Après le départ de Charlotte Girard, «La France insoumise en difficulté»... et après?

Charlotte Girard, qui n'en conteste pas les orientations tant s'en faut, quitte La France insoumise en raison de modalités de fonctionnement qu'elle ne peut plus assumer. C'est révélateur, pour LFi, de difficultés dont «les gauches» ne sauraient pourtant espérer mécaniquement un effet de «vases communicants». [MAJ 15/6/19]

Charlotte Girard en 2017 © Béatrice Usseglio / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0 Charlotte Girard en 2017 © Béatrice Usseglio / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0

Après une série de départs successifs, discrets ou virulents, de la France insoumise, celui de Charlotte Girard (qui en expose les raisons ici) a fait plus de bruit. Elle appartenait au «premier cercle» et, constitutionnaliste experte, existait par elle-même même si elle était aussi celle qui avait été la compagne de François Delapierre, prématurément décédé, à quoi on ne saurait la résumer. Son départ ne porte pas sur la ligne originelle ni même la tentative — manquée aujourd'hui, on le sait — d'osmose entre LFi et les Gilets jaunes.

Dans ce mouvement «gazeux» que LFi prétend être, sa critique ultime, dans une communication profondément «respectueuse» des idées et des militantes et militants «insoumis», porte au fond sur la réalité du pouvoir interne et la contradiction entre une volonté affichée de rendre le pouvoir aux citoyens et une structuration si nébuleuse qu'en fait elle se réduit au Grand Leader et au noyau proche, toujours réduit, qui l'entoure et dont, au gré des circonstances, il écarte les réprouvés.

Jean-Luc Mélenchon a été formé à l'école de Pierre Lambert: où qu'il soit passé (y compris comme premier secrétaire de la fédération PS de l'Essonne comme féal mitterrandien), il n'a jamais hésité devant les méthodes brutales, au nom des exigences de l'orientation politique du moment, cette orientation fût-elle éphémère. De même s'est-il, au moment de sa rupture avec le PS et de la création du Parti de gauche (PG), appuyé sur le PCF pour créer le très antieuropéen «Front de gauche». Et puis, comme le disait Voltaire, après avoir bien pressé l'orange, il en a jeté l'écorce. Et quand le PCF s'est réveillé, malgré la belle campagne de Ian Brossat, c'était trop tard. Depuis, d'autres ralliements qu'on peut qualifier d'opportunistes, sinon alimentaires, ont eu lieu (Emmanuel Maurel, ainsi réélu eurodéputé en changeant d'étiquette; Marie-Noëlle Lienemann...). Mais, hors affichage, les alliés du moment comptent pour peu et pèsent peu. On le voit à la manière dont les «historiques» considèrent la démarche actuelle de Clémentine Autain, qui, tenante d'une «radicalité de gauche» (on le dira comme cela) conteste pour sa part le caractère «populiste» de la ligne.

Une «Assemblée représentative» de La France insoumise doit avoir lieu fin juin. Au moment où j'écris, les militants LFi et les observateurs sont toujours dans l'attente d'une déclaration du Grand Leader. Il donnera le ton et ses grands féaux ne laisseront pas de le relayer. Cette attente même — peu importe qu'elle soit rompue aujourd'hui, demain, plus tard ou jamais, car les desseins du Grand Leader sont impénétrables — est symptomatique d'un fonctionnement. Nul ne peut dire aujourd'hui si une structuration sera engagée ou si le fonctionnement nébuleux (avec son irréductible noyau) continuera à jouer, avec ou sans adaptations plus ou moins formelles.

Montesquieu (d'après Dassier), château de Ver'sailles (domaine public) © https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Montesquieu_1.png Montesquieu (d'après Dassier), château de Ver'sailles (domaine public) © https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Montesquieu_1.png
Charlotte Girard est une brillante constitutionnaliste (pour tout dire, j'ai suivi ses cours de L1 en 2015-2016, et ce me fut un réel plaisir). Elle n'ignore pas qu'au-delà des organigrammes apparents, il y a des structurations qui rendent possibles, ou pas, la prise en compte de la diversité des expressions. Aussi bien reviendrons-nous à Montesquieu (L'Esprit des lois, XI, 4) qui, comme le rappelait à juste titre Michel Troper après Duguit et contre Esmein, ne défendait pas comme on le croit à tort la «séparation des pouvoirs», mais bien leur équilibre:

La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n’est pas toujours dans les états modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.

On retient souvent la dernière phrase, utile pour illustrer un propos sur les équilibres, contrôles et contrepoids (checks and balances chez les Anglo-Saxons). L'avant-dernière a pourtant tout son sens, en rappelant tout à la fois que «vertu» au sens classique n'a rien à voir avec la pudibonderie (c'est l'amour du bien public), et qu'on ne saurait suspecter, en ce sens, C'est d'autant plus vrai lorsque le leadership s'exerce de manière charismatique, ce qui est tout autant le cas en Mélenchonie qu'en Macronie, si j'ose ainsi m'exprimer.

LFi peut s'analyser, selon le mode bourdieusien, comme un sous-champ du champ politique, champ de forces et de relations asymétriques, avec ses initiés, ses apprentis, ses profanes et ses spectateurs. On peut aussi le considérer comme une de ces «configurations» qu'avait pensées Norbert Elias, configuration partielle dans une configuration politique plus générale. Il n'y a pas de scénario écrit pour la suite. Au reste, plusieurs d'entre eux peuvent coexister: scénario interne et scénario électoral. Près de tiers des électeurs «Mélenchon» de 2017 n'ont pas voté pour la liste de Manon Aubry en 2019; d'autres ont changé de choix, y compris parfois en allant vers le Rassemblement national qui a mordu sur la droite conservatrice, mais s'est ancré dans l'électorat populaire. Perspective inquiétante que celle-là.

Or, du côté des «gauches» éclatées, on ne saurait se réjouir en soi de l'affaiblissement de LFi, ramenée au niveau de la liste Place publique (avec le PS et ses alliés), tandis que celle de Génération·s (Benoît Hamon) s'est recroquevillée électoralement dans un splendide isolement. Ce n'est pas un jeu de vases communicants. Le «populisme» «de gauche» (Alexis Corbière déclarait encore récemment que le mot populisme ne lui faisait «pas peur») peut se dissoudre dans des renoncements individuels (le renoncement électoral populaire par découragement) ou toutes les aventures.

(Voter avec les pieds n'est pas marcher à la manière de Macron) © Jacqueline Macou, Pixabay.com (domaine public) (Voter avec les pieds n'est pas marcher à la manière de Macron) © Jacqueline Macou, Pixabay.com (domaine public)

En attendant, la situation actuelle laisse un mouvement de centre droit au pouvoir (LaRem, dans la reconfiguration post-européennes), avec un seul adversaire au-dessus, comme lui, du socle des 20 % d'électeurs (exprimés). Quoi qu'il en pense, ce n'est pas la troisième place de Yannick Jadot, avec seulement 13% des suffrages exprimés, qui permettra à EELV d'être l'axe d'une recomposition politique que nous ne pouvons plus qualifier de «progressiste», puisque tout le monde s'en réclame, et sans doute pas «de gauche» au sens classique, mais dépassé du terme. Au reste, son ambivalence affichée (ne parlons pas seulement d'ambiguïtés) est un problème de plus.

Aux oppositions d'égo (comme Jules César: préférer être le premier de son village que le second à Rome) s'ajoutent des problèmes de positionnement non résolus et, parfois, des préoccupations de simple affichage distinctif (plus révolutionnaire ou social que moi, tu meurs). On peut craindre par conséquent que les logiques nombrilistes ou de fuite en avant, pas incompatibles au demeurant, ne continuent à se déployer. Dans ce double maelström intellectuel et de positionnement, ce qu'on appelait jadis le peuple de gauche risque, de plus en plus, de faire le choix de rester sur la rive ou de se replier dans son petit coin. C'est déjà la tentation de certains élus municipaux, à gauche comme à droite, non sans que les grandes manœuvres municipales ne se poursuivent... ailleurs.

LFi a subi un reflux pour lequel son attitude à la fois hégémoniste et exclusive a sans doute compté et risque de ne pas pouvoir peser sur un scrutin qui marque les implantations locales, sinon par effet d'empêchement et de nuisance. Les amis de Jean-Luc Mélenchon peuvent toujours se dire qu'en 2022 ils pourraient se remettre en selle à la faveur de l'élection reine: la présidentielle. Triste paradoxe pour celles et ceux qui, comme à juste titre Charlotte Girard, sont des contemptrices et des contempteurs de la monarchie présidentielle quinquennale d'une Ve République qu'on souhaiterait pourtant moribonde. 

Constitutio delenda est !


Voir sur Mediapart.fr :

Voir sur LeMonde.fr:

  • l'article d'Abel Mestre: «Charlotte Girard, figure de La France insoumise, quitte le mouvement» (8/6/19):
  • d'Abel Mestre, également: «Une note interne à La France insoumise dénonce “un fonctionnement dangereux pour l’avenir du mouvement”» (6/6/19);
  • d'Abel Mestre, toujours: «Des cadres de LFI dénoncent une dérive autocratique» [après le «bannissement» de François Coq];
  • l'appel «Pour un big bang de la gauche» (4/6/19), dont Clémentine Autain est l'une des signataires, significatif pour ce qu'il témoigne de l'ouverture de débats «hors ligne» aujourd'hui.

Voir sur Liberation.fr:

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