Gilets jaunes: un an après, quelles leçons en tirer?

«Pourquoi les Gilets jaunes n'ont pas réussi à transformer l'essai en politique», écrit «L'Express». Un an après l'émergence d'un mouvement totalement inattendu, celui-ci n'a pas eu de débouché politique spécifique, mais il n'a pas été sans conséquences, parfois préoccupantes. Quel(s) débouché(s) pour la colère sociale exprimée par les Gilets jaunes?

Manifestation des Gilets jaunes à Belfort (19/01/19). © Thomas Bresson/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0 Manifestation des Gilets jaunes à Belfort (19/01/19). © Thomas Bresson/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0

«Pourquoi les gilets jaunes n'ont pas réussi à transformer l'essai en politique», écrit Julien Chabrout dans L'Express (14/11/19). Le chapô de l'article en résume bien l'analyse:Refus de représentation, défiance vis-à-vis des partis, incapacité à créer leur propre formation... Le mouvement n'a pas su s'intégrer dans le système politique partisan. 

Et de préciser qu'après un sondage de décembre 2018 donnant 12 % d'intentions de vote aux élections européennes à une liste «GJ», la réalité des urnes — après maints déchirements, allant jusqu'aux menaces*  — a été plus cruelle lors du scrutin du 26 mai 2019: 0,54 % pour «Alliance jaune» conduite par le chanteur Francis Lalanne; 0,01 % pour «Évolution citoyenne», menée par Christophe Chalençon.

De cet article, retenons, parmi d'autres, les propos du politiste Luc Rouban (directeur de recherches au CNRS): Le simple fait de refuser l'émergence de leaders et de porte-paroles a contraint les gilets jaunes à une espèce de «cacophonie revendicative». [...] Ils veulent être en dehors du système de la démocratie représentative. Résultat: cela les conduit à s'auto-enfermer dans la contestation et ils n'ont pas de représentants.

Il en reste des formules rituelles. Dans un reportage du journal télévisé de France 2, le 15/11/2019, une «Gilet jaune», localement engagée dans le mouvement, ayant rappelé qu'elle n'y «arrivait» toujours pas — ce qui correspond à la réalité sociale d'une partie sensible des participants ou sympathisants du mouvement —, mais, évoquant les revendications non satisfaites, ne mentionnait que le totem du «RIC» (référendum d'initiative citoyenne), resté le seul oriflamme unificateur**.

Assemblée de Gilets Jaunes (Villeneuve-la-Guyard, Yonne), le 29/11/18. © François Goglins/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0 Assemblée de Gilets Jaunes (Villeneuve-la-Guyard, Yonne), le 29/11/18. © François Goglins/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA int. 4.0

Il y a eu des assemblées de Gilets jaunes, mais la récente «assemblée des assemblées», alors que la participation aux «actes» successifs n'a cessé de décroître (voir ici), et la récente «assemblée des assemblées» (Montpellier, 3/11/19) ne pouvait réellement prétendre au caractère d'assemblée «représentative» d'un mouvement dont la présence ne se réduit plus qu'à quelques centaines de personnes.

Les Gilets jaunes n'ont pas eu de traduction politique directe. Finalement, Priscillia Ludoski, qui en fut l'une des égéries (contestées, évidemment) résumait bien la situation en signalant qu'elle avait été initialement «approchée» par le Rassemblement national... et qu'elle demandait à la France insoumise de ne plus la solliciter. On aura relevé aussi que le mouvement comptait un certain nombre d'abstentionnistes chroniques, de ceux qui, victimes du «cens caché» (Daniel Gaxie) ou du sentiment que les politiques étaient impuissants à régler leur sort, ont abandonné le terrain des urnes dont ils n'attendent plus rien.

Résultats officiels des él. européennes 2019 (listes ayant fait 3%) © Site officiel du ministère de l'Intérieur (données publiques): copie d'écran. Résultats officiels des él. européennes 2019 (listes ayant fait 3%) © Site officiel du ministère de l'Intérieur (données publiques): copie d'écran.
Si l'on a pu tirer quelques leçons des élections européennes, sur fond de Gilets jaunes, de Brexit et d'«acte II» du quinquennat, on aura relevé que les grands gagnants ont été à la fois LREM (22,4%) — avec l'appui des «inclus» comme des demandeurs d'«ordre», qui peuvent, mais pas toujours, se superposer — et surtout  le Rassemblement national, arrivé premier (23,3 %) qui a su jouer finement d'une sympathie sans soutien officiel, ce qui permettait d'appuyer certaines revendications poujadistes sans heurter un électorat traditionaliste que les violences des manifestations pouvaient choquer. Quant au résultat d'EELV (13,5%), bien en deçà de résultats antérieurs des «Verts» (16,3% en 2009, dans un contexte où les partis traditionnels n'avaient pas été «disruptés», si j'ose ainsi m'exprimer).

La question de l'avenir, non seulement des couches les plus fragilisées, mais de l'avenir commun se trouve posée dans un contexte où la peur du lendemain, des déclassements, des cadres de référence dans lesquels la population s'est implicitement plus ou moins reconnue (la cohérence de l'État-nation, pour faire court) bénéficient d'abord à l'extrême droite. On le voit en France comme en Europe: AFD en Allemagne, Liga en Italie, Vox en Espagne, sans oublier le Brexit Party britannique, mais aussi le PiS de Kaczynski en Pologne, le Fidesz d'Orban en Hongrie, le FPÖ autrichien, j'en passe et des meilleurs (si je puis dire)... Sans parler du reste du monde, de Trump à Bolsonaro.

D'une certaine manière, la renonciation populaire à participer au jeu politique peut renforcer cet aspect des choses. On sait depuis Paul Lazarsfeld et Les chômeurs de Marienthal (1933) que l'exclusion par le chômage (mais on peut l'élargir aux trappes à inactivité) conduit à un délitement des liens sociaux, même après un premier passage, chez les plus conscients, par la révolte. Comme je l'avais relevé dans des notes de cours, Lazarsfeld et ses collègues avait repéré trois étapes : individus résistants, résignés, brisés. Ils notent que le résultat n'est pas la révolution mais l'isolement individuel et l'abattement***.

De ce point de vue, et pour des raisons à la fois diverses et convergentes dans un contexte où les forces «de gauche» sont émiettées et sans capacité à dessiner un projet commun, mobilisateur et réaliste à la fois (crédibilité oblige), le jeu de bascule entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen peut se poursuivre, avec tous ses excès et toutes ses outrances, jusqu'au pire, toujours possible et de plus en plus vraisemblable. On le voit bien ailleurs en Europe et dans le monde.

Manifestation de Gilets jaunes à Belfort (8/12/18) © Thomas Bresson/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 4.0 Manifestation de Gilets jaunes à Belfort (8/12/18) © Thomas Bresson/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 4.0
Car il ne s'agit pas de «juger» les Gilets jaunes qui n'auront été qu'un agrégat, une agglomération au sens physique du terme, mais pas un ensemble ordonnée et organisé. En revanche, il faut en tenir compte comme d'un fait social, avec ce qu'il révèle même dans ses contradictions et ses différences, avec aussi ces sociabilités de proximité par la solidarité des ronds-points qu'il aura permis de retisser en construisant un «vivre ensemble» préférable au «côte à côte». Mais ensuite?

Un an après les Gilets jaunes, une réponse non populiste (même si le terme est piégé) aux aspirations populaires et, surtout, aux craintes de dégringolade sociale reste encore à élaborer. Les petits jeux d'appareil qui se poursuivent sur fond de guerre des ego n'y contribuent pas, tant s'en faut. Répétons-le: c'est aujourd'hui particulièrement dangereux quand dominent les vents mauvais.

Luc Bentz

 


* En allant jusqu'aux menaces de mort au domicile de Jacline Mouraud (dont la vidéo virale initiale avait été le déclencheur du mouvement). Il en a été de même pour Ingrid Levavasseur. Les leaderships masculins n'ont pas été contestés de manière aussi radicale, me semble-t-il.

** Indépendamment de cette question institutionnelle en soi. À propos, avez-vous signé la demande de référendum d'initiative partagée (RIP) contre la privatisation d'Aéroports de Paris? Il ne faudrait pas que ce «RIP» correspondît à Requiescat In Pace.

*** Notes personnelles du cours d'Alain Garrigou, Introduction à la science politique (université Paris-Nanterre, 2015-2016).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.