«Peuple» et démocratie: morceaux choisis d'Alain Garrigou

Une recherche liée à la question des sondages et des poursuites-bâillons m'a conduit à (re)découvrir trois textes du politiste Alain Garrigou qui incitent à de salutaires réflexions. Si nous parlions «peuple», voire «populisme» et même «démocratie»? Un exercice de style en forme d'ouverture du débat...

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Introduction en forme de pré... ambule

Ce billet impromptu est le fruit du hasard. Le Journal officiel vient de publier une série de termes relevant du vocabulaire du droit pour lesquels sont définis des équivalents francophones d'expressions étrangères (anglo-saxonnes le plus souvent). Or, parmi ces termes figurent «procédure-bâillon» et «poursuite-bâillon». Quel rapport avec le peuple? Alain Garrigou, dont j'ai eu le plaisir de suivre les cours de science politique à Nanterre pendant ses deux dernières années d'enseignement (2015-2017), et qui nous narra, dans une de ces parenthèses de respiration qui offrent d'autres éclairages à une formation universitaire, la manière dont de telles poursuites ont été intentées contre lui à l'occasion de l'affaire des «sondages de l'Élysée» sous la présidence Sarkozy (voir par exemple ici).

Je suis donc allé faire un tour sur son blog du Monde diplomatique, dont m'avaient éloigné d'autres tâches (et depuis que Firefox ne gère plus les fils RSS, ma vie n'est pas simplifiée, mais enfin, il n'y en a pas non plus de spécifique pour lui): c'est .

J'ai consulté successivement trois articles qui n'ont rien à voir avec le questionnement précédent (sondages et poursuites-bâillons), mais avec le peuple et la démocratie. J'en ai tiré trois passages que je livre sans commentaires (sinon une précision nécessaire pour le dernier). C'est un patchwork, un montage de citations ne respectant même pas l'ordre chronologique et dont le bien-fondé même peut se discuter, j'en conviens. Ce à quoi l'auteur pensait, le fil rouge qui traversait chaque article particulier diffère et je doute même qu'Alain Garrigou fît cet arrangement-là. Voyez cela comme un exercice de style qui offre, me semble-t-il, matière à réflexion et à débat.

 Patchwork

Les extraits qui suivent sont d'Alain Garrigou (mes éventuelles précisions sont en italique). Ils sont numérotés et le même renvoi vous permettra de retrouver l'intégralité de chaque texte original. Mais place au texte brut...

Le peuple par beaucoup de ses porte-paroles serait l’ensemble de ceux qui portent certaines idées… mais ce ne sont pas les mêmes selon les partis politiques. Les populistes sont plus portés à invoquer le peuple avec le souci hérité de Sieyès de l’opposer à des élites infimes.
Le plus troublant dans cette histoire est peut-être l’aveu des doxosophes, ceux qui, invoquant le peuple, sont pris d’un doute et renchérissent en parlant du « vrai peuple », comme pour prévenir l’objection de ceux qui, se prétendant « peuple », leur dénieraient le droit de parler au nom du peuple, du moins de tout le peuple. [1] 

Dans la tradition parlementariste, les mises en cause visaient plutôt les chefs, capables de tromper les citoyens, que les citoyens capables d’être trompés. Il n’eut pas été politiquement correct d’affirmer l’incompétence du peuple, même si du côté des classes instruites, les doutes étaient aussi forts qu’ils étaient tus. Quant aux démocrates sans nuances, ils espéraient dans l’avenir : les progrès de l’instruction et des lumières de la connaissance résoudraient les travers de l’incompétence politique. Ce credo politique a du plomb dans l’aile mais il n’est pas question de le dire publiquement. [2] 

D’une certaine manière, le régime représentatif n’est qu’un pis-aller tant la démocratie semble se réaliser dans sa pureté que dans l’expression directe des citoyens, soit par la délibération permanente soit par les référendums généralisés. Depuis les régimes antiques des cités grecques, où les citoyens percevaient une indemnité — mistophorie — pour participer à l’assemblée, grâce au travail des esclaves, jusqu’aux soviets rapidement bureaucratisés, puis contrôlés, le moins qu’on puisse dire est que ces expériences ont versé dans l’imposture ; quand elles n’ont pas carrément participé à l’enfer
La tension n’en a pas moins toujours subsisté entre les deux systèmes imparfaits se revendiquant de la démocratie. Aussi les temps contemporains ont-ils vu s’instaurer des formules hybrides de régime représentatif et de démocratie directe en associant le parlementarisme aux consultations directes. [3]

Ce troisième extrait évoque notamment le référendum britannique sur le Brexit, singularité dans un pays où la souveraineté est celle de la reine ou du roi «en son Parlement», sans qu'il y ait même de distinction de forme entre la loi ordinaire et une loi constitutionnelle. Mais l'auteur évoquait, ici ou ailleurs, le régime de la Ve République où un fonctionnement initial théoriquement parlementaire (gouvernement responsable devant l'Assemblée nationale) cohabitait, si je puis dire, avec une pratique référendaire assez intensive jusqu'en 1962. On voudra bien considérer qu'un système hybride, sauf à être totémisé, ne saurait garantir par lui-même un fonctionnement harmonieux des sociétés et des institutions. Ça se saurait!

[1] Alain Garrigou, «Le peuple n’existe pas» (11/01/2019)
[2] Alain Garrigou, «La République des RIC» (17/12/2018)
[3] Alain Garrigou, «L’aporie de la souveraineté» (31/5/2019)
Le blog d'Alain Garrigou «Régime d'opinion» : https://blog.mondediplo.net/-Regime-d-opinion-.

Pour compléter — avec Jan-Werner Muller

Couverture de «Qu'est-ce que le populisme?» (Han-Werner Muller) [ouvrage cité] Couverture de «Qu'est-ce que le populisme?» (Han-Werner Muller) [ouvrage cité]
En filigrane, on retrouve les questions posées autour de notion de «peuple», mais aussi de «populisme». (La question «démocratique» et ses formes d'expression peut renvoyer à d'autres débats plus complexes). La notion même de «populisme» se discute, dès lors que le terme est employé à toutes les sauces et que chacun peut être le «populiste» de l'autre. Même Emmanuel Macron (au moins durant la campagne présidentielle, et sans doute après pour ses fidèles, profanes ou initiés): héros et héraut d'un «peuple» idéalisé, qu'il définit et dont il exprime dès lors la volonté trahie par des élites (politiques et administratives notamment) qui ont failli.

Je suggère la lecture de Jan-Werner Muller (Qu’est-ce que le populisme? Définir enfin la menace, éd. Premier Parallèle (2016, 183 pages). L'ouvrage fait écho au premier extrait (la délimitation ou la version construite et essentialisée du «peuple»). Il «déconstruit» bien la notion de «peuple» telle qu'utilisée par certains entrepreneurs politiques ainsi que leur approche; elle questionne pour permettre de dégager des réponses (qui ne sont pas les mêmes dans tous les pays où le phénomène se manifeste).

Luc Bentz

 

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