Mon 10 mai 1981? (Évocation)

Reprise ici d'un fil twitter... sur l'état d'esprit en mai 1981... et quelques souvenirs n'allant pas plus loin que la fin de ce mois-là.

Depuis le début du confinement, je renvoie chaque jour sur Facebook et Twitter à une vidéo de #déconfinement musical. Généralement, c'est du classique. En ce 10 mai, j'ai commencé par un petit clin d'œil, mais, ma publication Facebook étant trop longue, j'ai dû la répartir en deux gazouillis et j'ai allongé le fil. Voilà un témoignage brut (et donc fermé aux commentaires). Je ne fais ou refais pas l'histoire: c'est un regard sur un moment d'émotion particulier, profond, durable, ressenti à vingt-six ans... il y a un peu moins de quarante ans. Ni plus, ni moins!

@LucBentz —  #Déconfinement musical du jour. Et comme ce jour, c'est le 8 mai, «l'hymne socialiste» de 1977. Le 10 mai 1981, on voulait y croire. «Changer la vie, ici et maintenant». — L'espérance est toujours là.

Hymne socialiste «Changer la vie ici et maintenant».(1977) © Herbert Pagani/Mikis Theodorakis

Paroles d'Herbert Pagani (ça rappellera des souvenirs à quelques unes et quelques uns), musique de Mikis Theodorakis, qu'on ne présente plus.

Je me souviens de ce 10 mai. J'étais dans le XIe, délégué à un bureau de vote. Juste après 20 h, une vieille gaulliste, assesseure dans ce bureau, me lança avec un regard de malice: «de Gaulle est vengé» en souvenir du «non» [à de Gaulle] de VGE [Valéry Giscard d'Estaing] en 1969.

Avant la proclamation des résultats, nous étions rassemblés en bas de la mairie du XIe, place Léon-Blum, en un lieu solidement tenu par la droite, dans un arrondissement où Devaquet était député-maire (Devaquet-fusible! souvenir pour d'autres ou parfois les mêmes). Patrick Bloche était avec nous. Nous suivions Georges Sarre qui, même par temps difficile en 1993, n'a jamais quitté l'arrondissement. Et nous avons grimpé l'escalier sitôt la porte ouverte [la grande salle où les résultats était proclamés était à l'étage, l'étage était double].

Nous avions bu un champagne tiédi, mais c'était le meilleur. Et l'escalier fut grimpé d'abord aux accents de l'Internationale, puis (on prenait la mesure des responsabilités, déjà) de la Marseillaise. Le meilleur moment fut de voir la tête d'Alain Devaquet annonçant les résultats, qui auguraient sa propre et prochaine défaite aux législatives. Ce n'est qu'après, aux alentours de minuit, que nous allâmes à la Bastille. Le piquant des réalités était encore loin..

François Mitterrand © Rob Croes/Anefo, archives nationales néerlandaise: domaine public (CC0) via Wikimedia Commons François Mitterrand © Rob Croes/Anefo, archives nationales néerlandaise: domaine public (CC0) via Wikimedia Commons
À part la période éphémère et dévastée par la tragédie algérienne du Front républicain en 1956, la droite avait repris les rênes dès l'après-Libération et les gouvernements de «Troisième Force». Le seul grand souvenir restait 1936. D'une certaine manière, nous croyions encore au socialisme hexagonal, version démocratique du socialisme dans un seul pays. La désillusion naquit plus tard d'une «parenthèse» qui n'en était pas une, sans que le PS alors assumât la nécessité de repenser son logiciel. En quoi, sans doute, Michel Rocard — que j'ai ardemment combattu avant-1981 — était dans le vrai. Mais le constat de Mitterrand était qu'il fallait une majorité de gauche dans un système devenu bipolaire, avec ce constat lucide qu'un politique dans l'opposition est impuissant.

N'empêche, ce 10 mai au soir fut vécu comme une libération. Et ça nous reste un beau souvenir. On peut le considérer avec lucidité aujourd'hui; il n'en faut pas oublier cette puissante et profonde émotion qu'il provoqua dans ce qu'on appelait encore le peuple de gauche.

C'est à cette époque que Michèle Barzach (future ministre de Chirac) s'engagea en politique au RPR parce que, avoua-t-elle ingénument plus tard, elle craignait de voir arriver les chars soviétiques sur la place de la Concorde. En ces temps de trumperies, je ne sais si la droite française reste «la plus bête du monde», selon la formule de Guy Mollet, mais elle conserve, entre Retailleau, Ciotti et consorts quelques solides compétiteurs.

Le 10 mai 1981 n'est plus possible, avec ses rêves et ses illusions. Il nous reste un besoin d'espérance réaliste, de réalisme porteur d'espoir, sans césure entre le discours porté et les pratiques, même si le champ politique reste aussi un champ clos.

— Mais je voudrais finir ce long fil improvisé par un souvenir qui en dira long sur l'état d'esprit. Membre du bureau du Syndicat national des instituteurs de [la section départementale de] Paris, j'assumais des assemblées de section locale d'arrondissement, généralement les plus «toniques». Dans la période qui a suivi le 10 mai, je suis allé dans le XVIIe, là où le représentant de l'École émancipée avec lequel j'avais à la fois des discussions musclées et une relation personnelle amicale, était un actif militant de la LCR: il s'appelait Jacques Pommeranz.

Jacques, trop tôt disparu, était un orateur pugnace. J'étais venu en réunion armé avec nos premières exigences syndicales (d'autant plus que les relations avaient été conflictuelles avec les deux ministres de l'éducation de Giscard: Haby d'abord; Beullac ensuite). Je m'apprêtais à faire mon intervention liminaire à l'invitation du secrétaire de sous-section ([Jean-Pierre Lamotte,] UID comme moi) quand Pommeranz m'arrêta sur ces mots: «On aura bien le temps de se disputer plus tard. Pour l'instant, on va apprécier le moment et boire un coup.» [de mémoire, mais le sens était bien celui-là].

Un nombre important de militants (je n'en étais pas, étant juste un poil trop jeune alors) avaient «fait» Charléty en 1968 aux accents de «Dix ans ça suffit», là même où mon vieux copain Louis Astre avait porté la parole de la FEN. Les plus anciens, pas encore à l'âge de la retraite, avaient connu 1958 et son 13 mai. Cette espérance était aussi un soulagement après tant d'épreuves. Pour une génération comme la mienne et les précédentes, le 10 mai fut un grand moment. — Et tant pis pour les désillusions!

Luc Bentz
10 mai 2020

 

 

 

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