Luc Bentz
Continue à essayer de comprendre le monde et, à défaut, de lui trouver un sens.
Abonné·e de Mediapart

72 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 févr. 2020

De la «jaunisse» dans le vocabulaire syndical

Non, ici aucun rapport avec les Gilets jaunes. C'est bien du langage propre au syndicalisme qu'il s'agit dont l'usage peut-être galvaudé. Rappelons ici l'origine historique de l'emploi de «jaune» dans le syndicalisme français.

Luc Bentz
Continue à essayer de comprendre le monde et, à défaut, de lui trouver un sens.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mur représentant la BD «Blake & Mortimer» d'Edgar P. Jacobs, rue du Houblon 24 à Bruxelles. © «Ferran Cornellà»/Wikimedia Commons, lic. Creative Commons CC-BY-SA 3.0

Jaune(s): dans le vocabulaire syndical, le terme reste employé de manière péjorative, dépréciative. Le jaune est une marque apposée par les adversaires comme marque de compromission à l'égard de l'adversaire «de classe» que constitue le patronat ou qu'incarnent les pouvoirs publics. La marque jaune n'est pas de la nature de celle qu'évoquait l'inoubliable auteur de la série Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs: Ce n'est pas le geste affirmé d'un méchant de bande dessinée contre lequel le ou les héros s'élèvent: c'est une marque d'infamie, plus précisément de soumission et de complicité stipendiée avec les forces dominantes.

Le terme a une histoire et une origine encore indécise, mais en tout cas attestée dans le dernier quart du XIXe siècle.

Jean-Baptiste Séverac (Le mouvement syndical, collection «Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l'Internationale ouvrière» sous la direction de Compère-Morel, éd. Quillet, 1913, p. 286-287) relève en note que l'origine du terme reste «obscure», mais avance cette explication:

«Des syndicats catholiques avaient été créés dans le département du Nord, surtout chez les mineurs et les tisseurs, puis dans l'Ouest et le Centre. Quelques congrès avaient réuni ces groupements et une Fédération s'était même constituée. Le plus actif de ces syndicats était celui des tisseurs de Tourcoing qui avait pour organe Le Petit Jaune.
À côté de ces syndicats catholiques, des organisations ouvrières non confessionnelles, mais adversaires des syndicats «rouges», s'étaient constitués en 1899 au Creusot et à Montceau
[-les-Mines], avec l'aide de M. Schneider et de la direction des mines en lutte contre leurs ouvriers. La double origine du mouvement jaune est donc bien nette: elle est catholique et patronale.

Couverture: Pierre Biétry, «Les jaunes de France et la question ouvrière», librairie P. Paclot, Paris, 1906. © Source: Gallica/BNF, domaine public.

Entre 1902 et 1909 (date de son dernier congrès), la Fédération des jaunes de France a connu des heurs et des malheurs, sans pouvoir percer malgré l'appui patronal qui ne fit pas défaut à un mouvement «syndical» hostile aux «rouges» de la CGT (le drapeau rouge est apparu comme symbole politique et social de la classe ouvrière en 1848, et plus encore au moment de la Commune de Paris), à la lutte de classes et, bien entendu à la grève générale. Le premier initiateur du syndicalisme «jaune», Paul Lanoir, avait été boulangiste; son ancien adjoint Paul Biétry, ancien guesdiste retourné, qui l'avait évincé en créant sa petite entreprise, avait la même hostilité envers la CGT et le mouvement socialiste (il fut député, élu comme «antisocialiste» face à un «socialiste unifié» de 1906 à 1910).

Les Jaunes d'avant 1914 avaient pour devise «Patrie, Famille, Patrie»... qui a inspiré Vichy. Leur lien avec l'idéologie nationaliste, telle qu'elle s'est manifestée sous la IIIe République, est patent. S'il y a une continuité indirecte après la Libération, bien qu'ils aient repoussé le fascisme, c'est avec des organisations directement dans l'orbite patronale comme la Confédération générale des syndicats indépendants (CGSI) créée après la Libération, ou la Confédération française du travail (CFT), devenue Confédération des syndicats libres, accusée dencadrer les travailleurs, notamment dans l'automobile (chez Citroën en particulier), voire d'alimenter des «milices patronales».

© «OpenClipart-Vectors»/Pixabay.com, licence Pixabay, usage libre.

Si, de manière générale, le terme «jaunes» a été utilisé, en France comme dans d'autres pays, pour désigner des briseurs de grève dans la deuxième moitié du XIXe siècle ou au début du XXe siècle, c'était aussi dans des contextes d'affrontements souvent violents (sans parler du recours à la troupe). Cela donc n'a rien à voir avec ce qui avait fondé — sur des principes qui étaient ceux de la doctrine sociale de l'Église depuis l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII en 1891 et l'émergence du catholicisme social à l'origine de la constitution de la CFTC en 1919.

Mais, contexte ou pas contexte, jaune a été «cristallisé» dans le vocabulaire syndical. L'injure est facile, à laquelle on résiste parfois difficilement en cas de confrontation intersyndicale. De l'injure, les jaunes du début du XXe siècle ont fait une affirmation identitaire (voir l'article de Maurice Tournier mentionné en fin de billet). Il n'empêche, pour ceux qui en ont usé «en négatif», ce n'était pas la marque d'Olrik, mais bien une marque de flétrissure. Passé de génération en génération militante, l'usage du terme, socialisé et incorporé, permet de mettre en avant la pureté revendicative et le caractère supposé résolu de qui l'emploie en abaissant ses adversaires comme la «marque» stigmatisait jadis les condamnés de l'Ancien Régime ou les forçats que le Code criminel de 1810 condamnait à cette peine afflictive et infamante.

Cela justifie-t-il pour autant un excès de langage qui gauchit l'histoire sociale en la déformant?

Luc Bentz

Voir aussi : Tournier (Maurice), «Les jaunes: un mot-fantasme à la fin du 19e siècle», in: Mots, n°8, mars 1984, numéro spécial («L'Autre, l'Etranger, présence et exclusion dans le discours»), sous la direction de Gilles Seidel, p. 125-146.

Manifeste des jaunes (1908) in: J.-B. Séverac, «Le mouvement syndical» (Encyclopédie socialiste, Quillet, 1913). © Domaine public. (pdf, 802.9 kB)
© «Maklay62»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre).
L’auteur n’a pas autorisé les commentaires sur ce billet

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Comment les Chinois ont corrompu les Kabila pour un contrat minier géant
Une société-écran, alimentée par deux sociétés d’État chinoises détentrices du plus gros contrat minier de l’histoire de la RDC, a versé au moins 30 millions de dollars à la famille et au premier cercle de l’ancien président Joseph Kabila. Sa famille a aussi obtenu en secret des parts dans l’autoroute et le barrage liés à la mine.
par Yann Philippin et Sonia Rolley (RFI)
Journal — International
Des millions volés à l’État ont financé un retrait de cash par le directeur financier de Kabila
L’entreprise congolaise Egal, qui a détourné 43 millions de dollars de fonds publics en 2013, en a reversé 3,3 millions sur un compte de la présidence de la République de RDC afin de compenser un retrait d’espèces effectué par le directeur financier du président Joseph Kabila.
par Yann Philippin
Journal — International
Russie : pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — France
Mosquée « pro-djihad » : au Conseil d’État, le ministère de l’intérieur se débat dans ses notes blanches
Vendredi 26 novembre, le Conseil d’État a examiné le référé de la mosquée d’Allonnes (Sarthe), qui conteste sa fermeture pour six mois ordonnée par arrêté préfectoral le 25 octobre. Devant les magistrats, la valeur de feuilles volantes sans en-tête, date ni signature, a semblé s’imposer face aux arguments étayés de la défense. Compte-rendu.
par Lou Syrah

La sélection du Club

Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay
Billet de blog
« Atlantique », un film de Mati Diop
Des jeunes ouvriers au Sénégal ne sont pas payés depuis plusieurs mois rêvent de partir pour l’Europe au risque de leur vie. Ada, amoureuse de l’un de ces hommes, est promise à un riche mariage contre son gré. Les esprits auront-ils raison de ces injustices ?
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Murs de papiers »
[Archive] Olivier Cousin, dans son dernier film, nous donne à voir ce qu’est la vie des sans-papiers à travers une permanence d’accueil de la Cimade : des chemins de l’exil aux mille dangers, des parcours du combattant face à une administration française kafkaïenne, la fin de la peur et l'espérance en une vie meilleure, apaisée.
par YVES FAUCOUP