À mes potes en burn out

J’ai 24 ans. En 2019, j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur. La même année, lors d’un trajet en voiture avec une amie, Keny Arkana nous parlait au travers des enceintes et on lui promettait de ne jamais devenir des « Gens Pressés ». À présent, j'ai pour la première fois un salaire depuis moins d’un an.

À première vue, je m'en sors bien. Sauf que parmi mes proches, mes collègues et mes amis camarades de promotion, je dénombre déjà au moins 7 cas de surmenage sévère allant parfois jusqu’au burn-out. Je parle d’heures supplémentaires régulières, week-end compris, de journées de douze heures, de tâches imprévues imposées en plein congés (Récemment, j’ai découvert le mot de “télévacances”), et de signes manifestes de mal-être au travail.

À vrai dire, les gens de ma formation et moi étions prévenus. Sur les plaquettes et le site web de l’école d’ingénieurs, on pouvait lire des phrases comme “S’adapter au marché du travail” ou “Une formation pour répondre au besoin des entreprises”. Naïves, insouciants, on s’est dit que ça valait quand même le coup.

Les “entreprises” ne devaient pas être toutes pourries, et puis après tout, on pouvait aussi aller voir ailleurs : faire de la recherche, de l’associatif, créer notre propre activité… De bien belles carottes.

Car partout le schéma se répète. Les cas que j'ai comptés concernent des personnes travaillant en associations, dans la fonction publique territoriale, au sein de coopératives de salariés… Les structures et les missions diffèrent mais le constat est le même. Ces personnes ont au moins 2 points communs : (1) elles ont un niveau d’études Bac+5 et/ou exercent un métier “passion”, ce qui (2) ne les empêche pas de souffrir au travail.

Mais alors qu’est ce qui cloche ? D’où vient le mal si la qualification, malgré le privilège du choix qu’elle nous offre, ne permet pas de s’émanciper de l’exploitation salariée ?

En pratique, le choix que nous avons se situe généralement entre la recherche de “sens” et le confort de la stabilité professionnelle (à noter que malgré tout, certains ne trouvent ni l’un ni l’autre).

À priori, un travail qui nous plait car il répond au premier critère peut nous offrir les sentiments d’épanouissement et de liberté, à condition d’en maitriser l’emploi du temps. Or, bien souvent dans nos milieux professionnels, nos responsables s’ils existent, assument de nous imposer un emploi du temps dégradant et dérogeant à notre contrat de travail. L’ironie est telle qu’ils nous pressent avec d’autant moins de scrupules que nous sommes des jeunes motivé.e.s et passionné.e.s. Peu importe puisque une fois devenus moins jeunes et démotivés, d'autres naïfs nous succèderont. Le roulement est assuré.

Parmi les emplois à forte qualification, là où les tâches “passionnantes” justifient qu’on puisse rester au bureau jusqu’à 20h, celles-ci sont presque toujours administratives. L’administratif sacré devient un non-pondérable auquel doit s’ajuster le paramètre travail, et tant pis pour le droit du travailleur. Mais si cette gestion des paperasses est effectivement devenue nécessaire au bon fonctionnement de nos activités, pourquoi nos employeurs n’embauchent-ils pas plus de main d'œuvre ?

- Finances limitées pour des appels à projets de plus en plus concurrentiels : les portefeuilles publics stagnent ou s'érodent quand les opérateurs sont de plus en plus nombreux à réclamer le financement d'actions diverses (et sans doute légitimes). Dans ce contexte, on en vient à des situations de concurrences grotesques : on rencontre par exemple des associations aux idées concordantes qui tolèrent de se disputer pour s'attribuer le montant d'une subvention.

- Manque de réalisme vis-à-vis des besoins opérationnels de nos activités : les plans de charge assumés par nos structures sous-estiment de manière plus ou moins consciente le temps de gestion administrative. Ce dernier doit supporter une pression bureaucratique croissante. De plus en plus de déclarations, d'attestations et justificatifs sont à fournir pour la moindre “réalisation de projet”.

L'un dans l'autre, les “grandes puissances” qui nous financent valident un système économique où les fonds dédiés aux programmes d’action ne suffisent pas à financer la réponse administrative nécessaire pour activer les dits fonds... Autofinancez-vous donc ! Et l'asso devient un prestataire de services, la coopérative citoyenne une start-up managérante.

Exploité.e.s nous sommes. Des prolétaires qualifiés à forte valeur ajoutée. Dans des professions peu pénibles physiquement et moins précarisantes que la moyenne, mais des prolétaires tout de même car de fait : notre travail employé est la condition de notre revenu (certes décent).

Le bourrage de crâne pseudo-intellectualisant des grandes écoles nous invente un rôle d'élite factice : nous avons “réussi” (loin de nous la crasse ouvrière) et nous sommes “compétents”... pour être employés au gré du marché ou des financements publiques.

Il n'est pas évident d'identifier notre exploiteur : notre collège d'employeurs ? La collectivité qui nous finance ? Nous même qui oublions nos limites et participons à entretenir la culture du zèle ? Etc. La configuration varie en fonction des types de postes que nous occupons. L'adversaire a plusieurs têtes et se développe aussi en nous. Pour nous en défaire, peut être pouvons nous commencer par nous parler en mettant sincèrement sur la table ce qui nous pousse et finalement nous ronge. On en viendra certainement à se demander à qui profite la concurrence pour le financement des salaires, à quoi elle rime, et comment s’en émanciper.

J'aurais du mal à vouloir soulager entièrement mes copains pressurisés en quelques lignes, mais j'espère au moins participer à la conscientisation de celles et ceux qui, depuis une position sociale proche de la mienne, vivent ou observent de telles logiques d'exploitation.

Élargissons nos champs de vision !

Ne renions pas ce pourquoi nous avons choisi de nous impliquer mais soyons critiques de nos modes de fonctionnement.

Soyons humbles et ayons courage.

Rappelons-nous qu'en dehors des déterminismes sociaux, nous sommes tous de potentiels ouvriers, paysans, intérimaires ou intermittents.

Tâchons de garder une culture commune, matrice de solidarité.

Fabriquons et mettons en œuvre nos droits sociaux, communs pour tous et spécifiques selon nos situations particulières.

Réapproprions-nous les moyens de choisir ensemble la destination de notre force de travail et ses conditions.

Et encore.

Ressources :

-Ivan Illich, 1973. La Convivialité

-Keny Arkana, 2012. Gens Pressés

-Victor Kopp, 2018. Qui a tué le militant ? Conférence gesticulée

-Lily Zalzett & Stéphanie Fihn, 2020. “Te plains pas c'est pas l'usine” : l'exploitation en milieu associatif.

-Mon expérience étudiante et professionnelle partagée

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