Il y a cinquante ans : Pompidou élu président... sur fond de décombres à gauche

Un an après le grand mouvement social et étudiant de mai-juin 1968 et après avoir été brutalement chassé de Matignon par le général de Gaulle, Georges Pompidou est élu président de la République le 15 juin 1969. La gauche non communiste, déchirée, est en lambeaux. [MAJ 20/06/19]

Manifestation gaulliste du 30 mai 1968 (Paris) © Archives nationale, domaine public (Wikimedia Commons) Manifestation gaulliste du 30 mai 1968 (Paris) © Archives nationale, domaine public (Wikimedia Commons)

Lors du mouvement de mai 1968, de Gaulle est apparu dépassé. Sa proposition de référendum sur la «participation» (24 mai) est tombée à plat. Le 27 mai, une grande manifestation à lieu à Paris, au stade Charléty (CFDT, FEN, UNEF, animateurs du mouvement étudiant...) aux cris de «Dix ans, ça suffit!».Un premier contrefeu est ouvert avec la grande négociation de Grenelle (c'est de là que vient l'utilisation récurrente des Grenelle), conduite par Georges Pompidou, alors Premier ministre, qui trouve un terrain d'entente tacite avec la CGT (et le PCF) contre les «gauchistes».

À droite, Pompidou s'est affirmé comme tenant la barre quand de Gaulle était chahuté. Lorsque le 30 mai, de Gaulle annonce la dissolution de l'Assemblée nationale, la rue est reprise par une grande manifestation de droite aux Champs-Élysées: symbole d'un retournement. Les élections législatives des 23 et 30 juin 1968, «les élections de la peur», donnent une majorité absolue au parti gaulliste, tout juste rebaptisé UDR (Union pour la défense de la République). Mais de Gaulle limoge Pompidou et nomme à Matignon Maurice Couve de Murville, jusque là ministre des Affaires étrangères et qui ne lui fera pas d'ombre.

Dislocation à gauche

Les trois années inconnues de François Mitterrand (1969-1971) © Jean Battut, éd. L'Harmattan Les trois années inconnues de François Mitterrand (1969-1971) © Jean Battut, éd. L'Harmattan
La dislocation a commencé à gauche, ou du moins dans les gauches non communistes. L'unité, construite avec la candidature de François Mitterrand en 1965 et concrétisée avec la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste), qui va de la SFIO au Parti radical en passant par la Convention des institutions républicaines (CIR) de François Mitterrand et les unions de clubs que dirigent Alain Savary, d'une part, et Jean Poperen, d'autre part. Les deux derniers viennent du PSU créé en 1959, mais s'en sont écartés. Le PSU, animé depuis 1967 par Michel Rocard, développe des positions «gauchistes» (l'autogestion en particulier) et toise idéologiquement la SFIO et plus encore la CIR.

En novembre 1968, François Mitterrand démissionne de la présidence d'une FGDS déjà morte... et se replie dans la Nièvre. Aux législatives de 1968, c'est le seul député FGDS issu de la CIR qui est réélu. Encore est-il «non inscrit» car la SFIO décide de constituer son propre groupe. [Sur cette phase, je renvoie au précieux témoignage de ce militant nivernais que fut Jean Battut: François Mitterrand, les trois années inconnues. 1969-1971 (L'Harmattan).] En attendant, l'ancien candidat unique de la gauche, opposant au régime dès le retour au pouvoir de Charles de Gaulle en juin 1958 à l'extrême fin de la IVe République, est hors jeu pour la séquence suivante.

Le général de Gaulle en 1961 © Bundesarchiv, B 145 Bild-F010324-0002 / Steiner, Egon / CC-BY-SA 3.0 Le général de Gaulle en 1961 © Bundesarchiv, B 145 Bild-F010324-0002 / Steiner, Egon / CC-BY-SA 3.0
Le choix gaullien du référendum

Or de Gaulle, s'il dispose d'une majorité parlementaire assurée (l'UDR, sans ses alliés, dispose à elle seule de 293 députés sur 487, soit plus de 60% de sièges — à comparer avec les «modestes» 53% de LREM en 2017), se sent remis en question. Cette majorité est au demeurant conservatrice. De Gaulle souhaite se remettre en selle, à sa manière par un contact direct avec le peuple. En décembre 1958, il avait été élu président par un collège restreint. En 1965, il avait été réélu au suffrage universel, ce qui en faisait l'élu direct du peuple. Dans l'intervalle, il avait fait valider sa politique — et notamment sa politique algérienne — par référendum. Le dernier en date avait été celui de 1962, instaurant justement l'élection présidentielle au suffrage universel.

La difficulté pour de Gaulle était que l'élection de 1965 était loin et que, de surcroît, il lui avait fallu attendre le second tour. En 1967, la majorité n'avait été conservée à l'Assemblée nationale que d'une voix. 1968 l'avait affaibli, y compris sur sa droite et, pour reprendre une formulation jospinienne, il apparaissait une partie de son camp, au-delà des inconditionnels, comme «usé, vieilli, fatigué». Si l'élection présidentielle devait avoir théoriquement lieu en 1972 (c'était encore le septennat), Interviewé par la presse, Georges Pompidou s'était posé en successeur potentiel lors d'un voyage à Rome, en janvier 1969: «Ce n'est un mystère pour personne que je serai candidat à une élection à la présidence de la République quand il y en aura une, mais je ne suis pas du tout pressé» .

La conception gaullienne du pouvoir impliquait un lien direct entre le peuple et le chef de l'État. Entre 1958 et 1962, chaque référendum, au-delà même de son objet, était présenté sur le mode «Stop ou encore» et, dénonçaient ses opposants, celui du chantage (moi ou le chaos). À chaque fois en effet, de Gaulle mettant sa démission dans la balance. Les oppositions ne parlaient pas de «monarchie présidentielle», comme il arrive qu'on le fasse aujourd'hui: la décennie 1959-1969 était celle de la dénonciation du «pouvoir personnel».

Hémicycle du Sénat © Jacques Paquier, Wikimedia Commons (via Flickr), licence CC-BY 2.0 Hémicycle du Sénat © Jacques Paquier, Wikimedia Commons (via Flickr), licence CC-BY 2.0
La candidature annoncée de Pompidou ouvrait une brèche dans la majorité. Il y avait une alternative affichée, au conservatisme social bon teint. Les idées de «participation», supposée dépasser l'opposition capital-travail, étaient soutenues par les gaullistes «de gauche», mais Pompidou, tant qu'il fut Premier ministre, tenta de les contrecarrer (voir l'épisode de «l'amendement Vallon» de 1965). En résulte le choix d'une relégitimation référendaire par de Gaulle. Le projet de référendum sur la participation esquissé en mai 1968 fut abandonné. Le chef de l'État fit l'objet d'un référendum, contenant des dispositions constitutionnelles et législatives, sur deux thèmes: le Sénat et la régionalisation. On renverra pour plus de détails à l'article de Wikipedia sur le sujet.

Le Sénat, conçu en 1958 comme l'un des outils constitutionnels pour corseter la représentation nationale, s'était révélé rétif, et les gaullistes n'y étaient pas majoritaires tant s'en faut. De Gaulle n'avait pas pardonné la déclaration de son président, Gaston Monnerville, parlant de «forfaiture» à propos du référendum de 1962 qui ne respectait pas la procédure de révision. En fusionnant le Sénat avec le Conseil économique et social, le projet lui retirait ses prérogatives législatives. C'est alors que sortit de l'obscurité, dans laquelle il était alors confiné pour le grand public, le président du Sénat, Alain Poher. Dans la majorité parlementaire, Giscard d'Estaing, président des Républicains indépendants mais en froid avec les gaullistes, indiqua voter non «à titre personnel». La campagne porta moins sur la régionalisation que sur le maintien du Sénat et, surtout, celui ou pas de de Gaulle. Cette fois-là, les électeurs se prononcèrent pour la sortie du Général.

Du 27 avril à la campagne présidentielle

Le rejet du référendum le 27 avril 1969 (52,4 % de non, 47,6 % de oui) entraîna la démission immédiate de Charles de Gaulle qui partit rapidement en Irlande, pour ne pas être associé, d'une manière ou d'une autre, à la suite des opérations. Comme le prévoit la Constitution, l'intérim fut assuré par le président du Sénat, Alain Poher, le Gouvernement restant en place. Or, d'une certaine manière, SFIO exceptée, Poher incarnait ce «cartel des non» qui, excluant les communistes et s'opposant aux gaullistes, avait voté la censure du gouvernement Pompidou en 1962 (après l'annonce du référendum). Ce cartel des noms incluait des partis centristes (MRP, très lointain ancêtre du Modem) et des partis de droite non gaullistes qui avaient soutenu de Gaulle entre 1958 et 1962. Ces partis avaient été laminés aux élections législatives de 1962. L'heure de la revanche allait-elle sonner?

Georges Pompidou en 1965 © Bundesarchiv, B 145 Bild-F020538-0006 / Steiner, Egon / CC-BY-SA Georges Pompidou en 1965 © Bundesarchiv, B 145 Bild-F020538-0006 / Steiner, Egon / CC-BY-SA
Côté «gaullistes», l'affaire était pliée: Pompidou s'était déclaré candidat dès le 30 avril, et l'UDR (malgré les contestations de gaullistes «de gauche» marginalisés) décida de le soutenir, tout comme les Républicains indépendants de Valéry Giscard d'Estaing, après quelques hésitations de ce dernier (et le renoncement du populaire Pinay à se présenter).

À gauche, l'union avait volé en éclat. Le Parti socialiste SFIO présenta la candidature de Gaston Defferre, député-maire de Marseille (en s'appuyant sur le groupe parlementaire qu'il présidait, il avait quelque peu forcé la main au parti). Defferre, l'ex-«Monsieur X» de 1964, fit campagne en tandem avec Pierre Mendès-France qui, dans le «ticket», faisait figure de Premier ministre désigné. Le PCF décida de présenter le sénateur Jacques Duclos, aux airs de papy débonnaire (bien qu'il ait été le fidèle numéro 2 de Maurice Thorez pendant toute la période stalinienne du parti). Quant au PSU, il présenta la candidature de son secrétaire national, Michel Rocard. Mitterrand rongeait son frein dans la Nièvre.

Les nostalgiques des partis dominants de la IVe République se regroupèrent sous le drapeau du président du Sénat auquel se rallièrent les radicaux et, par souci d'efficacité (du moins fut-ce ainsi présenté) quelques fédérations SFIO. Aucune disposition constitutionnelle ou légale empêchait le président par intérim d'être candidat à un CDD de sept ans. Pinay hors jeu, le président du Sénat apparaissait comme un candidat «naturel». Mais Georges Pompidou fit une ouverture au centre et rallia des personnalités comme René Pléven, Jacques Duhamel et Joseph Fontanet. Sa candidature apparut plus crédible que celle d'Alain Poher.

Dans le jeu institutionnel d'une Cinquième République (modèle 1962) qui n'autorise que les deux premiers candidats à être présents au second tour, la gauche n'était pas un danger. Le premier parti de gauche en France restait le PC qui pesait encore plus de vingt pour cent des suffrages exprimés. La gauche non communiste n'en finissait pas de débattre de sa recomposition, et une partie, bientôt majoritaire, des radicaux était tentée par les alliances centristes. Au demeurant, l'annonce du référendum avait percuté les préparatifs de regroupement organique entre, notamment, la SFIO et la Convention des institutions républicaines, qui restera à part jusqu'au congrès d'Épinay de 1971. Ajoutons que, pour la première fois, une candidature d'extrême-gauche se déclara:  celle d'Alain Krivine, militant trotskiste de la Ligue communiste, alors au service militaire.

Les résultats du premier tour, le 1er juin 1969, furent sans appel :

  • Georges Pompidou (UDR) : 44,5 %
  • Alain Poher (centristes et droite d'opposition) : 23,3 %
  • Jacques Duclos (PCF) : 21,3 %

Les candidatures suivantes étaient largement en deçà de 10 % : 5 % pour Gaston Defferre (Parti socialiste SFIO), 3,6 % pour Michel Rocard (Parti socialiste unifié), 1,3 % pour Louis Ducatel («indépendant») et 1% pour Alain Krivine (LCR).

Dans l'entre deux tours, la SFIO se désista pour Alain Poher, mais le PCF — qui venait de réaffirmer sa suprématie à gauche en distançant largement les socialistes — appela à l'abstention en refusant, selon la formule de Duclos de «choisir entre blanc bonnet et bonnet blanc». L'élection de Pompidou, déjà en avance nette au premier tour, était acquise. Le second tour, le 15 juin 1969, le confirma en lui donnant 58,2 % des exprimés contre 41,8 % à son adversaire.

Épilogue

Jacques Chaban-Delmas en 1969 © Archives nationales néerlandaises/Wikimedia Commons, Creative commons BY-SA 3.0 Pays-Bas Jacques Chaban-Delmas en 1969 © Archives nationales néerlandaises/Wikimedia Commons, Creative commons BY-SA 3.0 Pays-Bas
Le 20 juin 1969, Georges Pompidou est investi comme président de la République. Gaulliste de 1945 (et en tout cas non résistant), il rassure les gaullistes historiques en désignant comme Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, compagnon de la Libération et grande figure de la Résistance, tant il est vrai qu'on dit souvent que le premier Premier ministre d'un mandat présidentiel s'impose souvent au président de la République en fonction de la tonalité de la campagne et des alliances (Michel Rocard en 1988, Jean-Pierre Raffarin en 2002...). De surcroît, le nouveau chef du gouvernement est connu, depuis 1958, comme le président réélu sans interruption de l'Assemblée nationale.

«Chaban» offre un autre avantage: il a côtoyé par exemple René Pleven (alors MRP) dans l'Assemblée nationale de la IVe République où il a été élu sans interruption (d'abord comme radical, puis comme membre des «républicains sociaux», appellation prise par les parlementaires gaullistes) de 1946 à 1958. Il incarne — en dépit du vote de la peur de 1968 qui a ses limites — la volonté de changement. Il a été plusieurs fois ministre de la IVe République, souvent collègue de François Mitterrand, dans les gouvernements marqués à gauche de Pierre Mendès-France et Guy Mollet, mais aussi du dernier «vrai» gouvernement de la IVe République, celui de Félix Gaillard (novembre 1957-avril 1958). Anecdote: il était ministre de la Défense nationale dans ce même gouvernement, avec un secrétaire d'État à la Marine nommé... Alain Poher (alors MRP). 

Or le projet qu'il porte, s'inscrivant, si j'ose dire, dans le «en même temps» gaullien (sinon toujours gaulliste) est de transformer la société française en isolant le PC et en réduisant son influence. C'est le projet de «Nouvelle Société» qu'il développe lors de son discours d'investiture du 26 juin 1969. Son conseiller social est alors Jacques Delors. C'est une période marquée par des réformes (loi Delors de 1971 sur l'éducation permanente), mais aussi par une relative libéralisation de l'ORTF. Or ces dérives sont mal vues de Georges Pompidou et de son entourage (Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les mentors du jeune Jacques Chirac, secrétaire d'État à l'Économie et aux Finances dans le gouvernement Chaban-Delmas). En 1972, décidé à opérer un tournant conservateur, Georges Pompidou se sépare de Chaban-Delmas et trouve en Pierre Messmer un Premier ministre discipliné et qui ne lui fera pas d'ombre. Significative est la reprise en main de l'ORTF que Pompidou avait justifié par anticipation dès 1970 en affirmant qu'elle est «la voix de la France» (voir la vidéo sur le site de l'INA).

En avril 1974, Georges Pompidou décède d'un cancer. Pour la seconde fois, Alain Poher assume l'intérim de la présidence de la République, mais il n'est pas candidat alors. On retrouvera un duel droite/gauche (Giscard/Mitterrand), Giscard ayant achevé l'intégration des partis centristes et de droite non gaullistes dans la majorité (ce sera la matrice de l'UDF).

Après 1969, c'est un gaullisme sans de Gaulle que certains revendiquent. L'étiquette prestigieuse est encore utilisée, mais, avec le retrait ou la disparition progressive des gaullistes historiques (ceux de 1940 ou même de 1958), à quoi correspond-elle vraiment?


Quant à la gauche, elle se reconstruit dans la douleur (avec un PSU qui, par pureté doctrinale, restera à côté). L'«unité socialiste» ne se réalisera, après bien des pérégrinations, qu'au congrès d'Épinay de juillet 1971, à l'occasion duquel François Mitterrand en devient premier secrétaire, avec une majorité composite (Mauroy, Defferre, conventionnels, CERES de Chevènement et Sarre). En juin 1972, un «programme commun de gouvernement» est conclu entre le PS mitterrandien et le PCF, auquel se rallient les «radicaux de gauche» (les autres ont basculé au centre). C'est le début, au sens non péjoratif du terme, d'une autre aventure et d'une autre période...

 

 

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