certaines donnent lieu à la publication d’articles dans la presse professionnelle alors consacrée aux problèmes du développement (Développement et civilisations, Rythmes du Monde, Techniques & Développements).

Ces articles scientifiques sont co-signés avec des agronomes ou des professionnels plus haut placés qu’elle dans la hiérarchie de la SÉDÉS. Il est difficile d’y établir la part exacte écrite par Legotien et leur nature même s’accorde mal avec le recours à un style personnel ou imagé. C’est au contraire dans les rapports plus confidentiels que Legotien rédige pour les clients de la SÉDÉS ou à l’attention de ses supérieurs hiérarchiques qu’elle adopte le ton vigoureux caractéristique de ses correspondances et fait de nouveau montre d’une honnêteté qui confine au courage. 

Aux commanditaires qui la paient et aux experts qui la supervisent, elle justifie souvent, au nom de sa haute conception de la sociologie et de sa modestie théorique, de ne pas livrer ce qu’ils attendent. À des promoteurs qui lui demandent à la fin de l’année 1967 de leur procurer des éléments de communication susceptibles de rendre la ville nouvelle du Mirail désirable, elle conseille de prêter plus attention aux craintes sociales et économiques qui agitent alors les ménages toulousains les plus modestes. Aux membres européens de l’Association internationale pour le développement soucieux d’améliorer l’enseignement dans le Tiers-Monde en 1970 , elle propose de commencer par lire l’ouvrage qu’a consacré le physicien nigérien Abdou Moumouni Dioffo à L’éducation en Afrique. À l’attention de ses supérieurs qui déplorent à l’oral les échecs répétés des opérations de développement rural entreprises à l’étranger par la France postcoloniale, elle rédige en 1971 un savant projet de rapport “sur les structures internes et externes de l'économie agricole traditionnelle africaine”. En s’appuyant sur les découvertes les plus récentes de l’anthropologie économique de son temps, elle enjoint ses collègues économistes à compléter par écrit ses propositions théoriques et méthodologiques.

Cet appel de 1971 n’a pas trouvé d’écho immédiat auprès des experts de la SÉDÉS. Je n’ai pas découvert à l’IMEC ou ailleurs de rapport final et collaboratif donnant suite, en interne, aux propositions de Legotien. Hors de la SÉDÉS, ce rapport a cependant suffisamment circulé pour lui assurer une modeste postérité dans l’histoire des sciences sociales du développement. Elle est ainsi parfois citée, aux côtés des bien plus célèbres Claude Meillassoux, Maurice Godelier et Charles Bettelheim, comme une des chercheuses et chercheurs qui élaborèrent, au cours des années 1960 et 1970, une pensée critique et marxiste du développement. Louis Althusser a lui-même regretté de ne pas avoir pu publier des extraits de ce texte dans sa collection Théorie : juridiquement, ce texte appartenait à la SÉDÉS plutôt qu’à Legotien.

Une autre preuve du courage de Legotien est qu’elle a continué à travailler et à écrire après sa retraite. Il ne s’agissait pas seulement d’assurer son indépendance matérielle vis-à-vis de l’homme qu’elle avait épousé en février 1976. En 1979 et en 1980, elle mena bénévolement et de son propre chef une enquête sur la vie familiale des ouvriers français. En recueillant scrupuleusement leur parole, elle espérait comprendre la persistance de leur mal-être et de leur exploitation, en dépit des trois décennies de haute croissance que la France venait de traverser depuis 1945. Quand la santé mentale dégradée de son mari le lui permettait, Legotien partait enquêter à Port-de-Bouc avec le soutien de la mairie communiste et la complicité d’une équipe de chercheurs locaux. En 1984, ce collectif de chercheurs publia un rapport intitulé “Du chantier naval à l’usine : la mémoire ouvrière de Port-de-Bouc”. En plus de le dédier à la mémoire d’Hélène Legotien, ils empruntèrent à Émile Ajar, autre auteur aux multiples noms, la citation suivante pour décrire leur collègue de terrain, morte le 16 novembre 1980 d’avoir été étranglée par Louis Althusser : 

Le choix de cette épigraphe devrait suffire à toutes et tous nous convaincre des qualités de la femme qu’on nommera au choix Hélène Legotien, Hélène Rytmann et Hélène Althusser. Et à celles et ceux qui s’étonneraient encore que l’on puisse consacrer comme moi tant de temps à l’établissement de la biographie et à l’étude de l'œuve d’une femme qui n’a été jusqu’ici presque rien dans l’histoire intellectuelle de notre pays, j’ai envie d’écrire pour une fois ce que j’ai souvent répété à des camarades : le monde serait sans doute changé et peut-être même révolutionné si nous possédions toutes et tous un courage aussi ordinaire que celui d’Hélène Legotien. 

Bibliographie d’Hélène Legotien

1) Textes publiés 

A) Critiques cinématographiques

  • « Camarade P », Combat, 22 novembre 1944, p. 2.
  • « L’Air de Paris de Marcel Carné », Esprit, janvier 1955, p. 135 - 138.
  • « Du roman au film », Esprit, juillet 1955, p. 1144 - 1164.
  • « Le Chant des fleuves de Joris Ivens », Esprit, juillet 1955, p. 1186 - 1189.
  • « Le Chant des fleuves de Joris Ivens » (extraits), in Abraham Zalzman, Joris Ivens. Paris, « Cinéma d'aujourd'hui », Seghers, 1963, p. 166 et sq.

B) Textes sociologiques

  • Ancian, Gilbert, Hélène Legotien, Bernard Manlhiot, « Propositions pour une réorganisation des actions de développement rural », Développement et civilisations, n° 38, juin 1969, p. 24 - 38.
  • Ancian, Gilbert, Hélène Legotien, Bernard Manlhiot, « Cultures d'exportation ou cultures vivrières », Rythmes du Monde, n° 43/3-4 (« Préalables au développement en Afrique noire »), 1969.
  • Raymond, Henri, Hélène Legotien, « Les méthodes d’enquête par sondage en milieu rural africain », Techniques et développement, n° 8, juillet - août 1973, p. 16 - 21.

2) Etudes sociologiques non publiées

  • « Note de méthode sur une activité sociologique à la SÉDÉS ». Paris, Secteur Recherche de la SÉDÉS, février 1964, 25 pages ronéotypées
  • autrice unique du deuxième volume d’une enquête menée avec Jérôme Klatzmann et Henri Prugniaud, « La planification interrégionale dans l’agriculture : les obstacles à l’évolution des systèmes de production », Paris, SÉDÉS / Délégation générale à la recherche scientifique et technique, octobre 1967, 4 volumes. 
  • avec Édouard Kleinmann, « Représentation du Mirail auprès des ménages et des promoteurs toulousains ». [s. l.], Société d’équipement de la Haute-Garonne et de l’Ariège / Centre d’études et de recherches sur l’aménagement urbain, 1968, 192 pages dactylographiées ronéotypées.
  • « Les résultats qualitatifs de l’enseignement dans les Etats de l’Afrique Noire francophone » in Problèmes de l’aide à l’éducation dans le Tiers Monde. Paris, section française de l’Association internationale pour le développement, 1970, p. 59 - 117.
  • « Sur les structures internes et externes de l'économie agricole traditionnelle africaine », Paris, SÉDÉS, octobre - novembre 1971, 93 pages dactylographiées ronéotypées.
  • participation à la rédaction de « L'approvisionnement des villes dans les pays francophones d’Afrique et de Madagascar : enquêtes et perspectives ». Paris, SÉDÉS/SEAE (Secrétariat d'État aux Affaires étrangères chargé de la Coopération), décembre 1972, 5 volumes.
  • avec G. Cancelier et Henri Raymond, « Étude méthodologique générale sur les structures propres au développement rural et régional. Enquête de base au niveau des villages (identification des villages, recherche des indicateurs, questionnaires, méthode de stratification et exemple d'application) ». Paris, SÉDÉS/SEAE (Secrétariat d'État aux Affaires étrangères chargé de la Coopération), mars 1974.
  • « Les problèmes agricoles déclenchés par la création d’une autoroute en rase campagne ». [s. l.], Scetauroute / SÉDÉS, septembre 1975, 116 pages dactylographiées ronéotypées.
  • avec M. Moiroud, « Étude sociologique » [sur l’emploi et les salaires]. [s. l.], [s. d.], 156 pages ronéotypées.

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