Mes 13 novembre

Ce weekend on ne parla presque, exclusivement, même dans nos silences, que de ça: du 13 novembre 2015.

Le 13 novembre 2015, la journée où « les fanatiques voulaient tuer le bonheur » comme l’écrit Laurent Joffrin dans l’édito du journal Libération. Touchés à vif, nous nous sommes rassurés en lisant le billet « Vous n’aurez pas ma haine » du 16/11/2015. Nous, Parisien.nes et Français.es étions hagards à la recherche d’unité, peut-être celle de la « Génération Bataclan », quoi que cela ait voulu dire.

Aujourd’hui, en écoutant et en lisant les analyses du weekend, je repense à ces lignes : « Ô jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux. {…} Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! ».[1]

La chute n’aurait pu être différente. Depuis le 13 novembre 2015, je ne lis que lamentation, analyse et nostalgie. Nostalgie des soirées bacchanales d’antan et analyse renforçant les narratives belliqueuses contre elles et eux, les barbares. Rares sont les prises de paroles de celles et ceux qui ont été pris pour cibles. Du moins, rares sont celles accessibles ou rendues accessibles par ceux qui nous engagent à un devoir de mémoire, quoi que cela veuille dire. Le 13 novembre 2015 est le grand saut du sécuritaire au militaire sur le territoire français.

Mon premier 13 novembre ce fut aussi le vide. C’est une fois la frayeur passée que j’ai remarqué la coïncidence avec le 13 novembre 2010 et les similitudes, dans un temps plus long, qui se reflètent dans les répliques et la médiatisation du 13 novembre 2015, français.

Ce jour-là, on filmait déjà, mais les vidéos ne se viralisaient pas en direct. Avec le décalage horaire, j’ai donc vu les habitants du complexe de favelas Rocinha regardant badauds tout autant fascinés qu’apeurés ; les têtes rentrées dans les épaules sous l’effet du tremblement de terre provoqué par l’hélicoptère des forces armées. Le restant de la population brésilienne applaudissait. Peu pensaient à ceux qui étaient mis en joue, coupables d’office ou dommages collatéraux.

Station de métro de Botafogo, juin 2013 © Luc Aldon Station de métro de Botafogo, juin 2013 © Luc Aldon

C’était aujourd’hui, il y a 5 ans, que j’ai interrogé sincèrement le « bonheur » et la « civilité » dans lequel je vis. J’ai compris que le bonheur avait le masque de la sécurité pour reprendre la formule de Roland Gori. J’ai pensé à notre adoration pour les bandits et les héros, notre adoration pour la violence et ses justiciers. J’étais irrémédiablement déçu des compromis de la gauche institutionnelle brésilienne et de ses hérauts et de l’aliénation collective à ce mantra brésilien du « tudo bem ».

De l’autre côté de l’Atlantique, les téléspectateurs applaudissaient le retour par les armes de l’ordre et du progrès dans ces territoires marginaux, ces appendices de ville s’étalant à flanc de carte postale. 3000 agents ont pris d’assaut, à 4h du matin, les 70 mille habitants de Rocinha. Ce serait la plus grosse conquête militaire de cette nouvelle brigade de la Police Militaire de l’état de Rio de Janeiro, les Unités de Police de Pacification (UPP) et la fin assurée des illégalismes et du crime. Le Brésil se confirmait comme la plus grande force tactique d’intervention militaire en milieu urbain. D’ailleurs, c’est sur cet acquis que Centre Conjoint d’Opération pour la Paix du Brésil forme les militaires partant pour la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (sous commandement brésilien).

Mon 13 novembre fut l’assaut de la barbarie institutionnelle. Tout ne va pas bien.

Somme toute, ce n’était qu’un épisode de plus de cette société du spectacle, particulièrement caractéristique de la ville de Rio de Janeiro, siège et décor du groupe média Globo. L’État, dans un effort de saupoudrage de sa militarisation du territoire avec de la théorie « droit de l’hommiste », s’est appuyé sur des sociologues comme Ignacio Cano pour prouver que la présence des UPP sauvait, « en moyenne, une demi vie par mois ». La sociologie est une science exacte.

En juin-août 2013, je voyage au Brésil pour aller travailler auprès de l’institut de géographie de la mairie de Rio de Janeiro, en contact de la politique de pacification des favelas. Je ne serai qu’observateur. J’y découvre des professionnel.les critiques et engagé.es. J’y découvre que mon indignation était sincère, mais je ne soupçonnais pas ses tenants et aboutissants. J’y découvre le plaisir des téléspectateurs de l'évangile  à voir l’extermination de leurs ennemis.

Rio de Janeiro est sous tension pendant les « manifestations de juin » sévèrement réprimées. Certain.es y découvrent que les techniques de la Police Militaire ne distinguent pas « les gens du bien » des « gens du mal ». Au même moment, l’opération « Paix Armée » est conduite pour arrêter des trafiquants de drogues, à Rocinha. Elle arrêtera Amarildo aléatoirement. Il sera arrêté, torturé et tué. Son corps ne sera jamais retrouvé… Mais peu de lecteurs s’inquiètent de l’absence d’enquête et de justice. Les policiers militaires font la loi, ils sont les légitimes justiciers et les garants de la moralité. On accuse même les défenseurs des droits humains de faire du prosélytisme en faveur des criminels.

Mon second 13 novembre fut en 2013. 35 territoires sont occupés par les Unités de Police de Pacification[1] et le sociologue Cano prévoit que « si les UPP s’installent dans 40 territoires d’ici 2014, alors 240 vies seront épargnées par an. » - « tudo bem» ! Mais des actes justiciers par les citoyens bourgeois se multiplient. Applaudis par les médias traditionnels et les pasteurs néo pentecôtistes, on ne compte plus les lynchages contre les supposés voleurs, allant même à cadenasser des jeunes pickpockets à des poteaux, à plusieurs reprises.

Cette même année, en décembre, le commissaire de la police civile, Orlando Zaccone, défend sa thèse de doctorat en Sciences Politiques, à l’Université Fédéral Fluminense, à Niteroi, de l’autre côté de la baie de Guanabara. Elle s’intitule « Indignes à la vie : la forme juridique de la politique d’extermination des ennemis de la ville de Rio de Janeiro ». Il conclut informellement que si c’est la police qui tue, c’est le juge qui enterre.

Céramique d'élèves, école publique dans le Complexe de Maré, Nord de Rio de Janeiro © Luc Aldon Céramique d'élèves, école publique dans le Complexe de Maré, Nord de Rio de Janeiro © Luc Aldon

Puis, le troisième 13 novembre, en 2014. Nous, qui vivions « le bonheur » sur la carte postale, redécouvrons les histoires des différentes « chacinas » (meurtres de masse) de Rio de Janeiro. Le documentaire A Queima Roupa ébranle tout un système de croyance dans « les forces de l’ordre » au Brésil. Les recruteurs s’inquiètent que « les jeunes qui s’engagent le font plus pour avoir accès à une arme et un salaire, que pour protéger la société ». Le film reprend principalement le meurtre de masse de 1993 de la favela du Vigário, où 21 personnes ont été exécutées chez elles par 50 policiers, vengeant la mort de leur collègue. Depuis, aucun mois ne passe sans que je lise que des agents de la Police Militaire aient assassiné des jeunes noirs et maquillé la scène du crime à São Paulo ou à Rio de Janeiro.

Nous découvrons surtout que l’état d’exception instauré par la Police Militaire n’a rien d’exceptionnel. Depuis plus de 25 ans, ce corps de l’armée maquille des meurtres commis en service sous l’appellation « acte de résistance ». C’est l’assassinat maquillé d’Eduardo Felipe Santos Victor, le 29/09/2015, qui fera céder les remparts institutionnels et permettre l’ouverture d’une Commission d’Enquête Parlementaire (CPI) sur « ces actes ». La paix militaire n’aurait que peu influencé. Entre 2007 et 2013, les morts par actes de résistance ont diminué de deux tiers, retrouvant leur niveau des années 2000. Or, en 2013, 416 personnes ont été tuées par la Police Militaire pour « acte de résistance ». La pratique cache 3 situations : la confrontation directe, la confrontation évitable et l’exécution sommaire.

Entre 2014 et 2015, le nombre d’homicides augmenta nettement. Cela révèle l’état d’esprit d’une Police Militaire prédatrice face à la montée en puissance d’une société civile engagée et émancipée. Ce seront 582 homicides justifiés par « acte de résistance » en 2014 et plus de 670 en 2015, selon les estimations de la CPI le 12 novembre 2015. Ainsi, dans le seul état de Rio de Janeiro, la Police Militaire tue plus que dans les 51 états étatsuniens pour une population 20 fois inférieure.

Dit autrement, toutes les 23 minutes, un jeune noir est tué au Brésil et personne n’est responsabilisé. L’année 2016 a commencé de façon positive avec la décision fédérale d’abolir l’acte de résistance et surtout la volonté de moderniser les méthodes d’entrainement des policiers militaires. En effet, le film Troupe d’Élite et des témoignages du capitaine Fabio França font état de « rituels d’humiliation » constants. Mais cela n’induira aucun changement immédiat sur l’ethos de deux générations de militaires selon des spécialistes, observateurs et cibles.

Le coup d’État parlementaire, le 31/08/2016, met fin aux espoirs. Les batailles juridiques deviennent politiques, dominées par Congrès de lobbistes « des balles et de la Bible ». Si l’arrestation de l’ancien député Eduardo Cunha semblait satisfaire les observateurs internationaux, c’est une candeur de leur part. Ce dernier a rempli sa fonction. Il a, entre autres, réduit la majorité pénale à 16 ans, orchestré la destitution de la présidente élue Dilma Rousseff et nommé ses acolytes néo pentecôtistes à des postes clefs, notamment un censeur maccarthiste à la tête de l’Entreprise Brésilienne de Communication. Si le Suprême Tribunal Fédéral le retire de l’arène c’est par respect de la mise en scène, l’utilisation parcimonieuse et machiavélique du mal nécessaire.

Aujourd’hui, les médias traditionnels voient 3 justiciers en potentiels candidats présidentiables pour de potentielles élections, en 2018. Quoi qu’il arrive, Carmen Lucia (présidente du Suprême Tribunal Fédéral), Sergio Moro (juge de première instance de l’état du Paraná, à la manœuvre de l’enquête Lava Jato) et Joaquim Barbosa, (ancien juge du STF, "super-héros" de l'affaire dite du « Mensalão ») sont la preuve du besoin messianique de l’imaginaire social colonialiste brésilien. Même de la gauche qui ne sait se séparer de ses vieilles lubies chrétiennes. Répétons-le « tudo bem ».


JMJ - Rio de Janeiro 2013 © Luc Aldon JMJ - Rio de Janeiro 2013 © Luc Aldon
Les médias conservateurs recherchent une égérie de la droiture et la gauche cherche son « commandante ». Et alors que ces vieilles structures s’asphyxient, dans l’air nauséabond c’est le (état de) droit autoritaire qui prolifère. Tous perdent leur hégémonie pour laisser place aux chantres de l’Église Universelle du Royaume de Dieu et aux nostalgiques des tortionnaires amnistiés. C’est l’avènement d’un fascisme incendiaire et respectueux des liturgies phallocratiques.

Aujourd’hui, il est trop tard. Rien ne va plus. Heureusement.

C’était le 13 novembre. Aujourd’hui, nous sommes le 16 novembre, 5 ans plus tard. La présomption d’innocence a été supprimée avec le droit de grève des fonctionnaires par le Suprême Tribunal Fédéral. Les pouvoirs Exécutif, Législatif et Judiciaire gangrénés soutiennent les corporations patronales des groupes médias en attaquant en Justice les médias indépendants et les rédactions étrangères comme la BBC et El País. Ils sabordent toute les institutions démocratiques comme l’Entreprise Brésilienne de Communication. L’institution ne condamne plus la culture du viol et l’assassinat des peuples autochtones, elle flexibilise le travail esclave et autorise des pratiques de torture contre les manifestant.es lycéen.nes.

Ce 16 novembre, il est l’heure de la résistance. Je découvre sans nostalgie les grandes figures brésiliennes et m’émerveille de voir le combat de cette jeunesse. Celle qui a fondé la Voix de la Communauté, en 2005 ; celle qui maintient les radios communautaires dans les favelas ; celle qui occupe envers et contre tous (même la gauche institutionnelle) plus de 1200 lycées et universités dans les états du Brésil, depuis novembre 2015.

Trêve de cordialité. Doutons et luttons pour une démocratie délibérative, plurielle et humaniste. Affirmons et admirons notre intransigeance pour l’avènement des réflexions intersectorielles et altruistes. Car ma citoyenneté se réfléchit dans la tienne.

Nous sommes le 16 novembre, ensemble.



[1] La
 Chute, Albert Camus, éd. Gallimard 1956

[2] L’armée entre officiellement le 2/12/2016 dans le 36ème territoire : Complexo do Lins

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