On aurait dit que quand je serai grand, je serai ophtalmo.
Mes clients (ma Mémé disait « des patients », mais ça c’était avant) se bousculeraient à mon comptoir dans l’espoir d’une consultation quelques lustres plus tard.
Quand j’arriverais à mon cabinet vers 8h15, ils seraient déjà plusieurs auxquels j’aurai fixé rendez-vous à 8h. Je commencerais de les recevoir vers 8h30 après une bavette avec mon collègue orthoptiste et l’artisan venu prendre note des finitions de notre nouveau cabinet.
Car je ne travaillerais pas seul, mais avec un, voire deux orthoptistes. Ceux-ci pourraient, après s’être chargés de l’essentiel des examens, encaisser une première consultation. Il ne me resterait plus alors, après un second examen, rapide et en partie redondant, qu’à en encaisser une seconde… puisque je resterais seul habilité à délivrer une ordonnance pour les précieuses lunettes. « Une » ordonnance, que dis-je ! Deux à trois fois plus d’ordonnances par jour ! Suffisamment pour pouvoir alterner mes jours de congés avec un confrère, sans écorner mon chiffre d’affaire.
Le client serait un peu surpris de devoir s’acquitter de deux consultations, là où il avait pris rendez-vous pour un simple acte métrique, à l’exclusion de toute pathologie. Mais il ne moufterait pas, trop heureux de s’entendre expliquer qu’il n’aura attendu que 6 mois, là où, pour 28€ « seulement », il aurait « normalement » dû attendre un an… Il se rassurera en se disant que la Sécu et sa mutuelle lui en rembourseront l’essentiel… oubliant que ce n’est que le retour de ses propres cotisations.
Mais tout ceci n’est que pure fiction : en vérité, quand je serai grand, je serai ophtalmo fonctionnaire. L’État et la Région prendront en charge une grande partie de mes longues études et le coûteux matériel nécessaire à l’exercice de ma spécialité. Du coup, ma profession deviendra accessible. Ma rareté en prendra un coup, mais les délais d’attente passeront de 6 mois à une semaine. En plus d’un salaire fixe et honorable, la collectivité m’offrira le droit aux congés payés, à des dates concertées avec l’Agence régionale de la santé publique . Mon affectation sera conforme aux priorités de la carte sanitaire établie par celle-ci. Je pourrai, dans le cadre d’un mouvement inter-régional des fonctionnaires territoriaux, contribuer à la disparition des désert médicaux. Mieux encore, ma ponctualité aux rendez-vous sera louée et institutionnalisée comme une marque de respect des patients et de ma mission de service public… Je serai un médecin estimé et heureux.
Mais ça c’est de l’utopie : ce n’est pas dans 6 mois la veille qu’un gouvernement aura le courage politique de faire de la santé publique une réelle priorité, plutôt que de continuer à porter à bout de bras un système agro-alimentaire à bout de souffle, destructeur d’emplois et générateur des pathologies qui font la prospérité des actionnaires de l’industrie chimique, des lobbies pharmaceutiques… et du business médical.
Non mais allô quoi, on n’est pas à Cuba ici , Monsieur !