(Re)lisez Marx, Monsieur Cormand!

Non, Marx n'est pas obsolète : il faut le relire avec les yeux d'habitants du XXIème siècle, tout en prenant la mesure des réalités que le XIXème siècle lui imposait de souligner. Ca ne ferait d'ailleurs sûrement pas de mal aux Verts de venir y renforcer leur outillage philosophique... et de venir y tremper leur rigueur intellectuelle et morale.

La gauche d’inspiration marxiste telle qu’elle s’est épanouie depuis le début du XIXe siècle est « incomplète » théoriquement et idéologiquement pour répondre aux ravages causés par le modèle de développement. En ayant omis la question écologique, la pensée marxiste a fait deux concessions décisives au capitalisme : l’acceptation du productivisme et la valorisation de la consommation comme moyen d’émancipation" écrit David Cormand.

Cette analyse lapidaire et péremptoire me ferait presque regretter d'avoir voté EELV à ces élections !

Ce n'est pas la pensée marxiste en elle-même qui est productiviste : c'est la lecture qui en a - très majoritairement - été faite tout au long du XXème siècle.

En effet, si le fondement du marxisme est bien la lutte des classes, exacerbée par la contradiction entre les rapports de production et le niveau de développement des forces productives à un moment donné de l'histoire, rien n'impose d'en déduire que la production toujours plus importante de biens matériels constituerait "le sens de l'histoire"

Pour Marx en effet, il est clair que les forces productives ne sont pas principalement l'arsenal industriel (puis technologique) nécessaire à la transformation des matières premières, mais la force de travail (physique et intellectuel) génératrice de "plus value", dont dépendent les moyens de survie de la grande masse de la population. C'est pourquoi, il serait erroné d'assimiler le "niveau de développement" des forces productives à une étape supérieure d'une production toujours plus grande de biens matériels. Le niveau de développement de tous ceux qui créent les biens nécessaires à l'existence de l'espèce humaine, c'est aussi et d'abord le niveau moyen de bien-être matériel et psychologique de cette masse laborieuse : son niveau moyen de santé, son niveau moyen d'instruction et d'éducation, d'accès à un logement décent et à une alimentation de qualité.

Certes, à l'époque de Marx, la question de l'épuisement des ressources naturelles, ni même celle des conséquences de l'impérialisme n'étaient guère à l'ordre du jour de la pensée occidentale : l'urgence des besoins matériels constitutifs de cette libération des forces productives ne laissait pas beaucoup de place à des notions telles que celles de qualité du cadre de vie, d'équilibre environnemental ou de contingentement des ressources planétaires... Et pourtant... Engels envisageait déjà, certes secondairement, l'émergence de cette nouvelle donne

La hausse de la qualité matérielle de vie des classes laborieuses des pays occidentaux, puis les avancées technologiques et le chômage de masse qui les ont accompagnées ont depuis modifié l'acception desdites forces productives : en effet, l'importance de la force de travail physique de masse a régressé au profit d'un salariat nouveau issu d'un plus grand niveau d'instruction et de qualification pour les uns.... et du chômage pour les autres, de plus en plus nombreux, relativisant finalement l'existence-même du prolétariat écartelé entre classe moyenne et lumpen-prolétariat.

Mais cette évolution du capitalisme n'a pas pour autant réduit la fracture entre les rapports de production et les besoins des forces productives : pour continuer à concentrer toujours plus de richesses aux mains d'un nombre de plus en plus réduit de possédants, la machine a de moins en moins besoin d'un prolétariat productif... et de plus en plus besoin d'un prolétariat amorphe et consommatif par l'intermédiaire duquel il pompe les fonds publics, en échange des produits toxiques de sa folle course à la concentration du capital.

La (re) conquête d'une véritable qualité de la vie par la masse des êtres humains piétinés par le capitalisme, qu'ils soient esclaves salariés ou esclaves-consommateurs... ou les deux, est bien cette nouvelle étape de la libération des forces productives : non pas pour produire toujours plus d'objets de plus en plus inutiles, mais pour se réapproprier les moyens de ne pas dépendre des merdes que les actionnaires des consortii industrialo-technologico-bancaires tendent à nous imposer de plus en plus exclusivement.

Non, Marx n'est pas obsolète : il faut le (re)lire avec les yeux d'habitants du XXIème siècle, tout en prenant la mesure des réalités que le XIXème siècle lui imposait de souligner.

Ca ne ferait d'ailleurs sûrement pas de mal aux Verts de venir y renforcer leur outillage philosophique... et de venir y tremper leur rigueur intellectuelle et morale.

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