Éthique wébérienne et action syndicale

Par les temps qui courent, il n'est pas inutile de parcourir le célèbre texte où Max Weber distingue «éthique de responsabilité» et «éthique de conviction». Et d'aborder à ce propos la question de l'approche syndicale... ici en fonction de la construction, à l'expérience, de la mienne.

 © Crédit photo: «FreePhoto»/Pixabay.com (licence Pixabay: usage libre) © Crédit photo: «FreePhoto»/Pixabay.com (licence Pixabay: usage libre)

En cette période agitée, il m’est arrivé incidemment de feuilleter Le Savant et le Politique1, recueil de deux conférences de l’économiste et sociologue Max Weber en 1919 sur « le métier et la vocation de savant », « le métier et la vocation d’homme politique ». On peut assimiler mutatis mutandis « l’homme syndical » à « l’homme politique »2. Disons, plus largement, qu'il y a des entrepreneurs sociaux comme il y a des entrepreneurs politiques (au sens non péjoratif qui est celui de la sociologie politique) et que, dans l'interchamp politique et social, il y a, en toute logique bourdieusienne, des initiés et des profanes, des dominants et des dominés.

On sait que Max Weber y a établi sans célèbre distinction entre celui qui vit pour la politique et celui qui vit de la politique (l’un n’excluant pas nécessairement l’autre3) .J’y ai trouvé un passage (p. 172-173 dans la traduction de Julien Freund de l'édition 10/18) qui traite d’une autre approche qui a fondé la pérennité du succès de l’ouvrage. Max Weber y a abordé le rôle de l’éthique, mais pas seulement dans le sens de morale : la notion de comportement habituel (au sens d’ethos) est présente à son esprit. Et Weber de préciser (les passages en gras sont soulignés par moi):

Max Weber, «Le savant et le politique» (1919) [domaine public] : couverture 10/18 (UGE) Max Weber, «Le savant et le politique» (1919) [domaine public] : couverture 10/18 (UGE)
Toute activité orientée selon l’éthique peut-être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité ou selon l’éthique de la conviction. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. […]
Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction — dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » —, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences de nos actes ». […]

Le partisan de l’éthique de responsabilité […] estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. [...]

Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes, qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire, mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de s conviction.

Si je reprends la longue introduction de l’ouvrage qu’a donnée Raymond Aron, j’ai opté pour le statut d’homme d’études après avoir endossé longtemps celui d’homme d’action, personnelle engagé dans l'action syndicale collective (initié assurément et, d'une certaine manière, dans les sujets dont j'ai pu traiter, dominant au moins chez les miens). Depuis, je me suis interdit d’interférer (en toute inutilité) sur le fond des dossiers. Mais, évidemment, je n’ai pu m’empêcher de transposer la réflexion de Weber aux évènements sociaux que nous avons connus depuis décembre.

À dire vrai, la situation peut être compliquée à vivre pour ceux qui assument d’orienter leur action selon l’éthique de responsabilité. Dans ces périodes — je les ai connues d’en haut, comme en 1995, et d’en bas, comme en 2003 —, le débat est rarement rationnel, et il l’est d’autant moins que le pouvoir politique est enclin, parce qu’il en a les moyens institutionnels, de passer en force (quand bien même il devrait avoir conscience du fait d’avoir à en payer le prix électoral). Mais il y a des crispations auxquelles poussent d’autres éléments (les logements en HLM parisiens au moment du « droit dans ses bottes » de Juppé en 1995), sans parler des exacerbations ou des tensions, mais aussi des liens particuliers que génère, entre pairs engagés dans un même combat, le fait de mener une lutte ensemble. Je l'ai vécu «à la base» lors d'une grève reconductible en 2003 contre la réforme Raffarin et je puis témoigner que, près de vingt ans après, ces liens que j'évoquais avec certaines et certains collègues sont restés prégnants, au-delà de la lutte, des engagements et des parcours qui pouvaient être différents.

Non à la réforme © Luc Bentz (à partir d'un fond Pixabay.com sous licence Pixabay à usage libre). Non à la réforme © Luc Bentz (à partir d'un fond Pixabay.com sous licence Pixabay à usage libre).
Vu du haut, on voit bien que les entrepreneurs politiques (ou syndicaux) sont contraints à jouer leur rôle. Porte-parole est une fonction délicate quand elle implique aussi, au-delà de l'expression des mandatements, de négocier avec un interlocuteur qu'on n'a pas choisi et qui ne nous a pas choisi, sur un sujet qu'on n'a pas choisi ou qu'il n'a pas choisi. Tout dépend des circonstances. Il y a aussi des contingences, car rien n'est jamais simple comme un mandat bien net face à un interlocuteur dont le projet ou les contre-propositions y correspondent terme à terme, que ce soit pour s'imbriquer ou au contraire pour se repousser.

Il y a bien sûr des culture d'organisation, des modes d'intégration-assimilation des cadres, des manières d'être et d'agir, comme on dit, qui conduisent à construire et à partager les mêmes schèmes. Quand il s'agit par définition de tenir une ligne «dure», l'objectif affiché est de contraindre l'adversaire de classe à la défaite totale. C'est la logique du tout ou rien qui, comme l'a fait remarquer Laurent Escure, conduit le plus souvent au «rien». Mais la ressource de dénoncer les complices de l'adversaire permet d'assumer la posture de ceux qui, toujours, vont «ranimer perpétuellement la flamme de la conviction.»

Il faut de la constance pour tenir une autre ligne, celle qui vise à faire en sorte que, confrontés à la question du «tout ou rien», les salariés ne se retrouvent pas avec rien. J'ai connu, jeune militant, les débats sur les accords salariaux dans la fonction publique (à l'époque où ils étaient construits par la FEN et FO, contre la CGT et la CFDT), et les débats ésotériques pour la base entre les mérites ou les démérites de l'indice INSEE et de l'indice CGT (qui y a renoncé).Quand on regarde rétrospectivement les choses, entre les périodes avec ou sans accord salarial dans la fonction publique, il n'y a pas photo. Encore faut-il, naturellement, que la partie d'en face veuille jouer le rôle de la négociation.

Certes, les règles du jeu explicitement ou implicitement partagées par les acteurs d'un champ syndical conduisent, à certains moment, à l'expression de positionnements communs, ou parfois subtilement présentés comme tels (quand la situation nécessite de rejeter sous le tapis la poussière des oppositions alors «secondaires» ou momentanément perçues comme telles face aux nécessités). L'ampleur de l'agression ou de la revendication partagée le justifie parfois simplement; dans d'autres cas, la nécessité de s'affirmer, et même de s'affirmer ensemble, prime sur le reste. J'ai pratiqué l'exercice; à de certains moments, il était bien rétrospectivement nécessaire. Dans d'autres cas, c'est plus complexe à apprécier, mais les séquences syndicales, comme les séquences politiques ont leurs moments et, tout bien considéré, cela peut se produire aussi à l'Amicale des pêcheurs à la ligne de Triffouilly-les-Oyes entre ablettistes et goujonneurs.

Il me souvient pourtant, au moment de la «mastérisation Darcos» du recrutement des enseignants d'avoir participé — un temps — à des réunions conclues par de vibrants appels à «une autre réforme» qu'on aurait été bien en peine de définir, avec des attitudes très éclatées lors de certain comité technique ministériel de l'Éducation nationale du 28 mai 2009  (souvenir douloureux, mais qui appartient à l'histoire).

Louis-Lucien Klotz en 1917 © Agence de presse Meurice, Wikimedia Commons/Gallica BNF (domaine public) Louis-Lucien Klotz en 1917 © Agence de presse Meurice, Wikimedia Commons/Gallica BNF (domaine public)
Plus près de nosu, si l'on veut se pencher de plus près sur le positionnement des tenants du «retrait de la réforme des retraites», il apparaît comme l'objectif ultime de la victoire. Celle-ci se traduirait de fait par le retour au statu quo ante présenté comme le summum du succès. Or il ne serait que le retour à l'état du dossier à la suite d'une série de « réformes » précédentes qui avaient été successivement rejetées, mais dont on s’est bien gardé de dire qu’elles avaient des effets cliquets. Mais, bien évidemment, à toute évocation de cette légère contradiction surgirait l’affirmation péremptoire: « Nous voulons une autre réforme », sans naturellement préciser ce qu’elle devrait être, et moins encore quels en seraient les équilibres. En 1918, Klotz, ministre des Finances de Clemenceau, affirmait, largement soutenu, que « l’Allemagne paiera ». On connaît la suite.

 © Peggy et Marco Lachmann-Anke, Pixabay.com. Usage libre (licence Pixabay). © Peggy et Marco Lachmann-Anke, Pixabay.com. Usage libre (licence Pixabay).
Cela n'implique pas, inversement, que tout accord soit bon, ni même qu'il justifie une approbation. Dans l'immédiat, le jour le jour occupe continûment les femmes et les hommes «en responsabilité», quelles que soient leurs options. Chez ceux qu’anime l’éthique de responsabilité — qui implique de penser aux conséquences de leur action, malgré son inévitable part d’aléas et de contingences — le souci est évidemment d'apprécier le «seuil de sortie» (pour les salariés) de la séquence sociale en cours (quelles conséquences concrètes pour les salariés par rapport à ce qui existait antérieurement, mais aussi par rapport aux risques d'une réforme brutalement appliquée).

Au-delà des enjeux du moment qui mobilisent toutes les attentions, se pose la question des conséquences de moyen et surtout de long terme. Elle ne se limitent pas aux plus évidentes qui viennent à l’esprit aujourd’hui. Leurs effets d'ailleurs ne jouent pas seulement sur les retraites ou les conditions du maintien d'un certain niveau de retraite, comme cela a été évoqué pour les enseignants

Le débat, ou plutôt les débats sur la stratégie syndicale (et la vision qu'elle induit) sont aussi vieux que le syndicalisme lui-même. Par expérience, le jusqu'au-boutisme me semble peu productif. Les approches binaires conduisent au simplisme alors que, le plus souvent (et particulièrement, il faut le dire, sur le dossier des retraites), les dossiers sont éminemment complexes. Ce n'est pas nouveau: en 1910, Jaurès était minoritaire dans son camp en approuvant le projet de loi instituant les retraites ouvrières et paysannes malgré des insuffisances largement dénoncées, parce que cette loi ouvrait une porte. On en parlait comme de la «retraite des morts» (contrairement au dispositif bismarckien, elle ne liait pas la retraite et l'invalidité), et l'on avait raison. Mais Jaurès n'avait pas tort non plus: les insuffisances de la loi de 1910 ont conduit aux lois sur les assurances sociales de 1928-1930 dont les limites même ont conduit, non sans effets de contingences, à la création du régime général en 1945.

Foule. © Gerd Altmann/Pixabay.com, lic. Pixabay (usage libre) Foule. © Gerd Altmann/Pixabay.com, lic. Pixabay (usage libre)
Mais naturellement, au nom de «l'éthique de conviction», nul doute que les épithètes aussi sommaires que catégoriques vont continuer à fleurir. On peut le déplorer, il faut faire avec. Même si ceux qui crient le plus fort ne sont pas forcément les défenseurs les plus efficaces des salariés dans un contexte donné, et que la question est aussi de se prolonger dans l'avenir. Le salariat de 2020 n'est plus celui de 1950, et mieux vaut se préparer aux conditions de 2050 (ou 2070), avec un cadre dans lequel le métier unique dans une entreprise unique figurera comme une relique du passé. On peut toujours rêver d'un âge d'or: je ne sache pas qu'il s'agisse d'autre chose qu'une vision mythifiée.

Mythifiée m'apparaît la question de la grève dite «par procuration». Dans le débat actuel, il n'est pas étonnant que les secteurs dans lesquels un régime «professionnel» (j'y inclus le Code des pensions civiles et militaires, même dans l'état où il est depuis 2003) doit basculer dans un régime universel s'en émeuvent, au sens figuré comme au sens étymologique, tant il est vrai que part d'un terrain connu pour rejoindre ce qui reste une zone d'incertitude. Les périmètres et l'intensité de l'engagement des travailleurs, notamment dans le secteur public, varient en foncction de cette dimension.

Quant à l'engagement moindre des salariés du secteur privé, la faiblesse au moins relative des implantations syndicales pour de multiples raisons, n'est pas la seule cause d'une moindre participation. Le poids des retraites complémentaires (d'un petit tiers environ pour la moyenne des salariés aux deux tiers voire aux trois quarts du revenus de remplacement pour un cadre supérieur) explique aussi cette accoutumance à un régime par points. Et l'on est notamment surpris de voir la CFE-CGC, dont l'ADN est fortement teinté par l'histoire d'une Agirc dont elle fut cofondatrice, n'argumenter aujourd'hui que sur le régime de base.

 © Gerd Altmann/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre) © Gerd Altmann/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)
En matière de retraites, les régimes conventionnels se sont développés parce que le législateur a imposé leur généralisation (la loi Edgar Faure du 29 décembre 1972). Mais c'est le Parlement qui a la main sur la détermination du cadre. La seule question qui se pose, alors que depuis la désastreuse réforme constitutionnelle de 2000, tout est fait pour que l'attelage président de la République-majorité parlementaire soit garanti, est de savoir comment il est le plus efficace d'agir face à un pouvoir politique que l'on n'a pas choisi, comme je le disais plus haut, dans un débat affectant très largement le champ social.

C'est au fond ce qui doit guider les organisations syndicales — entre défense immédiate des intérêts des salariés et revendications qu'elles ont la légitimité de porter dans a durée, nonobstant les alternances d'un champ politique qui influe certes sur leur démarche et leur répertoire d'action, mais qui n'est pas le leur. On peut certes avoir un avis différent mais, comme le faisait dire Henry Monnier à Joseph Prudhomme: «C'est mon opinion, et... je la partage».

Luc Bentz


N o t e s

1. Max Weber, Le savant et le politique, préface de Raymond Aron, traduction de Julien Freund, éd. 10/18, 1963-1991. Une édition récente, avec une nouvelle traduction, a été publiée par La Découverte.
URL : https://www.lisez.com/livre-de-poche/le-savant-et-le-politique-une-nouvelle-traduction/9782707140470.

2. Ce qui n’est pas impossible comme l’ont montré Baptiste Giraud, Karel Yon et Sophie Béroud dans Sociologie politique du syndicalisme (A. Colin, coll. U-Sociologie, 2018).
URL : https://www.armand-colin.com/sociologie-politique-du-syndicalisme-9782200615154.

3. On sait que c’est le gouvernement provisoire de 1848 qui a décrété l’indemnité parlementaire (les « vingt-cinq francs ») pour tenter de rompre avec la pratique de la monarchie censitaire qui réservait de fait la capacité d’être élu parlementaire à des notables disposant de ressources propres.

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