La poésie sauvera le monde, dit le poète. Le préfet ne sauvera pas la poésie !

Sous couvert d’un état d’urgence sanitaire et d’un principe de précaution fourre-tout, le préfet du Gard, par une décision inappropriée, prive le public de Villeneuve-lez-Avignon, d’une respiration artistique attendue, alors même que la « Semaine d’art en Avignon », à laquelle elle s’était adossée, se tiendra bien, elle, au prix de règles supplémentaires édictées aujourd’hui-même.

La poésie sauvera le monde, dit le poète ; mais le préfet ne sauvera pas la poésie !

La Semaine d’art en Avignon, c’est beau, c’est chic,  mais, à notre sens, assurément moins beau et moins chic  sans sa cousine « Villeneuve-en-scène » qui devait se tenir le ouiquinde prochain, juste de l’autre côté du Rhône, et qui vient d’être annulée !

C’est le préfet du Gard qui a émis un avis défavorable à la tenue de ce temps fort, réplique automnale du  rendez-vous annulé de l’été dernier à Villeneuve-lez-Avignon et qui devait se tenir dans le cadre de la « Semaine d’art en Avignon ».

Celle-ci aura bien lieu, dans la même agglomération, dans une version miniature du fameux festival de théâtre, annulé lui aussi en son temps.

Bref, sous couvert d’un état d’urgence sanitaire et d’un principe de précaution fourre-tout, un zélé commis de l’État, par une décision inappropriée, prive le public de l’endroit, d’une respiration attendue, un bol d’air espéré de longue date ; une fête des sens et de l’esprit, comme le théâtre sait en produire, conçue par des professionnel.le.s roué.e.s aux manifestations d’envergure. Une fête préparée, organisée, mitonnée en parfaite harmonie avec les services de la ville ; un événement artistique pensé dans ses détails pour protéger les spectateur.trice.s de la trouble et virulente contagion du moment et de ses miasmes ; contagion dont nous, qui rédigeons ce billet, mesurons la menace au moins autant que le susdit préfet et dont les organisateur.trice.s et nous-mêmes entendions bien nous préserver et prémunir nos semblables avec autant de vigilance que lui mais surtout moins de  brutalité ; aidés en cela par la programmation particulièrement opportune de spectacles qui, par leur  dispositif scénique (dans le cas du nôtre, de manière facétieusement fortuite puisque nous l’avions créé dans le monde d’avant), intègrent déjà les précautions désormais d’usage ; en ce qui nous concerne, une structure verticale de dix mètres de hauteur, permettant à de nombreux spectateur.trice.s disséminé.e.s, voire éloigné.e.s les un.e.s des autres, d’en apprécier pleinement les images vivantes, les voix et la musique.
Précisons, certes avec quelque malice, que notre approche scénographique relevait, au moment de la création du spectacle, d’une démarche prémonitoire car c’est à distance respectable du public que nos huit artistes, disposé.e.s par  couples sur les quatre niveaux d’un grand dispositif scénique et chacun d’eux.elles confiné.e dans son alvéole de plexiglas transparent, engagent avec lui, à coups de pinceaux, d’argile et de pigments, de chants et de poésie , une fructueuse et, malgré tout, intime conversation. Si nous ajoutons que ce programme était intégralement prévu en plein-air, en plein vent même, dans « la plaine de l’abbaye » à Villeneuve-lez-avignon, un immense espace vert aux allures de clairière et aux larges et nombreux accès, laissant à chaque spectateur.trice attendu.e la bagatelle de huit mètres carré d’espace vital personnel et de respiration privée, c’est bien sûr pour souligner encore, si besoin était, l'absurdité de cette décision sans objet, qu’aucune nécessité sanitaire ne peut, en l’occurrence, justifier.  Loin de minimiser le danger de contagion et de nier sa récente progression fulgurante -qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est en aucun cas l’objet de ce billet- , nous nous étonnons qu’au vu de tant de précautions prises autour de cet événement, l’administration départementale, en émettant un avis défavorable à un dossier sanitaire plutôt bien ficelé puisse  prétendre lui imputer par avance les conséquences fâcheuses  d’imprudences éventuelles que pourraient commettre des spectateur.trice.s, avant et à l’issue de la séance, quand ceux.lles-ci sont  exposé.e.s tous les jours à bien des aléas, les  transports en commun ou les commerces, pour ne citer que ces exemples flagrants.

C’est, quoiqu’il en soit,  un très mauvais coup porté à nouveau à nos compagnies de théâtre, après le passage à tabac plutôt traumatisant, déjà subi, comme par  tant d’autres, en  cet « été aux mille annulations » ;  un mauvais coup asséné de sang-froid et dont nous aurons les pires difficultés à nous relever. Si nous avions le mauvais esprit de suggérer que la présente disposition administrative a pour but d’auto-absoudre son auteur de la décision, très récente, d’autoriser dans la ville voisine de Nîmes, la tenue de la Feria, autrement périlleuse du même point de vue sanitaire, chacun pourrait soupçonner sa flagrante iniquité. Nous nous  contenterons ici d’en souligner la parfaite illégitimité. 
Même s’il nous semble que, dans cette affaire, l’absence manifeste de discernement de la part du préfet du Gard l’emporte sur quelque autre considération, le résultat est là et saute aux yeux ; force est en effet de constater que la liberté, pour de simples citoyens, de se regrouper, en toute sécurité malgré la menace, autour d’œuvres de l’esprit, est ici, à nouveau, sinon sciemment bafouée, au moins inutilement méprisée, malmenée, traitée comme quantité négligeable.
Nous nous réjouissons, à ce propos, que la « Semaine d’art en Avignon » ne soit pas menacée par tel dictat de pacotille, alors même qu’elle accueille dans son programme,  un spectacle à la « Chartreuse », sise, comme chacun sait dans la commune de Villeneuve-lez-avignon. Nous ne pouvons  toutefois nous empêcher de déplorer, en mauvais esprits invétérés que nous sommes, qu’encouragée par un tel régime d’arrêtés discrétionnaires, la discrimination est ici à l’œuvre ; que cette funeste décision contribue, comme s’il en était besoin, à cloisonner encore, dans l’esprit de nos concitoyens, les champs de l’art ; d’un côté les arts zofficiels et zautorisés dont on s’accommode quoiqu’il arrive ;  de l’autre les arts « parias » de la rue, que nous avons le mauvais goût de représenter ici ; à démarier, les zartistes majeurs et ceux de peu,  et, avec eux, leur public. Des citoyen.ne.s ... de peu, en quelque sorte.

Mais ça, c’est vraiment parce que nous sommes des zinvétérés mauvais zesprits. Non, y a pas zà dire, la Semaine d’art en Avignon, c’est beau, c’est chic. Très chic !

 

 

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