Un mois après le coup d'Etat: une interview avec la présidente Dilma Rousseff

"On ne transforme pas une histoire séculaire d’exclusion en seulement 13 ans." Voici le premier texte, en français, qui donne la parole à la présidente Dilma Rousseff. Interview par Antonia Pellegrino partagée avec le réseau de Brésilien.nes contre le coup d'État - pour un publication simultanée en espagnol et français.

Dilma Roussef a répondu aux questions de Antonia Pellegrino qui a partagé son entretien avec le réseau de Brésiliennes et Brésiliens contre le coup d'État : cette interview est aussi publiée sur Página 12 en espagnol : http://www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-301416-2016-06-10.html

Voici la traduction par le MD18. Antonia Pellegrino est intervenue le 1er juin 2016 aux côtés de Mme Nathalie Loizeau, en déplacement au Brésil, lors d'un colloque sur la place des femmes dans la vie publique. Le MD18 participera, le 1er juillet, au colloque organisé au Sénat par Madame la Sénatrice Laurence Cohen du Val de Marne : Coup d'État au Brésil : quelles solidarités avec l'Amérique latine.

 

Antonia Pellegrino - Dans les enregistrements révélés par l’ex-président de Transpetro (filiale de Petrobras), Sergio Machado discute avec l’ancien président de la République, José Sarney. Celui-ci dit : “l’erreur de la présidente a été de laisser cette chose (l’opération lava jato) aller de l’avant”. Cela caractériserait donc le crime de responsabilité que vous auriez commis ?

 Dilma Rousseff – Les enregistrements divulgués à partir du 23 mai explicitent les raisons de ce procès frauduleux de mise en accusation, sans crime de responsabilité. D’ailleurs, c’est ce que nous dénoncions depuis l'année dernière : il y a un coup d'Etat en cours au Brésil. Un groupe d’hommes politiques, acculés par des enquêtes contre la corruption, s’est rendu compte que tant que je serais à la tête de la Présidence, ils ne pourraient pas empêcher le progrès de ces enquêtes contre la corruption. Ils ont mis en place un processus frauduleux de mise en accusation afin d’interrompre le mandat d'une présidente honnête, sur laquelle il ne pèse aucune accusation concrète d'irrégularités. Je répète ce que j’ai dit à plusieurs reprises et qui a été dûment démontré lors de ma défense à la Chambre des députés et au Sénat : je n’ai commis aucun crime qui donne une consistance juridique au processus de ma mise en accusation. On m’accuse d’avoir édité des décrets de crédit supplémentaire et d’avoir retardé leurs transferts à la Banque du Brésil pour la mise en œuvre du Plan Safra (Plan national pour l’agriculture). Dans le cas des prêts, ils ont suivi les règles établies par la loi des finances, et ne portent pas atteinte à la réalisation des objectifs budgétaires autorisés par le Congrès. En plus, rappelez-vous que les présidents qui me précèdent ont édité des décrets similaires et n’ont jamais été questionnés à ce sujet, parce qu’il ne s’agit pas d’un crime. Quant au Plan Safra, non seulement les retards ne représentent pas une opération de crédit, mais on m’accuse d'actes qui, par les propres règles du programme, n’incombent pas à la Présidente, des actes auxquels je n’ai par conséquent pas participé. Dans l’accusation, aucun indice ne prouve que j'aie commis un crime de responsabilité, parce que je n’en ai pas commis. Ainsi, cette mise en accusation caractérise un coup d’Etat, une interruption de la normalité démocratique au Brésil.

 

Antonia Pellegrino - Cinquante-quatre millions d'électeurs ont voté pour votre projet de gouvernement en 2014. Toutefois, au regard de la légitimité du projet qui a gagné aux urnes et de la précarité du mandat du Président par intérim, Michel Temer exerce des fonctions réservées au Président de la République, comme nommer des ministres, la fusion et la dissolution de ministères, des changements dans la politique étrangère, la mise en œuvre des réformes fiscales et de sécurité sociale, la vente d’entreprises publiques, l'abolition et la réduction des programmes sociaux et l'annulation des actes que vous avez commis. Est-ce légal ?

Dilma Rousseff - C’est une autre des raisons qui caractérisent le coup d'Etat en cours dans le pays. Le gouvernement intérimaire veut mettre en œuvre un agenda pour le Brésil, agenda qui n'a jamais été soumis au vote de la population. S’il l’était, il serait certainement rejeté pour son caractère régressif et pervers vis-à-vis des intérêts nationaux et des droits individuels et collectifs de la population. Il s’agit d’une trahison du projet de gouvernement que le vice-président, actuellement en fonction par intérim, a signé. En principe, lorsque nous signons un document, nous sommes d'accord avec son contenu. Maintenant, en s’élevant à la fonction provisoire de la Présidence à travers un coup d’État, il renie ce qu’il a signé. Plus grave encore, il a l'intention de mettre en œuvre des mesures qui faisaient partie du projet rejeté en 2014. À travers ce processus frauduleux de mise en accusation, ils manquent de respect à l'un des droits les plus sacrés des citoyens – le droit de choisir par vote direct qui gouverne le pays et avec quel projet de gouvernement. C’est une action illégale, qui donne lieu à un gouvernement illégitime et putschiste.

Antonia Pellegrino - Pendant la dictature militaire brésilienne, vous avez enduré trois ans de torture sans dénoncer vos camarades. Maintenant, pendant le procès de votre mise en accusation, vous avez « été d’un courage impressionnant », comme nous avons entendu le président du Sénat brésilien, Renan Calheiros, le déclarer sur les enregistrements révélés par le journal Folha de São Paulo. Vous avez toujours attribué votre résistance au fait d'être une femme. Pourquoi ?

 Dilma Rousseff - La plupart des femmes sont soumises, au quotidien, à de grands défis. Elles doivent concilier leurs vies professionnelles avec l’éducation de leurs enfants. Elles doivent concilier la maison, les tâches domestiques avec leur travail. Elles doivent prendre soin d'elles-mêmes et de leurs enfants. La double journée affective et professionnelle est une réalité pour la plupart d'entre nous, ce qui nous rend capables de supporter d’énormes pressions. Comme la plupart des femmes brésiliennes, je suis une infatigable battante.

 

Antonia Pellegrino - L'image du ministère intérimaire uniquement formé d’hommes blancs a choqué le monde, et il a démontré toute la misogynie de la crise politique que vous affrontez.  À quel point la violence contre les femmes et les préjugés jouent un rôle dans votre processus de mise en accusation ?

Dilma Rousseff - Bien qu'il soit difficile de mesurer à quel point, il est indéniable que des arguments et des comportements misogynes prolifèrent tout au long du processus de ma mise en accusation. Un regard critique sur la presse brésilienne identifiera des articles indiquant mon déséquilibre, ma difficulté à faire face à des situations difficiles, et le traitement peu critique des autocollants et  pamphlets machistes, inacceptables dans un pays civilisé contre toute femme. Au Brésil, la culture de la violence et de l'inégalité des sexes persiste, et elle a trouvé, dans ce procès contre une Présidente, des canaux pour son expression, parce qu'elle servait les objectifs des putschistes. Plutôt que de nous apeurer, ce procès nous a renforcés, moi et toutes les femmes brésiliennes, qui savons que nous pouvons occuper n’importe quel poste, n’importe quelle fonction. Pour ce faire, nous devons toujours faire face au machisme et à la misogynie qui imprègnent encore des secteurs de la société.

 

Antonia Pellegrino - Comment le fait que des femmes accèdent à de hautes fonctions de l’Exécutif change-t-il la formulation des politiques publiques ?

Dilma Rousseff - Il y a eu deux progrès clairs découlant de la participation des femmes à de hautes fonctions de l’Exécutif. D'une part, il rend le gouvernement - et cela vaut pour toute institution - représentatif de la société. Il est inacceptable que plus de la moitié de la population ne soit pas représentée dans les hauts postes de l’Exécutif. D'autre part, la présence des femmes garantit à l'Exécutif la possibilité d'effectuer des diagnostics et de proposer des politiques publiques qui reflètent véritablement la diversité des demandes des femmes. Une politique de lutte contre l’inégalité salariale, par exemple, gagne en cohérence ainsi qu’une meilleure connexion avec la réalité, lorsque les femmes qui sont touchées par ce problème, participent elles-mêmes à son élaboration. Un Exécutif plus représentatif de la diversité de la société - que ce soit en termes de sexe, de race, d'origine sociale et régionale - est un gain pour la société toute entière. L'exemple que devrait suivre le Brésil devrait être la diversité de la composition du gouvernement actuel du Canada et non la composition du gouvernement intérimaire, qui ne reflète en aucun cas la société brésilienne.

 

Antonia Pellegrino - Face à votre mise en accusation et aux crises politiques vécues par Cristina Kirchner et Michelle Bachelet, la féministe Carla Rodrigues parodie la question du philosophe indien Gaiatri Spivak - un subalterne peut-il parler ?-, dans un texte pour le blog #AgoraÉQueSãoElas, et s’interroge : Une femme peut-elle gouverner ? Selon Carla, vous avez « été attaquée depuis le début de votre premier mandat. Vous avez été l’objet de critiques car vous ne correspondez pas au stéréotype de la femme ... D'une certaine manière, c’est comme si son allure austère avait incarné toute l'abjection de la société brésilienne vis-à-vis d’une femme au pouvoir. Avec insistance, Dilma a cherché à répondre que oui, une femme peut gouverner. Et chaque oui a produit de plus en plus de réactions contraires à son lieu de pouvoir." Comment comprenez-vous le « backlash » en Amérique latine, ce qui empêche et / ou restreint les femmes à gouverner ?

Dilma Rousseff - Les sociétés latino-américaines, y compris le Brésil, ont une histoire oligarchique, patriarcale et machiste qui se transforme lentement. Aujourd'hui encore, nous avons un déficit de politiques d'égalité entre les sexes et de lutte contre la violence contre les femmes. Ici, au Brésil, nous avons la loi Maria da Penha et la loi qui lutte contre le féminicide. Ces sociétés traversent d’importantes transformations et les changements proviennent, en partie, de la présence des femmes à la Présidence. Être sous le leadership d'une femme, recevoir une directive d'une femme, un ordre d’une femme est encore une nouveauté qui dérange et perturbe l'ordre soi-disant naturel de la société dans nos pays. Dans le cas du Brésil, la sensation semble plus bizarre encore parce que je suis la première à occuper ce poste. Mon expérience montre qu'il existe des difficultés supplémentaires en tant que femme, on nous en demande plus du fait d’agir dans un environnement souvent hostile à l'exercice du pouvoir des femmes. C’est pour ça qu’il nous revient d’être encore plus résistantes. Parce que chaque mandat de présidence exercé par une femme doit être transformé en une démonstration visant à prouver que les femmes peuvent en effet gouverner un pays. D’ailleurs, les femmes peuvent tout, comme les hommes, et c’est pourquoi nous devons continuer à nous battre. Nos sociétés ne seront plus justes que si elles intègrent l'égalité des sexes comme une valeur incontestable.

 

Antonia Pellegrino - Les femmes ont adhéré avec beaucoup d'enthousiasme à la défense de votre mandat et à plusieurs reprises, vous avez parlé de les honorer. Cependant, malgré le soutien féminin et féministe, vous n’avez pas gracié les prisonnières pendant votre dernière semaine de gouvernement. Pourquoi les prisonnières ne méritaient-elles pas d’être honorées ?

Dilma Rousseff - Toutes les femmes brésiliennes devraient avoir tous leurs droits respectés et toutes méritent, de la part de l’Etat, la protection qui leur est due. Cependant, en ce qui concerne la grâce pour les femmes condamnées pour trafic, il y a eu une controverse juridique sur la possibilité d'accorder ce bénéfice, qui serait interdit par la loi pour ce type de crime.

 

Antonia Pellegrino - Vous vous considérez mal à l'aise de ne pas avoir toléré la corruption.  La seule façon de démanteler la structure corrompue du système brésilien est de passer par une réforme politique. Pourquoi n'y a-t-il pas eu de volonté politique, lors de votre gouvernement, de procéder à une réforme vaste et approfondie du système politique, alors que ce projet a été voté en 2015 ?

Dilma Rousseff - En 2013, en comprenant que l'une des revendications des mouvements populaires qui ont pris les rues du pays était un changement profond dans notre système de représentation politique, j’ai proposé de mener à bien cette réforme. À cette occasion, j’ai proposé de convoquer un plébiscite pour la formation d'une assemblée constituante spécifiquement pour mener à bien l’indispensable réforme politique. Elle devrait avoir comme objectifs d'améliorer la représentation politique, de démocratiser l’activité politique, et de rendre la politique plus transparente et soumise à l’évaluation. J’ai fait des réunions avec des organisations de la société civile qui défendaient le même drapeau, afin d'unir nos forces, mais malheureusement, le suivi de cette proposition nécessitait l'engagement du Congrès national, que nous n’avons pas réussi à atteindre.

 

Antonia Pellegrino - Eduardo Cunha et Michel Temer sont les principaux articulateurs du coup d’état. Pourquoi le député Eduardo Cunha s’est-il transformé en votre grand ennemi ?

Dilma Rousseff - L'histoire de l'acceptation du recours de mise en accusation par le Président de la Chambre des représentants, à l’époque, montre les racines de cette opposition. L'ouverture de ce processus a eu lieu le jour-même où le Parti des Travailleurs, présent au Comité d'éthique, a annoncé qu'il voterait pour l'acceptation du procès de cassation du mandat d’Eduardo Cunha. Comme on peut le voir dans les journaux de novembre et décembre de l'année dernière, le député s’est servi de ce processus comme un instrument de chantage, puis, lorsque nous n’avons pas cédé, il l’a utilisé comme un instrument de vengeance. Voilà pourquoi nous avons toujours dit que le processus de mise en accusation est né d’un détournement de pouvoir du Président de la Chambre des députés de l ‘époque. En outre, Eduardo Cunha a un agenda tout à fait contraire à celui que nous défendons. Est visible, dans les propositions du gouvernement Temer, la synthèse de l’agenda d’Eduardo Cunha : ultra-libérale en économie et ultra conservatrice vis-à-vis des droits individuels et collectifs.

 

Antonia Pellegrino -  Vous avez indiqué cinq ministres au Tribunal Suprême Fédéral (STF). Dans les enregistrements fuités de conversations entre vous et l'ancien président Lula, celui-ci dit que le STF est apeuré. Dans les fuites récentes, il y a plusieurs références désobligeantes envers le STF. Les actions du ministre Gilmar Mendes, déjà sous le gouvernement intérimaire, sont la preuve que le STF a agi avec deux poids, deux mesures. Comment faites-vous face à la situation actuelle du Tribunal Suprême Fédéral ?

 (Le MD18 a publié la traduction en Français de ces enregistrements)

Dilma Rousseff  - La crise politique et de représentation que nous vivons actuellement au Brésil met à l'épreuve toutes nos institutions. Lorsque cette crise laisse place à l’articulation d'un coup d'Etat pour destituer une présidente légitimement élue sans qu’elle ait commis un crime de responsabilité, le cadre devient encore plus instable et propice à des dénonciations et à des interprétations disparates des faits. Je pense que nous tous, qui avons juré de défendre et de protéger la Constitution, devons avoir, en ce moment, la tranquillité, la sobriété et l’esprit public pour le faire. Défendre nos institutions des intérêts personnels et partisans et garantir que l’Etat Démocratique de Droit continue de régir nos relations : ce sont des tâches auxquelles nous devons nous consacrer avec détermination. Je suis certaine que tous les ministres de l'instance judiciaire maximale, notre cour suprême, sauront remplir ce rôle.

 

Antonia Pellegrino - La loi antiterroriste était en train d’être débattue au Brésil depuis près d'une décennie lorsque vous l’avez ratifiée, en vue des Jeux olympiques. Au cours des discussions, le ministre de la Justice, José Eduardo Cardoso, s’est prononcé contre le projet de loi, alors que le ministre des Finances, à l’époque Joaquim Levy, était en faveur de cette loi. Pourquoi l'argument de Levy a-t-il triomphé ?

Dilma Rousseff - Cette division interne n'existait pas. Il y avait, en effet, une divergence de l’Exécutif par rapport à des questions constantes dans le projet approuvé par le Congrès, qui ont fait l’objet du veto que j’ai imposé, en ratifiant le projet de loi. Notre Constitution criminalise et répudie le terrorisme, mais le Brésil était le seul pays membre du GAFI (Groupe d'action financière contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme) et du G20 qui ne disposait pas encore d’une loi qui criminalise le terrorisme et son financement. La ratification de la loi est venue combler cette lacune et éviter les pénalités au Brésil au niveau international, y compris pour l'accès à d'importants crédits internationaux pour aider à financer le développement national. Je veux rappeler que j’ai mis un veto à tous les éléments qui pourraient être utilisés, même dans des interprétations élastiques, à la criminalisation des mouvements sociaux.

 

Antonia Pellegrino - Avec les vetos, la loi antiterroriste ne concerne plus directement les mouvements sociaux et les manifestations politiques, mais nous avons vu une criminalisation croissante des deux, et la loi peut être un outil de plus à cet effet. Considérez-vous que ce soit un héritage autoritaire de votre gouvernement ?

Dilma Rousseff - Je ne suis pas d’accord. La loi antiterroriste n’est pas un héritage autoritaire de mon gouvernement. Il s’agissait d’une nécessité découlant de conventions et traités internationaux auxquels le Brésil est lié. Plus important encore, à l’écoute de la société civile, je le répète, j’ai mis mon veto sur les propositions de la loi qui impliquaient le risque de criminalisation des mouvements sociaux. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement, car tout au long de mon mandat, j’ai encouragé la participation sociale et, surtout, respecté le droit de manifester de tous les segments de la société brésilienne. J’ai toujours réagi aux critiques, et je vais continuer de le faire, avec des propositions et une propension au dialogue. Je n’ai jamais réprimé les mouvements et les manifestations. Ça ne ressemble pas à mon histoire ni à mes convictions.

 

Antonia Pellegrino - Vous avez dit lors de votre discours d’ouverture de la 4èmeConférence Nationale des Femmes, que le dernier jour de votre mandat sera le 31 décembre 2018. Que pensez-vous faire d’ici là ?

Dilma Rousseff  -  La liste des tâches que nous avons est immense. Continuer les politiques publiques qui génèrent plus d'opportunités pour les citoyens et les citoyennes, en rompant avec les racines historiques de l'inégalité constitue l'une de ces tâches. C’est pour ça que des politiques telles que Bolsa FamíliaMinha Casa Minha Vida, les politiques de démocratisation de l'accès à l'éducation – comme ProuniFIES, les quotas, par exemple – sont si importantes. Un autre défi consiste à donner suite aux investissements qui transforment la vie des gens et sont capables de stimuler la croissance et la création d'emplois. Je pense, par exemple, à la réalisation du projet d'intégration du fleuve São Francisco et de tous les investissements structurants pour s’adapter à la sécheresse ; à la réalisation de travaux nécessaires pour améliorer les conditions de transport en commun dans nos villes. Une autre tâche importante que nous avons est celle d'élargir l'accès et d’améliorer la qualité des services publics de base tels que la santé et l'éducation. Pour cela, nous devons garantir davantage de ressources pour le financement – comme nous allouerons les ressources de l'exploitation du Pré-sel vers ces domaines - et s’assurer du service à la population sur l’ensemble de notre vaste territoire, comme nous le faisons avec le programme Mais Médicos (plus de médecins). Pour stimuler l'investissement privé et sa contribution au développement, nous devons suivre les partenariats dans les infrastructures et la logistique, améliorer les mécanismes de financement pour soutenir les politiques d’intégration de la technologie et en générant de l'innovation, ainsi que de nouveaux progrès dans la simplification et la débureaucratisation des règles et des procédures de l'État. Les défis sont multiples et doivent être continuellement discutés avec la société pour que, à chaque étape, nous définissions les mesures et les politiques qui suivent. Nous l'avons fait jusqu'à présent et nous continuerons.

 

Antonia Pellegrino -  Vous considérez que vous êtes victime d'une injustice, mais que vous avez la capacité de lutter. Quel est votre combat en ce moment ?

Dilma Rousseff  -  La plus grande priorité en ce moment est de défendre la démocratie contre le coup d'Etat en cours. En agissant pour empêcher l'interruption illégale du mandat qui m'a été conféré par le peuple, je défends, comme il est de mon devoir, la Constitution et le droit des citoyens et des citoyennes de choisir, par vote libre et secret, leur gouvernement. Je lutte pour que le projet du gouvernement gagnant lors des dernières élections soit efficacement mis en œuvre.

 

Antonia Pellegrino - La stratégie économique que vous avez adoptée pendant votre second mandat, d’ajustement budgétaire au moyen de réduction d'investissement, vous a fait perdre le soutien des secteurs de gauche, et n'a pas obtenu l'approbation de l'entreprenariat et peut avoir exacerbé la crise économique. Quelle serait votre stratégie économique à l'avenir ?

Dilma Rousseff -  Notre tâche, à court terme, est de retrouver la stabilité budgétaire, de réduire l'inflation et de stabiliser le niveau de l'activité économique, pour que le Brésil recommence à se développer et à générer des emplois aussi vite que notre potentiel le permet. Début 2016, nous avons envoyé au Congrès un certain nombre de mesures qui visaient à assurer un scénario qui permette la stabilisation et la récupération du budget fiscal et la stabilisation de la dette publique. La stratégie budgétaire que l’on prétendait poursuivre combinait l'assouplissement de la politique budgétaire à court terme avec des réformes fiscales à long terme. Pour la reprise de la croissance, nous étions en train d’élargir l'offre de crédit au secteur privé, et de le combiner avec un vaste programme de concessions en matière de logistique. Nous continuerons à poursuivre cette stratégie, en priorisant le maintien des politiques sociales et l’investissement public.

 

Antonia Pellegrino – Il y a une inégalité des chances au Brésil. Le PT a amorcé des mesures en ce sens et s’est attiré une grande reconnaissance tout au long de ces 13 années, à travers des programmes inclusifs. À votre avis, quel doit être l’agenda de la gauche brésilienne pour 2018 ?

Dilma Rousseff  -  En raison du coup d’État, l’agenda de la gauche et des forces démocratiques brésiliennes doit être une complète défense de la démocratie. Il s’agit encore et toujours d'assurer l'égalité des chances pour le Brésil et les Brésiliens. On ne transforme pas une histoire séculaire d’exclusion en seulement 13 ans. Chaque conquête atteinte durant cette période n’est qu’un début, qui nous conduit à de nouvelles et plus complexes réalisations. La lutte pour la répartition des ressources de l'État, les priorités d'investissement, la défense des droits sociaux prévus dans la Constitution, les avancées dans les droits individuels et collectifs civilisationnels restent à l'ordre du jour des changements, ce qui ne sera possible que dans un environnement démocratique.

 

Antonia Pellegrino - Durant la dernière décennie, le Portugal a dépénalisé l'usage de toutes les drogues, a légalisé l'avortement et l'adoption d'enfants par des couples homosexuels. Dans aucun de vos deux mandats, malgré le contexte d’agressivité de la droite, il n’y a eu de progrès dans ce domaine, cher au camp progressiste. Pourquoi ?

Dilma Rousseff  - Le profil du Congrès brésilien, au fil de mes deux mandats, est devenu de plus en plus conservateur, se montrant sur plusieurs questions encore plus à droite sous la présidence d’Eduardo Cunha. L'Exécutif a géré au mieux cette réalité, et à chaque étape nous avons eu d'énormes difficultés à recueillir des votes qui permettent de rendre compatibles la représentation du Congrès et les exigences de la société. Nous avons mené des combats importants, certaines réalisations sont indéniables et nous avons empêché des retours en arrière vis-à-vis des droits individuels et collectifs.

 

Antonia Pellegrino - Qu'est-ce que vous avez omis de faire, et que vous souhaiteriez accomplir, si reconduite à vos fonctions à la présidence ?

Dilma Rousseff  - Je lutte pour être reconduite à la Présidence, parce que je n’ai commis aucun crime de responsabilité pour justifier ma destitution. À mon retour, je vais suivre la mise en œuvre du projet de gouvernement pour lequel j'ai été élu, en remettant le Brésil sur le chemin de la croissance, à travers la création d'emplois et d’opportunités, la défense de la souveraineté nationale, en particulier en ce qui concerne le Pré-sel et en assurant une politique étrangère multilatérale et affirmative pour le pays. Ce qui est important c’est de regarder l'avenir en sachant que le présent définit la trajectoire. Par-dessus tout, il est important d’avoir conscience que le coup d’État en cours a blessé les institutions, entraînant une terrible dégradation d’un système politique brésilien déjà détérioré. Ce n’est pas seulement la corruption qui est en cause, bien que constituant l'un des principaux facteurs de détérioration, mais le coup d’État, le détachement de la Constitution, quand il s’agit de la poursuite de fins propres et innommables. C’est là que des réformes s’imposent vis-à-vis de la représentation de la société pour renforcer notre démocratie. Le fait est que, de nos jours, la question de la démocratie articule la question nationale et sociale et il n'y aura pas de solution de cabinet possible. Cela signifie que le chemin de sortie devra toujours être soumis à l'examen du peuple brésilien.

 

 

 

 

 

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