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Billet de blog 12 févr. 2022

Dénoncer la menace Zemmour, mais après? Revue de lectures

«Zemmour contre l'histoire» s'annonce comme un succès éditorial qu'explique à la fois l'accessibilité du propos, son caractère historiquement rigoureux et un format court. Petite revue de littérature récente en évoquant les historiens Gérard Noiriel, Johann Chapoutot, Laurent Joly et la politiste Frédéric Matonti.

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Pourtant, face au phénomène Zemmour,
il n'y a sans doute pas d'autre planche de salut
que celle de l'exactitude des faits et de la rigueur de l'analyse
— l'à-peu-près, la généralisation outrancière,
l'indignation ou l'invective sont les armes du polémiste.
Laurent Joly, La falsification de l'Histoire.

Ça y est ! Je l'ai enfin reçu après une première tentative infructueuse (premier tirage épuisé). Zemmour contre l'histoire s'annonce donc comme un succès. Cela s'explique: format ramassé dans une collection justement baptisée «tracts» par l'éditeur Gallimard (60 pages en format 20 × 15 cm), lecture accessible aux non-spécialistes, rédaction en chapitres courts (deux pages et demie) qui réfutent les assertions sommaires, on peut même dire les mensonges (contre-vérité serait un euphémismes) d'Éric Zemmour.

De Clovis au procès Papon, en passant bien sûr par la période du régime de Vichy, c'est un collectif d'historiens qui a entrepris cette exercice difficile qu'est la simplicité sans le simple. Des historiens, de vrais historiens: non pas des «historiens» médiatiques comme Lorant Deutsch ou Stéphane Bern, mais des universitaires spécialistes confirmés des périodes qu'ils évoquent dont une annexe détaille les noms et les champs de recherche.

Cet ouvrage est salutaire. Il donnera des arguments à ceux qui, des conversations de bistrot ou de machine à café aux repas de famille, auront à répliquer à des interlocuteurs confondant science et croyance, et plus encore le système Bolloré avec de réelles chaînes d'information. N'hésitez pas. Je l'ai lu d'une traite, rapidement, avec plaisir, avec bonheur (un peu de vérité historique ne nuit pas au bien-être mental).

Ce n'est pas une réfutation académique, avec références, notes infra-paginales et bibliographie: c'est réellement un outil de combat, d'argumentation, si l'on souhaite une formulation moins «violente». En cela, il est aujourd'hui indispensable, mais peut appeler à des approfondissements... Il traduit bien cette demande que formulait Gérard Noiriel (Le venin dans la plume, p. 237):

Il faut entreprendre un immense travail de «traduction» du langage savant pour le rendre accessible à des lecteurs non spécialisés. C'est de cette manière qu'on peut espérer combler, au moins partiellement, le fossé qui sépare aujourd'hui les classes populaires et les élites fortement scolarisées.

(Photo Ketut Subiyanto sur Pexels.com.)

Dans mes acquisitions relativement récentes, je citerai quatre livres qui permettent d'aller plus au fond. Chacun a les avantages et les inconvénients de son prisme propre. Trois sont des ouvrages d'historien; le quatrième est celui d'une politiste. (Comme pour le précédent, les liens hypertextes des titres conduisent à la page consacrée à la publication sur le site de l'éditeur du livre.)

La falsification de l'histoire de Laurent Joly (Grasset, 2022) revient sur la question de Vichy et des juifs, évoquant la filiation de Zemmour, malgré sa profession de foi «gaulliste», avec le nationalisme ethnique de Barrès et Maurras. Comme le souligne en conclusion Joly, «loin d'être un égarement ou un dérapage», pour Zemmour, «cette réhabilitation du régime pétainiste et de sa politique antisémite est un élément fondamentale. Elle vise à libérer la droite de ses complexes supposés; [...] à lever l'hypothèque Vichy afin de réunir la droite et l'extrême droite; à préparer les esprits à une réaction nationaliste et antimusulmane.»

Le venin dans la plume de Gérard Noiriel (La Découverte, 2019) s'intéresse à «l'histoire identitaire que diffuse Éric Zemmour», à l'héritage qui est le sien de l'antisémite Drumont, redoutable polémiste lui aussi en son temps, mais aussi aux «relais dans l'espace public» qui ont permis ou permettent à ces polémistes de rendre leur récit populaire.Mais il évoque aussi ces «débats» dans lesquels, quelle que soit les argumentations présentées, les spectateurs engagés ne voient jamais autre chose que la confirmation des croyances que porte celui qui est à la fois leur héraut et leur héros.

Le grand récit de Johann Chapoutot (PUF, 2021) ne mentionne pas Éric Zemmour dans l'index, mais le cite en note p. 278, dans le chapitre consacré aux «isthmes du contemporain», plus précisément le développement consacré au déclinisme. Zemmour n'est ici que marginal, mais Le grand récit, à mon sens, relève de ces prolongements nécessaires à la réflexion sur la conception, au multiple sens du terme, des récits fédérateur.

La mise en perspective ne suffit pourtant pas à en tracer ou même à les ébaucher. Comment, en quarante ans, l'hégémonie culturelle a-t-elle basculé de la gauche (lato sensu) a une droite de plus en plus gangrenée par l'extrême droite? C'est l'objet de Comment sommes-nous devenus réacs? de Frédérique Matonti (Fayard, 2021). Mais l'auteure s'interroge finalement sur l'hypothèse (qu'elle ne souhaite pas) de devoir attendre quarante ans pour mettre fin à «l'hégémonie réactionnaire», eu égard aux fractures d''une gauche (toujours lato sensu) émiettée et divisée, et son (non-)rapport aux militants «désencastrés» d'une société civile avec laquelle il conviendrait de retisser les liens pour atteindre ces deux objectifs qui semblent aujourd'hui inaccessibles si l'on ne se cantonne pas à des projets spécifiques à tel ou tel: «l'élaboration patiente et collective d'unprogramme de gouvernement»et la reconstitution d'«un socle idéologique».

Rien ne semble aujourd'hui plus difficile, sinon impossible ou impensable à court ou moyen de terme. Le talon de fer menace pourtant, même si ce n'est pas dans les formes qu'imaginait, à l'aune de son époque, Jack London.

On ne peut se voiler la face: depuis 2002, à de rares inflexions près, l'extrême droite n'a cessé de prospérer et que ces dernières années les digues qui la séparaient de la droite dite «républicaine» n'ont cessé de se fissurer. Aux perspectives programmatiques et idéologiques (au bon sens du terme) que trace Frédérique Matonti, qui impliquent que les exclusives laissent place à une délibération socialement construite, il faut ajouter la réponse à ce questionnement simple: au-delà du procès facile fait aux réseaux sociaux, porteurs et responsables supposés de tous les maux, qu'est-ce qui explique que les discours identitaristes et réactionnaires «prennent» quand les tenants d'une réponse aux défis environnementaux et «inégalitaires» — ceux-là même qui apparaissent comme prioritaire dans les enquêtes d'opinion — sont relégués derrière l'actuel président, la droite et l'extrême droite?

La peur est mauvaise conseillère, mais les bouleversements du monde, la désagrégation des équilibres relatifs qui étaient ceux du monde de la guerre froide, les craintes de déclassement inéluctable pour soi et ses descendants, le sentiment d'une absence de réponse concrète expliquent, qui l'abstentionnisme politique croissant (mais Lazarsfeld en avait mutatis mutandis racé l'explication dans Les chômeurs de Marienthal), qui les réflexes xénophobes développés par une remise en cause de la stabilité qu'offrait un statut professionnel ou social donné et la réceptivité aux discours sur l'insécurisation ou l'insécurité culturelle, réelle ou supposée, dût cette notion être scientifiquement discutée.

Mais la peur est là, alimentée par l'absence de réponses tangibles et le sentiment accru de l'impuissance politique, plus que du mensonge politique. Si les catégories populaires sont plus massivement absentionnistes, parmi celles et ceux qui vont pourtant voter, une majorité, même relative, d'ouvriers et d'employés fait le choix de l'extrême droite. Le danger n'a pas baissé; les plafonds de verre ont peut-être éclaté, il faut le craindre. Aujourd'hui Zemmour contre l'Histoire répond à l'émotion, sans doute au sens originel du terme,  des intellectuels et/ou militants qu'horrifient la banalisation de haineux discours racistes (et réciproquement). Il y a une vingtaine d'année, c'était le cas de Matin brun il y a une vingtaine d'années.

Initialement publié en 1998, Matin brun de Franck Pavloff alertait sur les dangers larvés de l'extrémisme au pouvoir. C'est quelque quatre années après sa sortie que le livre se diffusa massivement, après la sélection de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002. Qui peut dire qu'en vingt ans la situation se soit améliorée?

Ayant évoqué l'impérieuse nécessité de renouer avec une délibération collective, je ne saurais exprimer ici la solution miracle qui relèguerait l'extrême droite à la marginalité qui devrait être la sienne. Ce serait à la fois vain et présomptueux, et surtout d'une absolue inefficacité. C'est pourquoi, en attendant, je vous invite à méditer sur l'avenir en écoutant cette superbe interprétation audio de Jacques Bonaffé et Denis Podalydès...

Matin brun (sur Youtube) © souduresarl

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Luc Bentz,
février 2022

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