Enseignants : un éreintement si commode…

Les propos sur les quarante mille enseignants «déserteurs», ont été infirmés sur plusieurs pages de « décodage », mais il en restera quelque chose, tant il est vrai que les infox perdurent malgré les démentis, alors même que la défense des enseignants par «leur ministre» Jean-Michel Blanquer a été, au moins dans un premier temps, plutôt molle. Raison de plus pour revenir sur le sujet.

L’affaire est née d’un reportage sans nuance de L’Œil du 20 heures de France 21. Se fondant sur des chiffres ministériels, le ministère a évoqué 5 à 6 % de professeurs n’exerçant ni en présentiel ni à distance pour différents motifs. Les explications en ont été données sur le site des décodeurs du Monde et même, toujours sur le site FranceTVinfo, via le service «Désintox» d’Arte.

«Le général fournier au conseil de guerre, le conseil» (1920). © Cliché agence Meurice—Gallica/BNF (usage non commercial autorisé). «Le général fournier au conseil de guerre, le conseil» (1920). © Cliché agence Meurice—Gallica/BNF (usage non commercial autorisé).
Pourtant, l’infox, complaisamment relayée, a fait son effet que les « désintox », on le sait, ne peuvent combattre efficacement. La peu aimable appellation «enseignants décrocheurs» renvoyait aux élèves dans le même cas, mais on a été à la limite de celle de « déserteurs » promis (anachronisme, je l’admets) au conseil de guerre.

Le 13 juin encore, la députée LREM Anne-Christine Lang publiait dans Le journal du dimanche une tribune au titre « accrocheur » : « Comment accepter que certains enseignants aient littéralement disparu des radars ? ». La députée ne peut être suspecte, comme d’autres, de pécher par ignorance des réalités du Mammouth. Sans revenir sur un parcours que détaille sa notice Wikipédia, elle a été plus près de nous co-rapporteure du projet de loi Blanquer d’«École de la confiance » (les guillemets sont particulièrement justifiés ici).

On aura relevé que le ministre de l’Éducation nationale aura initialement tenu des propos ambigus qui ne remettaient pas en cause une globalisation plus que douteuse. Ainsi le site du Midi libre pouvait-il écrire le 10 juin :

Au lendemain de la diffusion d'une enquête de France 2 révélant qu'environ 40 000 professeurs n'avaient pas travaillé pendant le confinement ou pas repris leur poste depuis le 11 mai […], Jean-Michel Blanquer a annoncé que ces profs "décrocheurs" seraient "sanctionnables".

Enseignants, «vous avez assuré». © Illustration : couverture de la revue du SE-UNSA «L'Enseignant» (juin 2020), accessible en ligne.. Enseignants, «vous avez assuré». © Illustration : couverture de la revue du SE-UNSA «L'Enseignant» (juin 2020), accessible en ligne..
Face à l’ampleur des réactions indignées, il était amené à devoir dénoncer ensuite un « prof-bashing2 absurde » (interview Europe 1, 15/6/20). Est-ce à dire qu’il n’y ait pas eu, ici ou là, quelques défaillances individuelles sur plus d’un million de fonctionnaires ? Sans nul doute, mais pas plus, toute proportion gardée, que parmi les personnels de santé qui ont été pourtant collectivement, et à juste titre, loués pour leur engagement. Que la presse syndicale, dont on voit ici un exemple, l’ait fait est logique ; que le ministre, d’emblée, n’ait pas été si net est pour le moins regrettable.

Sauf évidemment à aller jusqu’à penser que la diversion contre les enseignants peut permettre de leur imputer au fond tous les dysfonctionnements, tous ces pas de clerc que ce même ministère de l’Éducation nationale à connus, mais aussi de faire oublier ces moments désagréables pour le ministre ou ses annonces ont été démenties ou infirmées par les arbitrages du président de la République ou du Premier ministre. Et naturellement, c’est de nature à faciliter, devant l’opinion, la mise sous l’éteignoir de perspectives de revalorisation des personnels de l’Éducation qu’avaient laissé entrevoir les débats sur la réforme des retraites.

Pourtant, l'occasion aurait été belle de souligner aussi, malgré les difficultés multiples d'une situation totalement inédite à cette échelle, combien la communauté éducatives, ses écoles et ses établissements, se sont mobilisés pour faire face au mieux (après l'avoir fait «au moins pire»). Évidemment, il aurait fallu reconnaître quelques ratés pas forcément mineurs dans la mise à disposition d'outils numériques, faire savoir que les enseignants, à la maison, travaillent — et pas seulement en distanciel — avec leur matériel personnel et les fluides qu'ils financent (électricité, sans parler évidemment du café pour tenir) et qu'ils ont individuellement et collectivement improvisé dans l'urgence.

Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz) Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2018. © D'après Jérémy Barande, Flicker via Wikimedia Commons. Licence CC-BY-SA 2.0 (adaptation par Luc Bentz)
Évidemment, il aurait fallu rappeler que le cadre logique a été l'école ou l'établissement et qu'il conviendrait, de même qu'on a convoqué un «Ségur de la Santé» prévoir un «Grenelle (110 rue de) de l'éducation» pour faire vraiment une école «de la confiance» en prenant en compte l'autonomie nécessaire des écoles, collèges, lycées et leur capacité à assumer leurs responsabilités loin des dérives technicistes («On décide, ils exécutent», comme disait Chirac). Mais cela imposait de sortir de la communication ministérielle huilée (ou censée l'être)... et de penser à l'éducation comme un investissement et pas seulement, à la manière rabougrie de la Cour des comptes, comme à une dépense, sinon une charge.

Puisqu'on parle de charge, est-ce de ma part parti pris ou procès d'intention? Je crains que non, ou alors l'«intention» est jaugée après trois années d'exercice «vertical». Le paradigme jupitérien de Jean-Michel Blanquer a été mis à mal par les faits. Évidemment, on peut voir le fruit d'un simple hasard dans cet amoncellement d'évènements et de fait  (la Covid-19, les insuffisances techniques, les déclarations contradictoires, les traitements d'infos biaisés...) Ce serait le résultat improbable de simples carambolages d'une actualité multiple et complexe. Peut-être, peut-être, mais qu'il me soit permis d'en douter...

Luc Bentz


Illustrations : « Procès du général Fournier au conseil de guerre » en 1920 (recadrage d’après cliché agence Meurice, Gallica/BNF) ; couverture de L’Enseignant (revue du SE-UNSA, juin 2020 accessible en ligne).


Notes

(1) On le trouve toujours en ligne, sans « correctif », sur le site de frtvinfo : https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/enquete-france-2-confinement-comment-des-milliers-de-profs-ont-seche-leurs-propres-cours_4002467.html (les liens cités ont été consultés au plus tard le 17/6/20). Voir aussi ces billets du blog de Philippe Watrelot Chronique éducation (1, 2 et 3).

(2) « Bashing » : «éreintement» en franglais courant.

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